Académie de Grenoble

Pascal Qu’est-ce que le moi ?

Pascal, Qu’est-ce que le moi ?

Voici le document de travail qui a servi à la préparation de l’émission sur France culture.

Texte attirant et redoutable pour des élèves de terminale.

Attirant :
-  un argument dont le principe est intelligible qui repose sur des distinctions travaillées en cours : contingent/nécessaire, essentiel/accidentel, avoir/être, particulier/général, abtrait/concret.
-  une thèse intéressante à commenter, qui peut parler aux élèves :
« On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

Redoutable : toutes ces analyses sont subordonnées à un problème compliqué (« qu’est-ce que le moi ? ») Quel rapport, précisément, entre la thèse sur l’amour et la nature du moi ?

Même les commentateurs les plus autorisés restent perplexes. On ne peut pas attendre des élèves de terminale qu’ils solutionnent ces problèmes (ce qui suppose sans doute la connaissance du reste de l’œuvre), mais on peut attendre d’eux qu’ils les remarquent, les soulèvent. Bref qu’ils s’étonnent et interrogent le texte.

Proposition d’introduction :

Centrez sur le problème afin d’amener la thèse. Puis questionner.

Qu’est-ce que le moi ? Etrange question. Quand se pose-t-elle ? Peut-être dans les moments de doute sur soi ou sur quelqu’un, lorsque les repères et les certitudes vacillent (échecs, pertes, défiguration) : qui suis-je, vraiment, moi ? Lors d’une rupture, qui est-elle, vraiment, elle ? Ce sont des moments où la définition ordinaire de soi par ses qualités (sociales, physiques, intellectuelles) ne suffit plus. De nombreux films construits autour de cette question (Citizen Kane).

Cf L’adversaire de Emmanuel Carrère : J.C. Roman a vécu dans le mensonge, faux médecin. Sa femme l’aimait-elle vraiment lui, ou ses qualités apparentes ? Nous ne nous inventons pas tous une identité, mais tous nous nous définissons par nos qualités. Or notre moi se confond-il vraiment avec nos qualités ?

Tel est précisément le problème posé par Pascal, qui l’inscrit dans le contexte de l’amour : est-ce vraiment la personne elle-même qu’on aime, ou ses qualités ? On pourrait répondre que la personne est indissociable de ses qualités, mais c’est précisément la réponse que refuse Pascal : le moi ne se confond pas avec « ses qualités empruntées », si bien qu’ « on n’aime jamais personne, mais seulement des qualités ». La femme de J.C. Roman aimait-elle Roman ou ses qualités apparentes ? Ne sommes-nous pas tous dans ce cas : aimons-nous l’autre lui-même ou ses qualités ?

Questions à poser au texte :

La distinction du moi et de ses qualités va-t-elle de soi ?
Si effectivement le moi ne se définit pas par ces qualités, qu’est-il donc ?
Pourquoi Pascal passe-t-il par la relation à autrui pour définir le moi ?

Premier moment du texte :

Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ?

Début du texte : une question classique, un objet problématique et une approche étonnante.

La question est celle de la définition : qu’est-ce que x ? Question socratique par excellence.
Tâche de la définition : distinguer les propriétés nécessaires, essentielles, des propriétés contingentes, accidentelles (que la chose peut perdre sans se détruire).

L’objet qui pose problème : le moi. Tout le texte va montrer qu’on ne sait pas précisément ce qu’il faut entendre par ce terme, qu’on a du mal à distinguer le moi de ses qualités d’emprunt, du mal à distinguer le nécessaire du contingent, l’essentiel de l’accidentel. Analogie avec Saint Augustin et le temps (Confessions XI) : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! »

Problème renforcé par la forme substantivée du pronom « moi » : on passe d’un usage ordinaire à un usage plus philosophique. Difficile de comprendre précisément ce qu’il faut entendre par « le moi ». Face à ce genre de difficultés, un conseil : ne pas faire comme si on comprenait, mais proposer des hypothèses de sens et les confronter au texte. C’est le plus difficile. Qu’entend Pascal par « le moi » ?

-  le moi : un individu empirique, un corps, une personne. Pourquoi ne pas dire une personne ?
-  Le moi : une substance pensante, un cogito ?
-  Le moi : sens moral de l’attachement à soi, de l’amour-propre ? (cf Lafuma 597, « le moi est haïssable »). Aujourd’hui, on a tendance à dire « l’ego ».

Quelle réponse permet d’apporter le texte ?

-  Première proposition :

L’homme à la fenêtre voit un individu quelconque, un quidam, il ne me voit pas, moi et il ne voit pas un moi. Ici, Pascal s’appuie sur le langage ordinaire qui fait une différence entre « voir quelqu’un » et « me voir ») pour commencer son travail de définition philosophique. La différence porte sur la façon de poser un objet : le moi ici semble devoir être l’objet d’une intention particulière, d’une visée. L’individu doit être visé dans son identité singulière, propre.

Cf. la différence général/particulier/singulier :
-  général : des hommes, la classe des hommes
-  particulier : un homme comme exemple, échantillon de la classe
-  singulier : cet homme, en tant qu’il se distingue des autres.

On voit des hommes en général (des passants, cf Brassens, Le pornographe ), éventuellement notre regard s’arrête sur un homme en particulier (une passante, Baudelaire), mais on ne perçoit jamais l’individu dans sa singularité, son identité propre, dans son unicité.

Conc° :
1) le moi n’est donc pas simplement un homme quelconque
2) mais approche étonnante, le moi est appréhendé dans le cadre d’une relation à autrui. Pas approche subjective, à la première personne, introspective. Pascal plus proche de l’usage ordinaire du pronom « moi » que de l’usage philosophique (le « je ») : le moi peut être un renforcement du sujet, mais aussi un objet (« elle m’aime, moi »)

D’où l’importance de l’amour, comme visée intentionnelle de la personne. La question « qu’est-ce que le « moi » ? sera traitée par cette question : « m’aime-t-on, moi ? »
Et tout le problème du texte sera de savoir si l’on peut réellement viser le moi et le trouver.

Les meilleurs élèves souligneront que là est la différence fondamentale entre la démarche de Pascal et celle de Descartes qui est profondément solipsiste (le moi est appréhendé indépendamment d’autrui, comme pur sujet et non pas comme objet) . D’ailleurs, le dispositif de la fenêtre est également un dispositif cartésien , mais Pascal l’inverse : ce n’est pas un moi, solitaire, qui regarde, mais un moi qui est pris comme objet d’un regard. Le moi est d’abord un objet avant d’être un sujet. (différence entre « il me regarde » et « moi, je regarde »).

Deuxième moment du texte : le début de l’argument principal

« mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? »

Argument principal, dont le fonctionnement est clair, qui procède en trois temps avant de conclure :

Il faut décrire le mieux possible le fonctionnement de l’argument, non pas sa rhétorique, mais sa logique. Il s’agit de montrer que des propriétés, des qualités qui semblent appartenir à la personne et la définir dans sa singularité ne la définissent pas, ne sont ni essentielles, ni nécessaires. Elles peuvent m’être ôtées sans que je cesse d’être moi.

-  la beauté : cf la vieillesse, la défiguration (Merteuil à la fin des Liaisons dangereuses, défigurée par la vérole). Malheur des personnes qui se définissent par leur beauté : elles vont continuer à être alors que leur beauté ne sera plus.

Pascal semble ici s’inscrire dans une tradition qui dénonce la confusion du paraître et de l’être, des apparences et de l’essence.

Quoiqu’il faudra nuancer ceci : cf la dernière conclusion du texte, étonnante, paradoxale, qui réhabilité les qualités d’emprunt (« Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »)

Surtout ne pas s’arrêter là, contresens fréquent des élèves sur ce texte : Pascal dirait qu’il ne faut pas aimer une personne simplement pour sa beauté, son apparence, mais pour ses qualités intérieures. Non, les qualités intérieures sont passibles du même traitement.

-  le jugement, la mémoire, les qualités intellectuelles peuvent disparaître sans que la personne cesse d’être. Cf la vieillesse, les changements de personnalités à cause des accidents de la vie.

Laf. 673. Il n’aime plus cette personne qu’il aimait il y a dix ans. Je crois bien : elle n’est plus la même ni lui non plus. Il était jeune et elle aussi ; elle est tout autre. Il l’aimerait peut-être encore telle qu’elle était alors.

Pas de différences de statut entre les qualités intérieures et extérieures : toutes périssables, séparables de moi.
On progresse vers une hypothèse limite : ce qui définit le moi, la personne dans sa singularité, ne résiderait pas dans sa personnalité ! Si une personne n’est pas singularisée par sa personnalité, par quoi alors ?

Discussion du cœur de l’argument

Cf Dalida, Tu n’as pas changé

Est-il si vrai que les qualités personnelles ne définissent pas le moi ? N’y a-t-il pas des qualités inaliénables au moi, certains traits physique ou de caractère ? Pour Pascal, sans doute une illusion de croire en des traits permanents, ou alors au mieux peut-être permanent par accident (de fait tel trait de l’individu ne change pas) mais pas de façon essentielle (il aurait pu changer sans que l’individu soit détruit). Ou alors des qualités liées à l’origine (« être le fils de ») ? Mais mon origine me définit-elle comme moi ?

Paul : ce qui ne change pas : non pas les qualités, mais une façon de les porter, « un style » ?

Conclusion intermédiaire :

Raisonnement aporétique : on essaie de définir le moi (question simple et classique) et finalement, on se rend compte qu’on ne trouve plus ce qu’on voulait définir, que le moi est introuvable, non localisable, inassignable. D’où la question de la localisation : « Où est donc le moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? »

Question de la localisation assez étrange, comme si le moi était une chose, une partie de moi. « Où est le cœur ? » a une réponse, mais « où est le moi ? », n’est-ce pas faire une erreur dans la conception du moi ? Confondre le moi avec une chose étendue. Pascal ne peut ignorer Descartes, et les élèves ont souvent étudié le cogito cartésien :

Cf Descartes, Discours de la méthode, « je connus par là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps »

Mais le dernier temps du raisonnement de Pascal va étudier ce genre de conception.

La critique du moi cartésien :

« car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

Ayant montré que ni les qualités physiques, ni les qualités spirituelles permettent de définir le moi, Pascal fait l’hypothèse d’un moi sans qualité, en évoquant l’amour pour « la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ».
Passage compliqué pour les élèves.

Vocabulaire de la substance évoque Descartes (le cogito, une substance pensante, une res cogitans). Tant mieux si les élèves le repèrent.
Mais on peut expliquer l’argument sans connaître Descartes.

Il s’agit de considérer un moi abstraction faite de ses qualités. La distinction abstrait/concret est travaillée durant l’année. La chose concrète, ici, c’est la chose telle qu’elle se présente à moi dans l’expérience, pourvue de toutes ses qualités (un homme, une barbe, un chapeau…). Abstraire : opération intellectuelle qui consiste à ne pas tenir compte, à faire abstraction, des propriétés contingentes. Ce qui reste alors du moi : une entité abstraite sans qualité. Toujours cette idée qu’aucune qualité ne me définit en propre.

C’est le cas du cogito cartésien : tout le monde est un cogito, c’est un moi qui est celui de tout le monde, bref, c’est un moi, une subjectivité pure, qui n’est pas moi, une identité singulière.

Conséquence : une telle entité pose des problèmes, elle trop abstraite pour être digne d’amour, trop indifférenciée pour être préférée aux autres. Personne n’aime un cogito, tout le monde aime une personne particulière. Le concept philosophique, cartésien, du moi est trop éloigné de l’usage ordinaire du moi.

Conclusion n°1 :

On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités

Conséquence de l’argumentation n’est pas qu’il faut aimer le moi réel, et non ses qualités apparentes, mais au contraire qu’on ne peut aimer que les qualités d’une personne, et non la personne elle-même. Pensons aux personnes qui aiment « des types de personnes », ou à la façon dont on justifie nos amours (Duras : « il était riche et doux »).

Ce texte est donc aussi un texte sur le désir et l’amour : qu’aime-t-on chez l’autre ? qu’est-ce que l’autre aime en moi ? Lieu de confusion, d’obscurité, d’équivocité, de déception. Pascal : on n’aime pas une personne, on n’aime jamais personne.
Contre Montaigne : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Contre le mensonge romantique de coup de foudre entre deux personnes singulières, la vérité désenchantée de l’amour.

Rapprochement possible avec « le moi est haïssable », la critique du moi chez Pascal au sens de l’amour propre. Le moi n’est pas aimable. (Laf 597)

(Laf. 396) : Il est injuste qu’on s’attache à moi quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne et n’ai de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir et ainsi l’objet de leur attachement mourra. Donc comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir et qu’en cela on me fît plaisir ; de même je suis coupable de me faire aimer. Et si j’attire les gens à s’attacher à moi, je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et de même qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi, car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu ou à le chercher.

Conclusion n°2 :

Autre conclusion, paradoxale.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Charges et offices : les titres, les reconnaissances sociales, « les grandeurs d’établissement ».
Pas de mépris du paraître, des qualités empruntées (sociales ou autres), puisqu’il n’en est pas d’une autre nature. Différence genre/espèce : toutes les qualités ne sont pas de la même espèce (physique, intellectuelle, sociale), mais elles sont toutes du même genre (d’emprunt). Pas dans la défense de l’être contre le paraître puisque l’être, le moi, n’est pas aimable.

Deux niveaux :
-  pas de mépris de l’étiquette sociale (cf le discours sur la considération des grands).
-  pas de raison de tirer de l’amour-propre de son prestige social.

Conclusion générale : rappel de l’essentiel et réflexion finale

Pascal distingue très nettement le moi de ses qualités au point qu’une question reste ouverte à la fin du texte : qu’est-ce que le moi ?

Réponse essentiellement négative :
Le moi n’est pas un individu quelconque.
Je ne suis pas ma beauté, mon intelligence, mes titres.
Conséquence : ce n’est pas moi qu’on aime, mais mes qualités.

Alors, qu’est-ce que le moi ?
Trois hypothèses demeurent :

-  le moi n’existe pas ou c’est une idée confuse.

-  le moi est une réalité subjective accessible uniquement à la première personne, un cogito. Ce qui expliquerait l’échec de la définition du moi dans le cadre d’une relation à autrui. Mais à ce moment, l’approche du moi par proposée par Pascal est pour le moins étrange et le troisième moment de l’argumentation devient difficilement compréhensible.

-  Le moi est bien l’objet d’une intention. L’autre peut penser à moi. Mais l’erreur est d’en faire un objet d’amour, de préférence, de qualité. Bref, le moi critiqué serait celui de l’amour propre.

La singularité du moi implique une individuation du moi (une distinction matérielle et intentionnelle), mais non pas une qualité propre du moi, une distinction de valeur. Au contraire, cette valorisation du moi est le début de la confusion. Pour Pascal, l’individuation, l’individualité est une limite, un obstacle à la raison et à la justice, et non pas une différence à valoriser. Individuation, expression de la misère de l’homme !

Voir Misère 13 (Laf. 64) : Mien, tien. Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants. C’est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre.

Voici en supplément l’échange avec un ami, à l’origine du choix de ce texte :

Lui

Le moi est-il une réalité connaissable et observable ?

P(1) : Si l’amour est une relation, ce qui cause l’amour doit être quelque chose avec quoi on puisse avoir une relation (principe de transitivité).
P(2) : On aime les autres soit pour leur moi, soit pour des qualités observables (corporelles et spirituelles).
P(3) : Le moi se définit comme une réalité substantielle (i.e. impérissable et invariable dans le temps).
P(4) : Les qualités du corps ne sont pas impérissables, car elles peuvent changer (ex. la beauté).
P(5) : Les qualités de l’esprit ne sont pas impérissables, car elles peuvent changer (ex. le jugement).
C(1) : Le moi ne réside pas dans les qualités observables du corps.
C(2) : Le moi ne réside pas dans les qualités observables de l’esprit.
C(3) : Le moi ne réside pas dans des qualités observables.
C(4) : On aime les gens pour leurs qualités, non pour leur moi, car le moi ne peut pas être l’objet d’une observation et d’une relation.
C(5) : On ne doit pas condamner les gens qui se font valoriser pour des qualités, notamment sociales
(présupposé : on doit blâmer les individus s’ils se font valoriser pour ce qu’ils ne sont pas).

Question en suspens : qu’est-ce que le moi ? et existe-t-il ?
Pascal ne donne pas de réponse claire, en dehors du fait qu’il ne peut être connu par un observateur extérieur.
Deux interprétations sont possibles :
- soit cela signifie que le moi n’a pas de réalité objective (= illusion, apparence, mot),
- soit cela signifie que le moi possède une réalité simplement subjective, i.e. qu’il existe pour celui qui le vit (expérience intime).

Moi

T’as raison, ce texte pose des problèmes d’interprétation.

P2 ne me semble pas utile : c’est une conclusion intermédiaire qui résulte de la confrontation de la définition du moi (P3) avec l’analyse des qualités ( P4 P5 C1 C2 C3)

Mais c’est P3 surtout, la définition du moi, qui fait difficulté. Telle que tu la donnes, tu proposes une définition cartésienne, métaphysique, du moi. Nous sommes spontanément enclins à entendre le mot "moi" en ce sens, surtout lorsque Pascal définit le moi par sa permanence. Et le dispositif du passant, de la fenêtre et du spectateur semble être une reprise (inversée) du dispositif que décrit Descartes dans les Méditations (II). Carraud, Pascal et la philosophie : "C’est Descartes, ou plutôt l’ego, qui regarde d’une fenêtre, tandis que c’est Pascal, ou plutôt le moi qui passe."

Le problème est que, comme Pascal semble le dire lui-même, ce moi n’est pas vraiment un moi, mais "une substance abstraite". Le moi de Descartes est le moi de n’importe qui, de toi comme de moi ("Autrement dit, le moi, ce n’est pas moi" Carraud). Il se trouve que Pascal a toujours eu à coeur de noter que le moi était quelque chose de plus individualisé. Même quand il reprend la définition cartésienne, il la modalise en la réinscrivant dans le monde : "Le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n’aurais point été si ma mère eût été tuée avant que je fusse animé" (BR.469, L.135)

Mais Pascal entend généralement le moi en un autre sens, moins métaphysique. plus moral. Lorsqu’il dit "le moi est haïssable", (Pascal, Pensée, 455 Brunschvig, 597 Lafuma), il entend non pas une substance métaphysique (le moi cartésien), mais une disposition morale, l’amour-propre, l’amour de soi. Le moi est alors le terme d’une relation affective, c’est l’objet d’une intention.

Or le texte, en posant la question de ce qui est aimé, n’entend-il pas montrer que l’amour, contrairement aux apparences, ne s’attache jamais à un individu en particulier, mais à des qualités qui peuvent se retrouver en différents individus ? Son enjeu ne serait donc pas de définir le moi, mais de détruire la possibilité de "l’amour-propre" : ce n’est pas soi qu’on aime.

La question peut être posée ainsi : pourquoi l’homme à la fenêtre ne me voit-il pas moi ?
1) parce que mon moi est invisible, intérieur, distinct de mon individualité physique (réponse cartésienne, métaphysique)
2) parce qu’il me voit, mais ce n’est pas moi en particulier qu’il voulait voir, il voit un passant quelconque. Le problème dès lors n’est pas métaphysique, mais moral : c’est une question d’intentionnalité.

Descombes, dans son dernier livre, Le parler de soi, commente ainsi ce texte et soutient qu’on a tort d’entendre le terme "moi" dans ce texte en un sens cartésien : "J’en conclus que "le moi" de Pascal, y compris dans ce fragment, ne relève pas d’une conception égologique de la personne, et qu’il est bel et bien à comprendre dans le sens de l’amour-propre. Si le moi de Pascal se découvre en effet introuvable, c’est parce que, selon lui, on ne saurait trouver en moi (individu particulier empirique) de quoi me rendre aimable, abstraction faite des qualités qui de fait me rendent aimable." (p.95)

Donc il existerait, à côté des deux interprétations que tu proposes, une troisième interprétation possible : le problème ne serait pas tant de savoir ce qu’est le moi en soi car le moi serait le terme d’une relation intentionnelle, ce serait plus un terme relatif et moral qu’un terme substantiel et métaphysique (en tant que terme substantiel, le moi serait simplement "un individu particulier empirique"). La question serait donc de savoir si le moi se trouve bien dans les relations qui semblent s’adresser à lui (le regard jeté sur moi, l’amour qu’on aurait pour moi). Si cette interprétation est correcte, C4 est ambigüe, voire fausse car certes le moi ne peut être l’objet d’une observation, mais il est par définition, dans son sens moral, le terme d’une relation intentionnelle.