TEXTE DE HEGEL

 

            Introduction. QuĠest-ce que lĠhomme et comment le devient-il ? Hegel rŽpond que la marque distinctive de lĠhomme est sa conscience de lui-mme. Et que cette Ç conscience de soi È sĠacquiert au fil dĠune double activitŽ, thŽorique et pratique. Pour nous en convaincre, Hegel ouvre son texte sur une comparaison entre Ç les choses naturelles È et Ç lĠhomme È de culture. Comparaison qui nous pousse ˆ nous demander sĠil est nŽcessaire dĠopposer plus longtemps lĠtre au devenir, et si la vŽritable nature de lĠhomme nĠest pas son histoire, cĠest-ˆ-dire non seulement telle quĠil la prolonge, mais telle quĠil la fait.

DŽveloppement. Que sont ces Ç choses de la nature È auxquelles Hegel fait rŽfŽrence ? On peut songer au caillou, ˆ la fleur et ˆ lĠanimal dĠAristote. De toutes ces Ç choses de la nature È, lĠauteur nous dit quĠelles Ç nĠexistent quĠimmŽdiatement et dĠune seule faon È. Elles nĠexistent Ç quĠimmŽdiatement È et une fois pour toutes, telles quĠelles sont. Elles nĠont pas la possibilitŽ de dire ou dĠŽcrire : Ç voilˆ, je vais vous parler, moi la fleur, de mon statut dĠtre ou de ne pas tre fleur È. Toutes ces choses dŽploient leur tre dans lĠexistence mais nĠont pas, en elles, la possibilitŽ de faire autre chose quĠtre.

Elles existent Ç immŽdiatement È, Ç sans mŽdiation È dont elles pourraient user en vue dĠaffirmer, dĠapprofondir ou de nier leur tre. Une fleur, par exemple, se dŽveloppe, pousse mais sans passer par la peinture pour exprimer quoi que ce soit de son rapport avec le monde. Elle nĠa pas de recul par rapport au monde : bien plut™t en est-elle un moment et sĠy dŽploie comme telle, sans raison apparente : Ç La rose est sans pourquoi, fleurit parcequĠelle fleuritÉ È Žcrit AngŽlus SilŽsius.

            Venons-en maintenant ˆ lĠhomme. Il a, quant ˆ lui, une Ç double manire dĠtreÈ, ou plut™t une manire partagŽe avec la fleur Ñ tre, et une autre diffŽrente qui consiste, par exemple, ˆ chasser la prŽcedente, cĠest-ˆ-dire ˆ devenir autre chose quĠtre btement. QuĠest-ce ˆ dire ? Cela signifie, nous dit Hegel, que lĠhomme, comme les autres Ç choses de la nature È dont il fait partie, est dans la nature mais quĠil ne fait pas quĠtre : il nĠest pas de faon simple. Il est en pouvant user dĠun certain recul par rapport au fait dĠtre, et se donner la possibilitŽ dĠ Ç tre autre È, et cela indŽfiniment. Un exemple ? il peut ainsi Žcrire sur le fait quĠil est dans la nature mais en lĠŽcrivant il nĠy est dŽjˆ plus simplement, il est dans un rapport ˆ ce qui est, il use de la mŽdiation de lĠŽcriture pour ne plus tre dŽjˆ dans cette relation dĠimmŽdiatetŽ au monde qui caractŽrise les autres Ç choses de la nature È. Comment tout cela est-il possible ? Comment est-il possible que lĠhomme ait, dans le monde, cette position si singulire qui consiste ˆ tre dans le monde, chose parmi les choses, mais aussi, sĠil le veut, au monde, voire mme au-dessus de lui, cĠest-ˆ-dire dans cette possibilitŽ de sĠarracher ˆ la nature pour la penser, se cultiver en la cultivant, et sĠŽlever au-dessus dĠelle Ç en direction des Žtoiles È, ou plus prŽcisŽment en direction de fins quĠil pose lui-mme ?

            Tout cela, nous dit Hegel, tient au fait que lĠhomme est en soi et pour soi :  esprit. Notons que lĠauteur ne nous dit pas Ç lĠhomme a un esprit È mais Ç lĠhomme est esprit È comme si lĠesprit Žtait moins ce quĠon possde, ce quĠon a, que ce qui possde notre tre entier sit™t quĠon lĠa voulu vraiment (sit™t quĠon est entrŽ dans lĠhistoire). LĠhomme nĠa pas un esprit, il est spirituel. LĠesprit est ce qui caractŽrise son tre en devenir tout entier.

            Il sĠensuit ceci : non seulement lĠhomme existe, non seulement il est, non seulement il dŽploie son tre comme le font les choses de la nature en gŽnŽral mais, nous dit Hegel, Ç il existe aussi pour soi È.

            Exister Ç pour soi È. QuĠest-ce que cela veut dire ? LĠauteur nous en livre quelques illustrations possibles : quand on se contemple, quand on se reprŽsente ˆ soi-mme ce quĠon est, ou encore quand on se pense, quand on Ç Ïuvre È on est alors en train dĠexister Ç pour soi È. QuĠest-ce que cela signifie si ce nĠest quĠtre ou exister Ç pour soi È cĠest se prendre pour objet de sa propre pensŽe, cĠest se penser soi-mme en Ç en chassant È lĠtre, lĠŽlŽment naturel pour lui substituer lĠŽlŽment culturel qui nous Žlve Ñ nous qui sommes Ç faits pour regarder les Žtoiles È comme dit Pythagore, et non pour nous contenter de ce qui nous tombe sous la truffe. Le sujet Ç je È se pose bien dĠabord en tant quĠobjet mais il sĠapprŽhende de la sorte pour mieux devenir soi-mme sujet, esprit. Cela exige un recul dont seul lĠhomme est capable et ce recul est rendu possible par le fait que lĠhomme peut exister Ç pour soi È. La plante, elle, existe sans mme le savoir. LĠhomme, lui, existe aussi mais peut dĠune certaine faon se scinder entre celui qui existe et pense dĠune part et celui qui est pensŽ (objet) par celui qui pense (sujet). Cela sĠappelle la Ç conscience de soi È nous dit aussit™t aprs Hegel. Comment lĠhomme en vient-il ˆ dŽpasser le simple fait dĠtre-lˆ et ˆ se constituer pour soi ? Pour y arriver lĠhomme procde suivant deux types dĠaction : les unes Ç thŽoriques È (Hegel prenant le terme en son sens grec de Ç contemplation È, de rŽception dynamique), les autres Ç pratiques È cĠest-ˆ-dire suivant une action visant ˆ transformer le rŽel, ˆ le modifier : ce quĠon pourrait appeler la fabrique de lĠhistoire ou, plus modestement et plus justement, notre contribution ˆ celle-ci dont la raison dernire nous Žchappera toujours.

            Parmi les actions dĠordre contemplatif lui permettant de se constituer pour soi, il y a ce qui rŽsulte de lĠauto-analyse. La contemplation de soi, la rŽception des mouvements de lĠ‰me qui nous faits tour ˆ tour ŽnervŽs ou sereins, amoureux ou endiablŽs, toute cette observation mne notre pensŽe ˆ prendre la sŽrie de ces Žtats pour nous caractŽriser : je suis ŽnervŽ, amoureux, etc. Nous nous contemplons donc et notre pensŽe, sur fond de reprŽsentation que nous nous donnons de ce que nous sommes, vient nous Ç assigner È une Ç essence È cĠest-ˆ-dire donner de nous une dŽfinition : Ç calme È, Ç amoureux È, Ç ŽnervŽ È ou quelque autre qualificatif susceptible de nous dire ˆ nous-mmes ce que nous sommes. Ainsi lĠindividu se constitue-t-il pour soi, ainsi se fait-il tre. Il le fait ici sans action particulire dirigŽe vers le dehors : la seule action, sĠil en est une ici, tient dans cet acte dĠauto position. LĠindividu se pose lui-mme comme Žtant ceci ou cela, comme ceci ou comme cela. Pour ce faire, il se fonde sur ce quĠil observe de lui-mme en son for intŽrieur mais peut se reconna”tre aussi dans ce que son entourage lui renvoie comme image de ce quĠil est. Dans les deux cas, il se reconna”t, ou non, comme Žtant ceci ou cela gr‰ce ˆ la conscience de soi.

            Parmi les actions cette fois vŽritablement Ç pratiques È lui permettant de se constituer  pour soi il y a toutes celles par lesquelles il transforme son monde, modifie les choses prŽsentes dans son environnement. Il en rŽsulte quĠen observant autour de lui ce qui se donne immŽdiatement ˆ voir, il se reconna”t lui-mme dans ce quĠil lui est donnŽ ˆ voir ˆ lĠextŽrieur. Si je sors dans mon jardin, je vois lĠagencement en terrasses descendant jusquĠˆ cette sculpture : le tout est marquŽ du sceau de la peine que je me suis donnŽ pour le voir rŽaliser mais surtout de ce que jĠai conu et voulu intŽrieurement, dĠabord. De mme arrivŽ ˆ maturitŽ, lĠhomme peut contempler dans son quartier, sa citŽ, son mŽtier, la marque de son action politique, technique ou scientifique. Je reconnais ˆ lĠextŽrieur ce qui nĠest que le produit dĠune idŽe qui a prŽsidŽ ˆ son faonnage et donc ˆ sa matŽrialisation finale. On se constitue ainsi Ç pour soi È dans une oeuvre extŽrieure, esthŽtique, politique ou comme on voudra, en se reconnaissant dans ce qui nĠest, au fond, quĠun prolongement historique de sa propre intŽrioritŽ. QuĠest-ce qui permet ˆ lĠhomme dĠagir de la sorte ?

            QuĠil sĠagisse de se penser soi-mme ou de crŽer ˆ lĠextŽrieur quelque chose qui est en lien avec notre intŽrioritŽ, dans les deux cas cĠest Ç sa libertŽ de sujet È qui permet ˆ lĠhomme dĠagir de la sorte. En agissant sur le monde extŽrieur lĠhomme retire de ce monde le sentiment dĠŽtrangetŽ qui commence par le frapper dĠŽtonnement. Agissant sur le monde, lĠhomme lĠhumanise et ce qui est extŽrieur se met ˆ entretenir davantage de lien avec lĠintŽrieur au point que lĠhomme sĠy retrouve davantage : le monde devient son monde, lĠextŽrieur devient une manifestation de lĠintŽrieur. Un tel besoin de modifier de la sorte lĠextŽrieur existe dŽjˆ chez lĠenfant, nous dit Hegel, qui jetant une pierre dans lĠeau et observant les ondes qui courent ˆ sa surface admire moins ce spectacle extŽrieur que ce quĠil est en son pouvoir de gŽnŽrer. CĠest moins le monde qui y est admirŽ que la trace qui est en lui de notre action humaine. CĠest donc moins lĠobjet que soi-mme quĠon cherche ˆ y retrouver et ˆ reconna”tre.

 

Conclusion. ThŽoriquement ou pratiquement, lĠhomme est ainsi dŽfini, selon lĠauteur, comme un tre tout ˆ fait exceptionnel dans la nature. En effet, il est ˆ la fois dans et en dehors de celle-ci, par le fait quĠil Ç est esprit È. Hegel a cherchŽ ici ˆ rŽpondre ˆ la question qui, selon Kant, circonscrit la totalitŽ de la philosophie et comprend toutes celles que lĠon peut sĠy poser : Ç QuĠest-ce que lĠhomme ? È. Sa rŽponse, difficilement critiquable est cependant fort Žtonnante lorsquĠon la dŽcouvreÉ en la pensant.