Conférence de M. HERTZ lue à Annecy le 5/02/2003.
"Mon parcours dans la Résistance"

 

Par Herbert HERTZ

Né en Allemagne en 1924 dans une famille juive, je suis venu en France, à Dijon, à l'âge de 10 ans avec mes parents et mon frère. Pour avoir été injustement emprisonné dès l'arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, mon père avait vite compris les intentions criminelles des hitlériens et avait aussitôt decidé d' émigrer. Cependant après la défaite des armées Françaises en Juin 1940, les Nazis allemands nous ont rattrapés en France. Nous sommes comme les autres réfugiés.

Lors d'une grande rafle contre les Juifs étrangers en zone libre le 26 Août 1942, un mois aprés celle du Vel d'Hiv à Paris en zone occupée, j' ai été arrêté à la gendarmerie de la petite ville d' Auvergne, Riom, où j'étais élève au collège. Me voilà bon pour la déportation. Mais par une chance extraordinaire, sur l'intervention du principal de mon collège, le commandant de la gendarmerie ma laissé filer... Je garde une reconnaissance infinie à la mémoire de cet officier qui, arrêté lui-même par les Allemands, est mort en déportation.

A la suite de cette libération miraculeuse j' ai quitté ma famille, en fait ma mère, mon père étant déjà décédé, pour me réfugier dans une région où on ne me connaissait pas. C'est ainsi que je suis venu dans le Lot et Garonne, dans le sud ouest de la zone non occupée. Là encore les Allemands m'ont rattrapé puisque, en novembre 1942, en réponse au débarquement des Américains en Algérie, ils ont occupé toute la France- sauf toutefois la région des Alpes, notre région, laissée à leurs alliés italiens.

Je vivais avec des faux papiers, d'ailleurs seulement à moitié faux puisque établis à mon vrai nom, mais avec Strasbourg comme lieu de naissance au lieu d' Augsbourg en Allemagne, donc j'étais français et comme tel je risquais moins. Je me débrouillais très bien, gagnant ma vie en travaillant chez des paysans d'abord, ensuite chez un éléctricien. A 18 ans j'appréciais mon indépendance au point de refuser de partir en Suisse sur injonction de ma mère, car je n'avais aucune envie de me faire enfermer dans un camp, fut-il en pays épargné par la guerre. Bien m'en a pris car mon frère, qui lui s'était rendu en Suisse, a été refoulé puis déporté à Auschwitz d'où il n'est pas revenu.

En juin 1943, j'ai failli à nouveau être arrêté par la police. Alors j'ai décidé d'aller vivre en zone sous occupation italienne. Il etait bien connu à l'époque que les Italiens protégeaient les juifs de la déportation. C'est ainsi que je suis arrivé à Grenoble.

Loin de ma famille j'ai cherché des amis et les ai trouvés parmi les usagers des Auberges de jeunesse. Un dimanche d'été, sur le chemin de retour d'une excursion à vélo avec mes nouveaux amis, un de ceux-ci vint à rouler à côté de moi et à me parler de la Résistance, du devoir de tout jeune contre l'occupant. Il m'avait observé dans la journée et repéré pour moi un élément favorable à sa cause. Bref, ce camarade, un juif lui aussi comme je l'ai su plus tard, me recruta ce jour- là pour la Résistance. Je ne demandais d'ailleurs que cela, engagé dans un premier temps à la Jeunesse Communiste clandestine, je fus versé quelques semaines plus tard dans les rangs des FTP au bataillon "Liberté" à Grenoble.

Dès lors j'étais à plein temps soldat sans uniforme engagé dans la périlleuse guérilla urbaine, touchant une solde comme un vrai militaire pour vivre, puisque j'avais dû quitter mon travail. Le mouvement de la résistance auquel j'appartenais désormais était celui des FTP, de la MOI ou Main d'Oeuvre Immigrée, la branche des FTP français que le parti communiste clandestin avait crée pour engager les étrangers dans la résistance armée. ce n'était donc pas un organisme de la résistance juive, mais les juifs y formaient la majorité surtout dans les premiers temps, et c'étaient les éléments les plus jeunes et les plus combattifs, ayant eu de bonnes raisons de se battre contre les Allemands.

Nos actions avaient pour but de nuire au maximum à la machine de guerre allemande pour soulager, ne serait-ce qu'un peu, l'effort des armées alliées et soviétiques. Nous nous sommes donc attaqués aux usines travaillant pour l'ennemi et aux moyens de transport de ce dernier.

J'ai participé à Grenoble et plus tard à Lyon à beaucoup d'actions de sabotages. Comment avons-nous réussi, avec nos faibles moyens, à nous attaquer à ces industries ? A la sortie des ouvriers, vers le soir, nos combattants et combattantes pénétraient de force dans l'usine, objet de notre action. On commençait par rassembler le personnel restant à l'usine, en nous réclamant de la Résistance, ce qui en général était bien accepté. On plaçait ensuite les explosifs, apportés dans des sacs à dos, dans les machines. Quand tout était prêt, on allumait les mèches devant provoquer l'explosion après 10 à 15 minutes, tout en intimant l'ordre au personnel, à l'abri dans un bureau, de se tenir tranquille. Et on se retirait de l'usine en bon ordre avant de se disperser. De telles actions de sabotage étaient plus efficaces qu'un bombardement de l'aviation alliée et surtout ne causaient pas de dégâts dans la population civile.

 

Quant au sabotage des voies ferrées par déboulonnage des rails, c'était pour ainsi dire notre pain quotidien, surtout la nuit. Le but visé était de faire dérailler un train de marchandises, jamais un train de voyageurs, pour bloquer la ligne de chemin de fer. Un jour de janvier 1944, alors que nous venions ainsi de saboter la ligne Grenoble-Chambéry en plein jour cette fois là, nous avons été surpris par les GMR ,"Groupes Mobiles de Réserve", la gendarmerie anti-maquis du gouvernement de Vichy.Ils nous ont tiré dessus, visant le camarade porteur de notre unique mitraillette, qui eut une main transpercée par une balle. Nous nous sommes sauvés en escaladant la montagne voisine. Par chance nous n'avons pas été poursuivis. J'ai soutenu le blessé, Yves, mon meilleur camarade, pendant notre retraite.

Aprés avoir passé la nuit dans une étable en montant la garde à tour de rôle, notre groupe de six FTP a pu rentrer sain et sauf à Grenoble. Yves, le blessé, fut soigné clandestinement chez un médecin résistant. Puis il fut muté à Lyon où, hélas, il fut arrêté par la police lors d'une action de récupération d'armes, et enfin fusillé avec d'autres résistants au fort de la Duchère. Il avait 18 ans. C'est pour dire que, si j'ai eu moi-même une chance inouïe pour m'être tiré à plusieurs reprises de situations dangereuses sans une égratignure, beaucoup de mes camarades on fait le sacrifice de leur jeune vie.

Ainsi, du groupe de combattants, tous les jeunes juifs auquel j'ai appartenu à l'automne de 1943, au sein du détachement " Liberté " qui comportait par ailleurs beaucoup dIitaliens immigrés, nombreux à Grenoble, et d'autres étrangers, donc de ces huit camarades FTP, trois sont morts au combat. Morts pour la France, leur patrie d'adoption.

Mon rôle particulier au sein de ce groupe, le groupe Raymond du nom du chef, était celui de " technicien " chargé de l'armement et de tout autre matériel. Par la suite, en janvier 1944 je suis technicien du détachement " Liberté " fort à l'époque d'environ 30 combattants, dont plusieurs jeunes femmes. Dès lors j'avais un poste de travail fixe si j'ose dire, à savoir notre dépôt d'armes et autres matériels. Me voilà fabricant de bombes et distributeur d'armes et d'explosifs aux groupes partant pour une action. Mitraillettes STEN et pistolets à récupérer ensuite et à remettre au dépôt, un appartement dans un quartier extérieur de la ville.

A force de faire des allées et venues incessantes dans le même quartier j'ai été repéré sans m'en rendre compte. Un jour de mars 1944, alors que je me rendais à un rendez-vous de routine, je fus interpellé par un policier, le revolver braqué sur moi . " Haut les mains. " J'ai crié ( pas trop fort- il ne fallait pas attirer l'attention ) " Ne tirez pas ! Je suis de la Résistance ". Le policier m'avait pris pour un malfaiteur. Il m'a relâché. Si ce n'est pas de la baraka, qu'est-ce que c'est ?

 

Je n'ai eu cette réaction instinctive que parce que je connaissais l'état d'esprit proche de la Résistance de la police grenobloise dans sa majorité. En effet un inspecteur de police, mon voisin dans la petite pension de famille où je logeais, m'avait établi une fausse carte d'identité que je possède encore. Ailleurs qu'à Grenoble, à Lyon par exemple, cela ne se serait pas passé ainsi. La police était contre nous.

A la suite de cet incident,"brûlé" à Grenoble comme on disait, j'ai été muté à Lyon au détachement " Carmagnole " où j'ai continué à participer aux actions de sabotage des importantes industries de la ville et à celles contre les lignes de chemin de fer. Tout en agissant aussi comme agent de renseignement pour la préparation des actions. A la fin du mois de mai on m'a envoyé dans le Midi pour y renforcer les groupes FTP de la MOI. Le groupe, composé d'Italiens dans lequel je fus intégré à Toulon, prit le maquis après le débarquement des Alliés en Normandie. Finalement j'ai participé avec mon unité à la libération de Marseille.

Avant de conclure il me faut revenir à la période grenobloise ( Septembre 1943 - Mars 1944 ) de ma résistance. Celle qui m'a le plus marqué. J'ai déjà beaucoup parlé de nos actions de sabotage. Cependant nous nous sommes attaqués aussi directement à l'occupant allemand. Fallait-il se laisser arrêter par la menace des représailles ? Ainsi nous avons lancé des grenades sur une patrouille allemande, Cours Jean Jaurès, exécuté un officier en pleine rue un soir de décembre 1943. A la suite de quoi notre tête, à chacun de nous, fut mise à prix. Enfin, nous avons fait exploser des bombes télécommandées un matin de janvier 1944 sur le passage d'une troupe alllemande se rendant à l'exercice. L'ennemi eut des morts et des blessés. Combien ? Question aujourd'hui sans importance.

Ce qui comptait, c'était de faire comprendre aux Allemands qu'ils n'étaient pas les maîtres absolus en France et de leur suciter un sentiment d'insécurité. Effectivement, à la suite de cette action, leurs troupes ne se déplaçaient plus qu'avec des mitraillettes braquées à droite et à gauche. Avec le recul du temps je regrette que les ennemis que nous avons tués l'aient été à l'aveuglette. L'officier abattu par deux de nos camarades n'était pas forcément nazi... Mais nous n'avions pas les moyens de nous attaquer à l'ennemi par excellence, faute d'informations. Aux tortionnaires de la Gestapo Aux policiers allemands spécialisés dans la chasse aux juifs et aux résistants, à tous ces criminels qui nous ont fait tant de mal.

Herbert HERTZ, le 3 février 2003.