choeur d’Antigone de sophocle (vers 332 à 375) : l’homme le plus inquiétant et le plus étonnant des étants

samedi 18 septembre 2010
par  Lydia COESSENS

La version de Heidegger que l’on trouve dans Introduction à la métaphysique, "la limitation de l’être" (tel Gallimard, pp. 153 à 155)

Multiple l’inquiétant, rien cependant

au-delà de l’homme, plus inquiétant, ne se soulève en s’élevant.

Celui-ci sort sur le flot écumant

par un vent du sud hivernal

et croise au sein

des vagues furieusement crevassées.

Des divinités aussi la plus sublime, la terre,

il l’épuise, elle indestructiblement infatigable,

la retournant d’année en année, faisant passer et repasser avec les chevaux

les charrues.

La bande d’oiseaux au vol léger elle aussi

il la prend dans ses filets et il chasse

le peuplement animal des contrées sauvages

et ce qui dans la mer habite et s’agite,

l’homme circonspect.

Il prévaut par des ruses sur la bête

qui passe la nuit sur les monts et erre,

au cheval à la rugueuse crinière

et au taureau jamais dompté

passant le bois sur l’encolure il leur impose le joug.

Dans le retentissement aussi de la parole

et dans le tout-comprendre léger comme le vent

il finit par s’y retrouver et aussi dans l’ardeur

à régir les villes.

Et aussi comment se soustraire, il y a pensé,

à l’exposition aux traits

des intempéries et des gelées déplaisantes.

Partout en route faisant l’expérience, inexpert sans issue,

il arrive au rien.

De l’unique imminence, la mort, il ne peut

par aucune fuite se défendre,

même s’il a réussi par adresse à se soustraire

au désarroi d’un mal tenace.

Fabricateur par savoir-faire, il possède

L’habileté au delà d’espérance magistralement,

une fois il en vient à du vilain tout à fait,

tandis qu’une autre du vaillant lui échoit.

Entre le statut de la terre et l’ordre

juré par les dieux, il poursuit sa route.

Dominant de haut le site, exclu du site,

tel il est, lui pour qui toujours le mésétant est étant

pour l’amour de l’action osée.

Que de mon foyer il ne devienne pas un intime,

Et que ses illusions ne se partagent pas avec moi mon savoir,

L’homme qui accomplit cela.

********

La version de Pignarre

Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c’est l’homme.

Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud,

il passe au creux des houles mugissantes, et la plus ancienne des divinités,
la Terre souveraine , l’immortelle, l’inépuisable,

une année après l’autre

il la travaille, il la retourne,

alignant les sillons au pas lent de ses mules.

Le peuple oiseau, race légère,

et les fauves des bois et la faune marine,

il les capture au creux mouvant de ses filets, cet inventeur de stratagèmes !

Il attire dans ses pièges le gros gibier des plateaux,

il courbe sous le collier le col crépu du cheval,

ou le taureau des monts dans le plein de sa force.

Et le langage et la pensée rapide comme le vent et les lois et les mœurs,

il s’est tout enseigné sans maître,

comme à s’abriter des grands froids et des traits perçants de la pluie.

Génie universel et que rien ne peut prendre

au dépourvu, du seul Hadès

il n’élude point l’échéance,

bien qu’à des cas désespérés, parfois, il ait trouvé remède.

Riche d’une intelligence incroyablement féconde,

du mal comme du bien il subit l’attirance,

et sur la justice éternelle

il greffe les lois de la terre.

Mais le plus haut dans la cité se met au ban de la cité

si, dans sa criminelle audace, il s’insurge contre la loi.

À mon foyer ni dans mon cœur

Le révolté n’aura jamais sa place.

Antigone

(442 av J.-C.), v. 332-375, trad. R. Pignarre, Flammarion, coll. « GF », 1999, p. 56-57.

1 Gaïa ;divinité grecque personnifiant la Terre-mère.

2 Dans la mythologie grecque, Hadès désigne à la fois le séjour des morts et le dieu des enfers.

3 S’il ne donne pas à l’homme le moyen d’éluder la mort, l’art médical permet parfois d’en retarder l’échéance.


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