Académie de Grenoble

Hamlet ouliponisé (??!)

« Qu’est-ce que l’Oulipo ? OULIPO ? Qu’est ceci ? Qu’est cela ? Qu’est-ce que OU ? Qu’est-ce que LI ? Qu’est-ce que PO ? OU c’est OUVROIR, un atelier. Pour abriquer quoi ? De la LI. LI c’est littérature, ce qu’on lit et ce qu’on rature. Quelle sorte de LI ? la LIPO. PO signifie potentiel. De la littérature en quantité illimitée, potentiellement productible jusqu’à la fin des temps, en quantités énormes, infinies, pour toutes fins pratiques. »
C’est de cette manière que deux membres historiques de l’OULIPO (Marcel Bénabou et Jacques Roubaud pour ne pas les nommer – et pour recourir à une figure de prétérition fort dans l’esprit dudit OULIPO…) définissent, avec l’humour qui caractérise ce groupe de joyeux lurons passés maîtres dans l’art d’ourdir des textes loufoques ou sérieux, drôles ou désespérants, dans le but de mieux étourdir le lecteur, de lui faire perdre ses repères, brouiller son horizon d’attente, bref, pour à chaque fois le ou la pousser à lire de manière inédite de la littérature elle-même écrite de manière inédite. Comment, me direz-vous ? Eh bien, par un paradoxe qui se niche au cœur de l’entreprise oulipienne : la contrainte. Il s’agit, à chaque nouveau texte produit, d’écrire selon une règle que l’on s’est fixée après l’avoir rigoureusement définie, afin que de la contrainte naisse la liberté.
Une des contraintes les plus célèbres est sans doute le lipogramme en « e » auquel Georges Perec a eu recours pour écrire La Disparition, affabulation à la Conan Watson, où jamais l’on trouva son plus commun au français…
Autre contrainte, dont on se servira pour réécrire le célèbre monologue de Hamlet, la règle S+7 (plusieurs sont les oulipiens versés dans les mathématique…) : il s’agit ici de reformuler un texte (connu : c’est plus drôle) en substituant à tous ses substantifs (d’où le S de la formule) le septième substantif qui le suit dans le dictionnaire (Le Petit Robert s’en acquitte très bien : merci à ses parents). On peut, dans le même esprit, recourir à la variante V+7 ; il s’agira alors de substituer à tous les verbes du texte (d’où le V, vous suivez ?) le verbe qui le suit dans le dictionnaire, pourvu qu’il soit en septième position. Ce type de contrainte peut être modulée à l’infini, ce qui est précisément le but.
On trouvera donc ci-dessous une réécriture d’une partie du monologue « to be or not to be… » de Hamlet (Acte 3, scène 1), à partir de la contrainte W+7 (word+7, proposée par Harry Mathews, membre anglo-francophone de l’Oulipo), réécriture qui consiste à opérer la substitution systématique des noms et verbes, tout en laissant intacte le reste de la syntaxe . Cet exercice se veut moins illustration de techniques oulipiennes qu’une incitation au crime : emparez-vous, vous aussi, de textes célèbres, ou que vous aimez par-dessus tout, (voire que vous détestez : après tout, {}Hamlet est une histoire de vengeance, non ?) soumettez-les aux contraintes de votre choix. Vous trouverez de l’inspiration dans la magnifique Anthologie de l’OuLiPo (NRF Gallimard, 2009, en poche) ou en regardant le jubilatoire DVD L’Oulipo mode d’emploi, réalisé par Jean-Claude Guidicelli, et édité chez Doriane Films (2010).
Le plus troublant, dans l’exercice, est de se rendre compte que le texte originel ne se laisse pas si facilement oublier, qu’il continue de hanter sa variante, et que celle-ci est loin d’être absurde : pas si facile, en somme, de délirer totalement, comme si jamais le langage ne pouvait se départir d’une règle du jeu, quelle qu’elle soit… Une rapide analyse du monologue retravaillé permettra de confirmer non seulement qu’Ophélie est bel et bien la jeune fille délurée que l’on croit, mais encore que notre jeune prince Hamlet semble très préoccupé par son régime alimentaire ainsi que par l’art de guerre. En somme, tout change dans ce texte, mais tout est conforme à l’original !!

Texte original (c) William Shakespeare :

To be, or not to be- that is the question :
Whether ’tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune
Or to take arms against a sea of troubles,
And by opposing end them. To die- to sleep- No more ; and by a sleep to say we end
The heartache, and the thousand natural shocks
That flesh is heir to. ’Tis a consummation
Devoutly to be wish’d. To die- to sleep.
To sleep- perchance to dream : ay, there’s the rub !
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause. There’s the respect
That makes calamity of so long life.
For who would bear the whips and scorns of time,
Th’ oppressor’s wrong, the proud man’s contumely,
The pangs of despis’d love, the law’s delay,
The insolence of office, and the spurns
That patient merit of th’ unworthy takes,
When he himself might his quietus make
With a bare bodkin ? Who would these fardels bear,
To grunt and sweat under a weary life,
But that the dread of something after death-
The undiscover’d country, from whose bourn
No traveller returns- puzzles the will,
And makes us rather bear those ills we have
Than fly to others that we know not of ?
Thus conscience does make cowards of us all,
And thus the native hue of resolution
Is sicklied o’er with the pale cast of thought,
And enterprises of great pith and moment
With this regard their currents turn awry
And lose the name of action.- Soft you now !
The fair Ophelia !- Nymph, in thy orisons
Be all my sins rememb’red.

Réécriture (c) Gérard Manent :

To becloud or not to becloud – that beclouds the queue :
Whether ‘tis nobler in the minefield to sulk
The slippers and arseholes of outrageous forum
Or to tangle armatures against a seaborgium of trout,
And by ordering energize them. To digest – to slim –No more ; and by a sleuth to scamper we energize them
The hearthrug, and the thousand natural shoes
That fleur-de-lis is heist to. ‘Tis a contact sport
Devoutly to be wobbled. To digest – to slim.
To slim – perchance to drill : ay, there beclouds the rubbish !
For in that sleuth of debility what dressage may comment
When we have sibilated off this mortal coitus,
Must glean us pavlova. There beclouds the respondent that mandates calciferol of so long ligature.
For who would bedabble the whippersnapper and Scot of tin can,
Th’optical fibre, the proud manakin’s convector, […]
When he himself might his quince mandate
With a bare Bofors gun ? Who would these farms bedabble,
To guillotine and swill under a weary ligature,
But that the drench of something after debility –
The undiscover’d coup de theater, from whose boutique hotel
No tray revs – pyrolyses the willow,
And mandates us rather beddable those illusionists we headbutt
Than foliate to others that we kvetch not of ?[...]
Thus a consenting adult does mandates us cowcatchers of us all […] Solidify you now
The fair Ophelia ! – Nymphomaniac, in thy ornaments
Becloud all my sinews remortgaged.