Descartes, Vérité, Raison et Expérience, extrait des Principes de la Philosophie.

 

« Que pour examiner la vérité il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut.

 

Comme nous avons été enfant avant que d’être homme, et que nous avons jugé tantôt bien et tantôt mal des choses qui nous sont présentées à nos sens lorsque nous n’avions pas encore l’usage entier de notre raison, plusieurs jugements ainsi précipités (1) nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité et (2) nous préviennent de telle sorte qu’il n’y a point d’apparence que nous puissions nous en délivrer si nous n’entreprenons pas de douter une fois dans notre vie de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon d’incertitude. »

 

Point de méthode supplémentaire.

Pour bien expliquer ce texte, distinguons en lui ce qui n’est pas discutable (le raisonnement de Descartes lui-même) de ce qui peut l’être (ce que je peux en penser moi-même)

Ø          « L’indiscutable » est ce qui doit procéder de l’analyse ordonnée du texte et de la règle 5 : « rien que le texte, mais tout le texte ».

Ø          Tandis que « le discutable » relève des difficultés du texte qui subsistent ou qui surgissent au terme de l’analyse (On peut donc donner à la règle 4 — règle de la Discussion — cette formulation plus précise : « soumettre à la discussion toute idée de l’auteur qui, pour être bien comprise, m’étonne cependant sans me convaincre »).

Cette distinction pourra servir de plan a minima au devoir : 1. Ce que Descartes a voulu mettre en évidence, 2. Ce que j’en pense.

 

 

A. L’ « indiscutable » relève de la seule analyse ordonnée du texte.

 

Dans la forme particulière de ce texte nous pouvons tout d’abord distinguer entre la ‘phrase-titre’ qui en indique le pourquoi et la seconde phrase qui en délivre l’argumentation ou la justification.

 

a. La question du texte nous est livrée dès la première phrase, puisque cette ‘phrase-titre’ en fixe l’objectif — « examiner la vérité » — et le moyen — « le doute » : Quel est le moyen de parvenir à la vérité ? Nous voyons là, d’entrée, que la vérité suppose un « examen ». Comme par exemple l’examen du médecin : il lui faut vérifier le problème, ce qui ne va pas et au sujet de quoi il ne peut entretenir le moindre doute ni dans son esprit ni dans celui des autres. Ce qui n’est pas donné à tout le monde : Pourquoi ? Parce qu’un examen implique de fonder le diagnostic de la vérité (c’est-à-dire la réflexion à conduire) à la fois sur un savoir et sur une méthode. Méthode dont Descartes tire le principe du « doute méthodique et hyperbolique » (c’est-à-dire poussé à l’extrême). Le médecin suspend son jugement jusqu’à ce que la vérité s’impose et efface simultanément et l’opération de la réflexion et son moyen, le « «doute ».

 

b. « Comme nous avons été enfant avant que d’être homme » indique le sol commun sur lequel Descartes veut s’appuyer : le souvenir, la mémoire et par suite l’expérience partagée de ce que « nous avons été » et de notre évolution.

Ensuite, après l’être, le penser : le jugement au moyen duquel je devrais pouvoir distinguer le vrai du faux, le bien du mal, est chez l’enfant accidentel ou aléatoire (« tantôt bien et tantôt mal ») : il n’est pas certain mais l’enfant ne s’en aperçoit pas. Pourquoi ? Il n’a pas l’usage entier de sa raison. Cette raison est « notre » : elle appartient à tous les hommes, y compris à l’enfant. Seulement le doute lui fait défaut : il croit bien viser le poisson dans l’eau mais il est « empêché » par l’erreur de parallaxe, il est « prévenu » que le Père Noël existe et qu’il est né dans les choux. Il est ainsi piégé de l’extérieur par les apparences et de l’intérieur par les préjugés qu’on a pu mettre en lui. Ce pourquoi « l’usage entier de notre raison » suppose que nous puissions « nous délivrer » de nos jugements sensibles (comparables aux chaînes de la caverne de Platon). Par quel moyen ? En poussant le doute partout où « nous avons le moindre soupçon d’incertitude » : partout où la vérité ne s’impose par son évidence.

 

c. Première conséquence de ce constat relatif à l’enfance, nos jugements d’adulte peuvent en garder la trace (Descartes dit « plusieurs », et non tous !) et pêcher eux aussi par la « précipitation ». Mais qu’est-ce qui nous précipite alors ainsi ? Notre volonté portée pas les sens, et non par la raison : nous voulons trop bien faire, nous ne prenons pas le temps de réfléchir et par « nos jugements ainsi précipités», nous tombons à nouveau dans l’erreur.

 

d. Deuxième conséquence. Ces jugements précipités, 1. « nous empêchent » ils nous barrent l’accès à la vérité par l’extérieur, et 2. « ils nous préviennent », c’est-à-dire qu’ils nous viennent malgré nous, indépendamment de nous : ce en quoi ils nous font préjuger, nous « empêchant » de l’intérieur cette fois. L’implication ici, c’est que tout préjugé vient d’ailleurs (d’une autorité extérieure, quelle qu’en soit la forme) plutôt que de notre propre fonds ou raison.

Et il semble impossible de sortir de cette prison des sens si nous « n’entreprenons pas » — ce qui suppose une certaine volonté —, donc si nous ne voulons pas devenir à nous-même, « une fois dans notre vie », notre propre chef d’entreprise.

Nous voulons tout, mais « douter », ça nous ne le voulons que très difficilement.

Et c’est là toute la difficulté…

 

 

B. Discutable : les difficultés du texte.

 

Difficultés intrinsèques (+). Doit-on réduire l’enfance à un moment négatif du chemin de la connaissance ? De même, quant aux préjugés renvoyant à l’autorité, notamment, celle de parents : faut-il leur dénier toute véracité et, par conséquent toute efficacité ? Bref n’y-a-t-il pas d’autres régimes de « vérité » à prendre en compte que celui de la science ?

 

Difficultés extrinsèques (-). L’enfant ne saisit-il pas cependant certaines vérités définitives ? Ne dit-on pas que c’est de sa bouche que sort la vérité (exemple de la séquence TV où, à la question de l’animateur « Et que fait ta maman [dans la vie] ? », un enfant répond qu’elle passe tout l’après-midi avec son tonton dans sa chambre).

[…] Mais Descartes dit-il au fond autre chose ?

 

 


Corrigé d’un élève de Terminale Electrotechnique (2006). 1er devoir. Note : 16/20.

 

« Introduction. Cette phrase présente un raisonnement en trois temps : d’où nous sommes partis (l’enfance), où nous sommes arrivés (l’erreur), et quel autre chemin il nous faut emprunter si nous voulons que ça change. En l’analysant, nous nous demanderons d’abord en quoi le fait d’avoir été enfant explique la plupart de nos erreurs et quelles sont les réponses apportées par Descartes à cette question-ci, mais aussi à celle qu’elle recouvre plus largement, à savoir : quelle est la condition du juste « examen de la vérité ».

 

Développement 1. En premier lieu, nous allons voir que le fait d’avoir un usage restreint de notre raison pendant l’enfance est un des facteurs de nos erreurs. En effet, lorsque nous sommes enfants, nous utilisons un langage sommaire avec peu de vocabulaire et une mauvaise construction de phrases. De ce fait, nous avons du mal à expliquer ce que l’on ressent et nous avons du mal à comprendre les autres. Mais c’est ce qui explique que nous pouvons avérer des faits ou des idées, sans les avoir préalablement discutées et vérifiées ensemble, en groupe. Car d’une part, nous n’avons qu’une toute petite expérience du monde et n’avons donc pas le recul nécessaire pour comprendre tout ce qui se présente à nous : nous pouvons, dans ce cas, faire des erreurs. D’autre part, on a du mal à faire la part de la fiction et de la réalité. Par exemple, nous pouvons croire à un film de fiction : nous sommes donc naïfs. Nous prenons généralement modèle sur nos parents. C’est eux qui fixent les règles et nous apprennent la vie. Or, si nos parents n’ont pas d’eux-mêmes rectifié leurs erreurs nous allons nous-mêmes en hériter… jusqu’à ce que nous fassions un travail de remise en question et d’apprentissage par ses propres moyens.

 

2. Nous allons à présent voir que, enfant, bien que notre raison soit peu développée, nos sens nous permettent de juger. En effet toute l’éducation de l’enfant est basée sur l’éveil de nos sens. On apprend à ressentir le rond et le carré, le chaud et le froid : ainsi nous arrivons à pressentir ce qui va arriver, par exemple, si deux formes vont s’emboîter. Cette éducation sensitive contraint à juger ce qui se présente à lui. Non pas par sa raison, mais par ses sens. Or ceux-ci ne peuvent pas faire la différence entre les apparences et la réalité. Nous allons nous appuyer ici sur le mythe de la caverne de Platon. Comme les enfants, les hommes enchaînés y prennent ce qu’ils voient et entendent pour la réalité : les sens les trompent ainsi.

 

3. Dans cet extrait, Descartes indique la solution pour réparer nos erreurs  : le doute. En effet, il préconise de « douter … de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon d’incertitude. », mais ce n’est pas n’importe quel doute : c’est le doute méthodique et provisoire, celui qui est destiné à s’effacer devant la vérité. Ainsi en se posant les bonnes questions sur une vérité admise pendant notre enfance, nous pouvons parvenir à la vérité et, de ce fait, progresser.

 

Conclusion. Au terme de cette analyse nous pouvons dire que le fait de ne pas avoir l’usage entier de sa raison à l’âge de l’enfance implique un jugement seulement sensible qui nous détourne souvent de la vérité. Et que pour renouer avec celle-ci, il nous suffit d’apprendre à nous poser les bonnes questions, afin de remettre en doute toutes choses admises trop précipitamment. »

 

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