Disparition d’Edouard Glissant, écrivain et poète martiniquais, Hommage sur france-culture, et les articles du Monde et de télérama

vendredi 4 février 2011
par  Lydia COESSENS

Hommage de et sur france -culture :
http://www.franceculture.com/2011-02-03-disparition-d-edouard-glissant-ecrivain-et-poete-martiniquais.html

article du Monde :

Chantre de la diversité et du métissage, l’écrivain Edouard Glissant est mort

LEMONDE | 03.02.11 | 10h57 •

Le charisme politique d’Edouard Glissant a toujours risqué d’occulter son œuvre. C’est que ce poète et romancier, mort le 3 février à Paris, n’a jamais dissocié sa création littéraire d’une réflexion militante, résumée par les concepts de "tout-monde" et de "créolisation".

Influencé par la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (avec la notion de "rhizome" qui parcourt tous ses textes politiques, éthiques, linguistiques), Édouard Glissant a utilisé politiquement l’histoire et la géographie des Caraïbes pour nourrir son œuvre. La révolte contre les racismes de toutes sortes et le rappel de l’esclavagisme, indélébile tache sur les rapports de la France avec l’Afrique et avec tout "l’outre-mer" : autant de voies d’approches de ses textes.

L’écrivain a entretenu des relations à la fois respectueuses et conflictuelles avec l’autre grande personnalité du monde antillais, Aimé Césaire, et a fait preuve d’un souci de filiation littéraire, artistique et politique à travers ses "disciples" : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Ernest Pépin, Ernest Breleur et d’autres.

Il a aussi dialogué avec le surréalisme (Max Ernst, Roberto Matta, Wilfredo Lam) au cours d’une vie par ailleurs souvent liée à l’institution (l’Unesco où il a travaillé huit ans dans les années 1980, l’Université américaine où il a enseigné, d’abord en Louisiane, puis à New York). Il avait fini par fonder, à Paris, son propre Institut du Tout-monde, destiné à mettre en pratique ses grands principes humanistes et combatifs et à "contribuer à diffuser l’extraordinaire diversité des imaginaires des peuples", dans différents lieux de rencontres, d’expositions, de séminaires.

UNE AFRIQUE RÉINVENTÉE

Né à Saint-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928, Édouard Glissant a poursuivi ses études supérieures de philosophie et d’ethnologie à Paris. Après une vingtaine d’années durant lesquelles il milite politiquement aux côtés d’intellectuels noirs et algériens, il retourne en Martinique où il fonde un centre de recherches et d’enseignement ainsi que la revue Acoma. Mais c’est dès l’âge de 30 ans qu’il s’est fait connaître en obtenant le prix Renaudot pour La Lézarde (Seuil, 1958).

Cette carrière romanesque se poursuivra régulièrement, en parallèle de son activité militante (qui l’a conduit, un temps, à être assigné à résidence en Martinique), avec Le Quatrième Siècle (Seuil, 1965), Mahagony (Seuil, 1987), et jusqu’à Ormerod (Gallimard, 2003). Inspirés de la situation politique des Antilles, ses romans s’orientent peu à peu vers un monde imaginaire, mythique, situé dans une Afrique réinventée, dans une temporalité poétique qui ne doit rien aux repères habituels de la réflexion historique et politique.

Sentant le danger d’une littérature didactique et naturaliste, Glissant prend ses distances avec la fiction conventionnelle. Contrairement à ses cadets, il élabore un univers qui lui est propre : par sa langue et par ses références culturelles.

Moins "pittoresque" que celui qui caractérise la littérature antillaise dominante, plus cérébral, plus réflexif, plus tenu, son style empêche le lecteur de céder à l’illusion romanesque, ou de considérer la littérature comme une simple arme de combat. Il conduit à entretenir avec le roman un rapport plus poétique, plus flottant. Glissant a dit clairement la dette qu’il se reconnaissait à l’égard de William Faulkner, auquel il a consacré un essai (Faulkner, Mississippi, Stock, 1996).

DIVERSITÉ, MÉTISSAGE

Les commentaires finissent, chez lui, par se substituer à la fiction même. Et c’est dans sa série "Poétique" (Soleil de la conscience, L’Intention poétique, Poétique de la relation, Traité du Tout-monde, La Cohée du Lamentin), publiée entre1956 et 2005, qu’il formule ses thèses sur la "philosophie de la relation" et la "poétique du divers" (qui sont, du reste, les titres de deux autres essais de 1990 et de 2009).

Le concept même de "poétique" réunit à la fois l’idée d’une perception esthétique du monde et d’une action politique. Le poète, tel que le conçoit Glissant et tel qu’il apparaît dans ses propres poèmes (rassemblés en 1994 chez Gallimard), dans son théâtre rebaptisé "poétrie" (Le Monde incréé, Gallimard, 2000) ou encore dans l’anthologie où il a réuni ses maîtres et amis (La Terre, le Feu, l’Eau et les Vents, Galaade, 2010), est un témoin actif de l’histoire du monde. Jamais enfermé dans son individualité, il est un homme du partage et de la révolte.

Tremblements, diversité, métissage, trace, relation, errance, éclatements, échanges, chatoiement définissent le processus que, dans de très nombreux manifestes (parfois écrits en collaboration avec Patrick Chamoiseau), Glissant appelle donc la "créolisation", opposée à toute légitimité autoproclamée, à tout système imposé, à toute identité enracinée dans le refus de l’autre, à tout pouvoir, à toute idéologie.

L’"opacité" même devient une caractéristique positive, en contraste avec "la fausse clarté des modèles universels". C’est probablement toute cette élaboration, à mi-chemin entre l’analyse politique et historique et le chant poétique, qui sous-tendra les grands récits de genèse imaginaire que sont les derniers romans de Glissant. Il renoue alors avec ses premiers poèmes (Les Indes, étrange chant claudélien sur la colonisation et les effets ambigus des découvertes des "navigateurs" de la Renaissance).

En osant circuler d’un genre à l’autre, Édouard Glissant prouvait la grande cohérence de son œuvre. Moins poète que le Prix Nobel anglophone de Sainte-Lucie, Derek Walcott, moins romancier que Patrick Chamoiseau, moins politique qu’Aimé Césaire, il est, assurément, le plus philosophe de tous.

Mais, refusant la scission entre le concept et l’image, il introduit dans ses raisonnements la Nature et l’Histoire, les somptueux paysages de la Martinique réelle et de l’Afrique imaginaire, et de grands événements de l’humanité. Houle, ressac, cyclones, ouragans, huées, ventées, volcans. Mais aussi grandes figures fraternelles, d’artistes et d’hommes politiques. Kateb Yacine, Frantz Fanon, Nelson Mandela, Léopold Sédar Senghor, Richard Wright, ou Barack Obama (mis en garde toutefois dans une "adresse" qui rappelle au président américain sur lequel ont reposé tant d’espoir qu’il a des devoirs).

Contrairement à Patrick Chamoiseau, qui prend soin de convier le peuple simple des îles, les plus pauvres et les plus crédules, à côté des plus héroïques et des plus inspirés, les plus muets ou les plus impérialement bavards, Édouard Glissant parle en son nom propre. Il est un homme de l’écrit et de la subjectivité pensée. Il s’affirme auteur à part entière, tout en se défiant de toute autorité.

"L’écrivain est l’ethnologue de soi-même, disait-il à Alexandre Leupin (dans Les Entretiens de Baton Rouge, Gallimard, 2008), il intègre dans l’unicité de son œuvre toute la diversité non seulement du monde, mais aussi des techniques d’exposition du monde." Glissant avait publié en octobre 2010 un autre recueil de dialogues, avec Lise Gauvin (Gallimard), sur le thème qui lui était cher du partage et de la révolte.

René de Ceccatty

Chronologie

21 septembre 1928 Naissance à Sainte-Marie (Martinique)
1958 La Lézarde (prix Renaudot)
1965 Fondation de l’Institut martiniquais d’études
1982-1988 Directeur du Courrier de l’Unesco
1995 Tout-monde, roman, Gallimard
1997 Quand les murs tombent (avec Patrick Chamoiseau), éd. Galaade
3 février 2011 Mort à Paris
Article paru dans l’édition du 04.02.11

article de Télérama

Si Aimé Césaire, son aîné, défendait la “négritude”, renvoyant à une lointaine Afrique fantasmée, Édouard Glissant, lui, prônait l’”antillanité”, l’identité multiple et bouleversée des descendants d’esclaves. Poète visionnaire du métissage, il avait théorisé la mondialisation avant l’heure, créant le concept du “Tout-Monde”. Il s’est éteint à Paris ce jeudi 3 février.

Parce qu’il est né en Martinique, à la périphérie de la France, dans ce confetti d’empire marqué au fer par l’esclavage, Édouard Glissant a très tôt regardé le monde au-delà de l’horizon, avec les lunettes grand angle du poète visionnaire. Quand vous observez la planète depuis Fort-de-France, adossé à l’Amérique, plongé dans le grand barattage des langues, des peaux et des cultures de l’espace Caraïbe, votre île n’est plus une prison, mais un merveilleux observatoire des transformations du monde. Avant beaucoup d’autres, Édouard Glissant a compris que le XXIe siècle serait métissé ou ne serait pas.

A la négritude fantasmée du merveilleux Aimé Césaire, son aîné de quinze ans, qui renvoyait ses frères de peau à une lointaine et mythique Afrique, Édouard Glissant a préféré l’idée d’« antillanité » : une identité multiple, « rhizome » et chavirée, comme l’histoire des descendants d’esclaves. Dans ses écrits, qui ont ébloui la génération suivante, celle de Patrick Chamoiseau, il a anticipé et théorisé la mondialisation. Pas tant celle de l’économie, mais celle des hommes, qu’il nommait mondialité. Notre « Tout-Monde », qu’il décrivait de livre en livre, n’est rien d’autre que le produit de cette créolisation, de ce grand métissage contemporain. Pas de naïveté ni de discours lénifiant façon « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », mais simplement une compréhension lumineuse de notre village global.

Rebelle et contestataire, mais rétif à la logorrhée militante, Edouard Glissant appartenait à la tribu des solitaires solidaires. Depuis La lézarde (Seuil, prix Renaudot 1958), le poète et essayiste décrivait l’aliénation des âmes et fustigeait les scories du colonialisme (Le Discours antillais, Gallimard, 1981). Édouard Glissant, l’indépendantiste interdit de séjour aux Antilles de 1959 à 1965, n’aimait pas la France arrogante qui se gargarise des Droits de l’homme et se pose en « super-intelligence du monde, dotée d’une super morale ». Face à la tentation du repli qui guette l’Europe, il nous laisse en héritage sa belle idée de l’Homme, de l’universel et de la diversité : «  Je peux changer en échangeant avec l’autre, disait le poète, sans me perdre ni me dénaturer. »
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Thierry Leclère


Portfolio

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