Lećon sur l'Histoire — Hegel.

 Citation de PériclŹs, -V°..

Questions : La subit-on ? Comment se manifeste-t-elle et comment la fait-on ?  A-t-elle un fin (un pourquoi : une raison) ?

Définitions : Etym. Enquźte. L'histoire peut-źtre considérée soit comme un fait de savoir, soit comme un processus liant le savoir ą ce qu'il vise : comme telle l'histoire apparaĒt alors comme l'acte de conscience de soi d'une communauté quant ą ce qu'elle est et quant ą ce qu'elle veut źtre.


DES 3 MANIERES DE CONSIDERER L'HISTOIRE

1. L'Histoire Originale.

1.1. Ce qu'elle ne saurait źtre et ce qu'elle est .

Pour qu'il y ait Histoire, mźme ą ce 1er degré, il faut qu'il y ait une communauté qui sache et ce qu'elle est (savoir de son origine) et ce qu'elle veut (savoir de sa destination).

Cette condition exclut par conséquent de son champ les légendes, les chants pop. et autres traditions qui "sont des modes encore confus et particuliers par suite de représentations de communautés d'esprits confus".

Car contrairement ą l'auteur de légendes qui reste enfermé dans la confusion de la certitude sensible, l'historien est lui conscient de sa volonté de représenter le sens du devenir objectivement.

Hegel va ainsi jusqu'ą nier que l'HomŹre de l'Iliade et l'Odyssée, soit une personne et donc une conscience : la forme mźme du texte montre qu'il provient plutôt de chants jaillis spontanément du peuple, venant grossir "le temple de MnémosynŹ (la mémoire) pour l'éternité". L'exemple type d'histoire originale, c'est au contraire les Commentaires de César, "simple chef-d'oeuvre d'un grand esprit".

L'Histoire originale est donc le fait d'une véritable conscience, d'une conscience en acte.

1.2. Ce qui caractérise l'historien original :

Il décrit des actions, des évŹnements et des situations qu'il a devant les yeux ou ą l'esprit desquels il prźte son attention. Au contraire du poŹte qui donne une existence objective ą ce qu'il tire de lui seul et qui n'existe que par lui, l'historien original transforme des phénomŹnes extérieurs auxquelles il participe en une oeuvre destinée ą la représentation.

Son thŹme principal est ce qui est actuel et vivant autour de lui immédiatement.

Comme en général l'esprit d'un tel auteur et l'esprit des actions qu'il représente est le mźme, comme d'autre part il ne s'occupe que de représenter par intuition ou grČce ą des récits imagés (il n'est pas possible pour un homme de tout voir), il n'a pas affaire ą des réflexions : pris dans l'esprit mźme de l'action, il ne l'a pas encore dépassé. Discours et action se confondent en lui.

Il est ainsi comme "l'occasion de la chose vraie" [et non inventée ou imaginée].

Cependant, ce que l'historien fait alors parler " ce n'est pas une conscience d'emprunt, mais sa culture mźme" : ce qui s'exprime dans le discours historique d'un tel homme ce sont les maximes de son peuple, de sa personalité, la conscience de sa situation politique comme de sa nature morale et intellectuelle, les principes de ses buts et moyens pour y parvenir.

1.3. Conclusion de Hegel sur l'histoire originale et ses rares historiens :

>                    il faut l'étudier ą fond si l'on désire vivre avec une nation et se plonger dans sa culture, car elle en est le témoignage intime.

>                    il faut placer bien haut de tels hommes, car c'est seulement quand on est au sommet que l'on peut bien embrasser les choses et tout voir, et non si l'on a seulement regardé d'en bas, par une mince ouverture.

Remarque : Aujourd'hui les conditions ont changé :

Qu'est devenue la place de l'Histoire ?

Comment sont rapportés les évŹnements ? Quels en sont les critŹres d'objectivation (l'écriture et le discours) ?

De quelle fin de l'Histoire peut-on désormais parler ?


2. L'Histoire Réfléchissante.

Cette seconde maniŹre d'écrire l'histoire réfléchit sur les faits.

Position générale de l'attitude : "si les faits étaient assez clairs par eux-mźmes, nous n'en chercherions pas en outre le pourquoi" (Aristote, Ethique ą Nicomaque).
Elle s'oppose donc ą l'histoire originale qui se borne ą rapporter les évŹnements sous le rapport du comment.
Hegel distingue alors 4 genres ou degrés de l'histoire réfléchissante : universelle, pragmatique, critique, conceptuelle.

a. universelle

Ce qu'elle est : une vue d'ensemble de l'historique d'un pays, du monde, etc.
Comment elle est : l'essentiel est ici la mise en oeuvre d'un moyen d'explication du donné historique par lequel l'historien apporte son esprit, lequel diffŹre de l'esprit du contenu de l'histoire.
Pourquoi elle est souvent insuffisante : parce qu'il vit dans la certitude de son monde, l'historien ne prend pas conscience du caractŹre subjectif et partiel de ses postulats et il exerce le plus souvent son savoir dans la confusion.
Ce qui importe ici ce sont donc ces principes que l'auteur se donne lui-mźme tant pour ce qui concerne le fonds et la finalité des évŹnements que pour le choix de ce qui dans ces évŹnements va faire l'histoire : ces principes sont le plus souvent arbitraires.
Or une histoire de ce genre qui veut embrasser de longues périodes doit renoncer ą une représentation subjective de la réalité et se résumer en abstractions : non seulement, dit Hegel, au sens oĚ des évŹnements doivent źtre omis, mais encore au sens ou la pensée sait tirer de simples déterminations des évŹnements les plus confus : "Cette année on a fait la guerre aux Volsques".

b. pragmatique

Ce qu'elle est : au lieu de chercher ą connaĒtre le passé pour lui-mźme, l'histoire pragmatique s'efforce d'en tirer d'abord un enseignement pour l'avenir.
Comment : si l'historien universel injecte dans le devenir historique des principes + ou - arbitraires, le pragmatique, lui, tire des péripéties de ce devenir des principes pour la conduite du présent.
Pourquoi elle est insuffisante : cette maniŹre suppose le mźme postulat que précédemment, la mźme unité explicative et la mźme uniformité descriptive. Vaines l'une comme l'autre. Hegel montre que cette méthode se contredit de fait : "Voici ce qu'enseignent l'expérience et l'histoire : c'est que peuples et gouvernants n'ont jamais agi suivant des principes qu'on aurait pu en retirer".
Dans le tumulte des évŹnements une maxime générale est comme un pČle souvenir : sans force face ą la vie et ą la liberté du présent. 

c. critique

Ce qu'elle est : non l'histoire mźme, mais une histoire de l'histoire,
Comment : on donne ici une appréciation du récit historique, accompagnée d'une enquźte sur sa vérité et sa crédibilité.
Pourquoi elle est insuffisante : Hegel la présente comme étant en Allemagne spécialement nulle et non avenue (d'abord, en raison du caractŹre purement conjectural des conclusions et ensuite, parce qu'elle met "des inventions subjectives ą la place des données historiques, inventions qui passent pour d'autant plus excellentes qu'elles sont plus téméraires, c-a-d qu'elles reposent sur de mesquines circonstances sans importance et contredisent davantage ce qu'il y a en l'histoire de plus décisif".
Exemple du révisionisme.

d. conceptuelle

Ce qu'elle est : ce genre se présente comme quelque chose de partiel (Histoire du Droit, de l'Art, etc.).
Comment : "Comme il se place ą des points de vue généraux, ce genre forme une transition ą l'histoire philosophique". Les ramifications observées de l'Histoire nationale ou internationale se trouvent alors dans un rapport nécessaire avec l'ensemble de l'une ou de l'autre. Par ex. pour l'Art, la charniŹre Egypte/GrŹce, etc.
L'essentiel est ici de savoir si "l'enchaĒnement de l'ensemble est révélé" ou bien s'il n'est cherché que dans des conditions extérieures (auquel cas ces ramifications n'apparaissent que comme particularités tout ą fait contingentes des peuples).
Pourquoi elle est nécessaire : "Quand donc l'histoire réfléchissante en est arrivée ą se proposer des points de vue généraux, il faut remarquer que si ceux-ci sont vrais par nature, ils ne constituent plus un ordre extérieur, mais l'Čme intérieure qui conduit les évŹnements et les actions". Car l'idée est vraiment ce qui mŹne les peuples et le monde et c'est l'esprit seul qui dans sa volonté rationnelle et nécessaire a guidé et guidera les évŹnements mondiaux.

Hegel nous mŹne ainsi inéluctablement au plus haut degré d'intelligence de l'histoire :

 
3. L'Histoire Philosophique ou la Philosophie de l'Histoire.

La Philosophie de l'Histoire est-elle étrangŹre ą l'Histoire ?
La réponse de Hegel : au contraire, elle en est la forme achevée. Sa tČche n'est pas d'apporter une construction arbitraire (extérieure) au contenu historique. Ce qui serait le contredire. Sa tČche est simplement de faire apparaĒtre la rationalité profonde qui fait du devenir historique quelque chose de sensé.

Qu'est-ce qui la distingue des deux maniŹres précédentes ?
L'histoire originale
pose l'identité du discours et de l'action.
L'histoire réfléchissante
en révŹle au contraire la différence.
Dans les 2 cas, leur concept se comprenait de lui-mźme et il n'y avait rien ą expliquer.

Si elle est encore une considération réfléchie de l'Histoire, la Philosophie de l'Histoire appelle quant ą elle justification et commentaire. Pourquoi ?
S'il est vrai, dit Hegel, que, quoique nous fassions, il y a de la pensée (dans la sensibilité, la science, la connaissance, la volonté) :
> il n'en reste pas moins vrai, du point de vue de l'Histoire, que la pensée a pour seul guide et fondement la réalité extérieure,
> et que, ą l'opposé, l'opinion attribue ą la Philosophie "des idées propres que la spéculation produit d'elle-mźme sans égard pour ce qui est", inférant de lą que la Philosophie ne peut traiter l'Histoire sans la construire ą priori.

Autrement dit, comme l'Histoire n'a qu'ą comprendre ce qui est et a été, demeurant plus vraie qu'elle s'en tient davantage au donné, il semble bien que cette faćon de procéder contredise l'objet de la Philosophie. Or pour Hegel "il faut expliquer et réfuter cette contradiction, de mźme que la critique de la spéculation de la Philosophie qui en découle".

Démonstration de Hegel :

La Philosophie part de cette simple idée de la raison que la raison gouverne le monde
et que par suite l'histoire universelle est rationnelle. Si cette idée ne constitue qu'une présomption par rapport ą l'Histoire en tant que telle, elle est démontrée en Philosophie par la connaissance spéculative de la faćon suivante :

La raison est ce par quoi et en quoi toute réalité possŹde źtre et consistance [moment de la dialectique négative : la raison ne nie pas le fini au sens oĚ elle le néantiserait, mais au sens oĚ elle se le rend conforme et le rend homogŹne ą lui-mźme].
> La raison est ainsi, par définition, la substance.
>> La raison en tant que substance est donc une puissance infinie puisqu'elle est pour elle-mźme :
premiŹrement, la matiŹre infinie de toute vie naturelle et intellectuelle (ce par quoi elle est)   deuxiŹmement, la forme infinie ou la mise en oeuvre de ce contenu (ce en quoi elle est)
>>> C'est précisément cette matiŹre infinie [propre ą la raison] qui s'élabore et passe ą l'acte dans la forme générale de l'histoire [moment de la dialectique spéculative
: la raison dans l'histoire se saisit elle-mźme dans son propre mouvement]. Ainsi individus et peuples peuvent-ils źtre considérés dans leurs singularités comme "les moyens et les instruments d'une chose plus élevée, plus vaste, qu'ils ignorent et accomplissent inconsciemment". Philosophie de l'Histoire, Vrin, 182

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