Académie de Grenoble

Nietzsche et la vérité

Nietzsche et la vérité
Cours donné le 8 octobre 2014 aux prépas éco.

La vérité, sujet à tension, à paradoxe, voire à contradiction chez Nietzsche :

I) L’idée que Nietzsche est le fossoyeur de la Vérité en philosophie est répandue.
Nietzsche dit « philosopher à coups de marteau », il a mis un gros coup sur la vérité.

a) Philosophe de l’interprétation : conscience profonde de la différence entre la réalité et la façon dont on la pense (dans des mots, selon une grammaire, des valeurs…)

D’où pas de V, que des interprétations. Ce qu’on nomme le perspectivisme de Ne.

Exemple en morale : pas de vérité absolue en morale, pas de réalisme moral.
PBM, §108 :
« Il n’y a pas de phénomènes moraux, seulement une interprétation morale des phénomènes ».

b) Critique de l’amour de la vérité, de l’absolutisation de la valeur de la vérité, de la tendance idéaliste à faire de la vérité une fin en soi.

« Nous ne trouvons plus de plaisir à cette chose de mauvais goût, la volonté de vérité, de la « vérité à tout prix », cette folie de jeune homme dans l’amour de la vérité : nous avons trop d’expérience pour cela, nous sommes trop sérieux, trop gais, trop éprouvés par le feu, trop profonds. »

Gai savoir, Avant propos de la deuxième édition, §4 (1886)

c) Goût du non-vrai, des apparences, de l’illusion, du masque, etc…

La célèbre question nietzschéenne au début de PBM :

« Admettons que nous voulions la vérité ;- pourquoi pas plutôt le non-vrai ou l’incertitude ? »
PBM, §1

« Le monde des apparences est le seul réel : le « monde vrai » est seulement ajouté par le mensonge… »
Crépuscule des Idoles (1888), La raison dans la philosophie, §2

d) Le faux n’est pas une objection :

« Qu’un jugement soit faux n’est pas à nos yeux une objection contre ce jugement ; c’est ici que notre nouveau langage semblera le plus étrange. Il s’agit de savoir dans quelle mesure un jugement aide à la propagation et à la conservation de la vie, à la conservation, peut-être même à l’amélioration de l’espèce. (…) Que le non-vrai soit une condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de résister au sentiment qu’on a habituellement des valeurs, et une philosophie qui se permet cette audace se place déjà, du même coup, par-delà le bien et le mal. »

F. Nietzsche, §4 de 1ère partie (« Des préjugés des philosophes ») de Par-delà bien et mal (1886). Trad. Albert et Lacoste

Originalité (excentricité ?) philosophique de Nietzsche est là : s’intéresse moins au fondement en vérité des affirmations qu’à leur utilité pour la vie et à leur origine. Question est moins celle de la vérité que celle de la valeur.

Exemple de la religion : critique pas tant la fausseté que la faiblesse, lâcheté, haine de la vie, besoin de salut.

II) Mais la question de la vérité ne disparaît pas chez Nietzsche, contrairement à ce qu’on lit souvent.

a) Nietzsche pose un lien essentiel entre la question de la valeur et la question de la vérité.

« Le degré de vérité que supporte un esprit, la dose de vérité qu’un esprit peut oser, c’est ce qui m’a servi le plus à donner la véritable mesure de la valeur. L’erreur (- la foi en l’idéal-), ce n’est pas l’aveuglement ; l’erreur, c’est la lâcheté… Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance est la conséquence du courage, de la dureté à l’égard de soi-même, de la propreté vis-à-vis de soi-même. »

Ecce Homo (1888), §3

Si question de la valeur est première chez Nietzsche, sa pierre de touche sera celle de la vérité, puisque chez Nietzsche, la valeur d’un esprit se reconnaît à sa capacité de supporter le vérité.
Exemple de la religion : critique religion comme lâcheté, mais religion est lâcheté car besoin d’illusion, de mensonge réconfortant.

b) Critique de l’idéalisme s’effectue au nom de la vérité.

L’idéalisme est une maladie qui consiste à préférer idée fictive d’un monde (religieux, moral, intelligible) à la réalité du monde sensible, du monde de la vie (en devenir, cruel, tragique…)

« Le « monde vrai » et « le monde de l’apparence », traduisez : le monde inventé et la réalité… Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité… L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, - jusqu’à l’adoration des valeurs inverses de celles qui garantiraient l’épanouissement, l’avenir, le droit éminent à l’avenir. »

Ecce Homo, §2

Donc Nietzsche très sensible à la question de la vérité :
a) critère de la valeur d’un esprit
b) critique de l’idéalisme s’effectue au nom de la vérité

A ce stade, on peut repérer les points de tensions, voire de contradiction :

1) Indifférence à la vérité proclamée, mais la vérité joue un rôle essentiel.
2) Goût du non-vrai proclamé, mais critique du besoin d’illusion comme mensonge à soi-même et lâcheté.
3) Perspectivisme, mais parle au nom de la vérité.
4) Priorité accordée à la question de l’origine sur celle du fondement, mais le caractère fondé ou non d’une position semble décider sa valeur.

En vérité, ce dernier point est déterminant pour clarifier les prises de position de Nietzsche. A mieux penser. Pourquoi donc cette préférence donnée à l’origine d’une croyance sur son fondement ? Pourquoi adopter cette méthode généalogique ? Que penser de cette méthode ?

III) Sens de la méthode généalogique

La question de la valeur prime sur la question de la vérité. La question de la valeur est la question de l’origine. Pourquoi la question de la valeur prime-t-elle sur celle de la vérité ?

a) Une philosophie de la vie

Philosophie de Nietzsche : philosophie dont l’horizon est la vie, et non la vérité. Exaltation de la joie de vivre, de l’amour de la vie telle qu’elle est. Sens de l’éternel retour chez Nietzsche : dans quelle mesure aimons-nous, voulons-nous la vie telle qu’elle est ?

« Qu’est-ce qui est bon ?- Tout ce qui exalte le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même.
Qu’est-ce qui est mauvais ? – Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse.
Qu’est-ce que le bonheur ? – Le sentiment que la puissance grandit- qu’une résistance est surmontée.
Non le contentement, mais encore de la puissance, non la paix avant tout, mais la guerre (…) »

Antéchrist (1888), §2

Or, la vérité et la vie peuvent entrer en conflit. Rupture de l’équation platonicienne : le vrai= le bien= le beau. Le vrai n’est pas nécessairement ce qui est bon pour la vie.

Un exemple (mais aussi goût de l’art, de l’apparence et de l’illusion) : la valeur de l’oubli et la critique de l’histoire.

Seconde considération inactuelles (1874), De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie.

« il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m’exprimer, sur ce sujet, d’une façon plus simple encore, je dirais : il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation. »

L’oubli, et donc, « l’inhibition » (GM), la mise à l’écart, le refoulement de certaines vérités, est une condition de l’action, du pardon, du bonheur, de la fierté. A l’inverse, l’homme du ressentiment sera celui qui est dépourvu de cette faculté
Cf le résistantialisme en 45.

C’est l’indifférence à certaines vérités qui est essentielle. Faculté de recommencer, de revivre.
Cf aujourd’hui le règne de la transparence, la révélation d’une masse de faits attristants, humiliants, au nom de la vérité.

Un des sens de ce texte célèbre :

« C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et ‘savoir’. « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout ? demanda une petite fille à sa mère : mais je trouve cela inconvenant. »- Une indication pour les philosophes ! On devrait honorer davantage la pudeur que met la nature à se cacher derrière des énigmes et de multiples incertitudes. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas vouloir montrer ses raisons ! Peut-être son nom est-il Baubô, pour parler grec !... Ah ! ces Grecs, ils s’entendaient à vivre : pour cela il importe de rester bravement à la surface, au pli, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels – par profo »deur. »

Gai savoir, préface de la deuxième édition, §4 (1887)

Conc° : nulle fétichisation, absolutisation de la vérité. La vérité n’est pas toujours un bien, n’est pas toujours belle, utile à la vie. Voilà pourquoi la question de la valeur prime sur la question de la vérité. Surtout si on rajoute :

b) le scepticisme de Nietzsche

Nietzsche : homme de connaissance. pas un relativiste Mais déteste les convictions, le besoin de convictions.

« Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. »
Humain trop humain, §443

Le problème est dès lors que le désir de vérité dissimule souvent le besoin de conviction, des formes de croyances très tenaces, une forme d’idéalisme faible.

Cf la célèbre analyse du Gai savoir, §344 : « De quelle manière nous aussi nous sommes encore pieux » où il montre que l’attitude scientifique doute de tout sauf de la valeur de la vérité. N’a aucune conviction sauf celle de la valeur de la vérité. Très idéaliste pour Nietzsche.

« D’où la science prendrait-elle alors sa foi absolue, cette conviction qui lui sert de base, que la vérité est plus importante que toute autre chose, et aussi plus importante que toute autre conviction ? »

Gai savoir, §344

Il y a encore une croyance métaphysique, morale en la vérité, une forme de religion de la vérité, d’idéalisme de la vérité.

C’est parce que Nietzsche détecte ce besoin de croyance et de conviction derrière le désir de vérité qu’il critique le désire de vérité et se plaît à célébrer le non-vrai, le perspectivisme, plus courageux. C’est là où la question de la valeur d’une croyance, d’une attitude est renvoyée à son origine.

Conclusion

Philosophie complexe, paradoxale, par moments contradictoire, mais aussi amusante et séduisante.

Dans une philosophie qui accorde importance primordiale à la question de la valeur, on a
- relativisation de la valeur de la vérité, voire inversion de sa valeur !
- vérité comme critère de la valeur d’un esprit, haine de l’idéalisme au nom de l’impuissance à supporter la vérité

Le paradoxe est que cette critique de l’idéalisme au nom de la vérité atteint le désir de vérité. Au nom de la vérité, Nietzsche critique l’idéalisme. Au nom de la critique de l’idéalisme, Nietzsche critique le désir de vérité, la valorisation de la vérité.

Nécessaire alors de distinguer deux régimes du rapport à la vérité :
-  la vérité par réalisme tragique : célébré. L’homme qui ne se berce pas d’illusion sur la vie.
-  La vérité par souci moral, métaphysique, scientifique, idéaliste : critiqué comme des idoles.

Hypothèse : la vérité se connaît surtout par élimination, dépassement des croyances, des préjugés, des désirs : elle est sous les yeux de tous, mais il est difficile de la voir et d’y croire.

C’est ainsi que la question de l’origine d’une croyance prime sur son fondement. Pourquoi tu désires croire à ceci l’emporte sur ce que tu crois est-il vrai. Psychologisation de la valeur de la vérité.

Pour Nietzsche, expression de son réalisme : derrière le désir de vérité, toujours d’autres désirs.
Mais on peut toutefois critiquer cette psychologisation de la valeur de la vérité :

1) Pour Nietzsche, le contexte de découverte (origine), d’invention, de formulation d’une vérité l’emporte sur son contexte de justification (son fondement). (distinction de Reichenbach)

Mais quelle valeur accorder aux découvertes dans contexte involontaire ? Sérempidité.
Y a-t-il toujours une volonté d’intensifier ou de déprécier la vie derrière la découverte d’une vérité ? Constat objectif sans arrière-pensées subjectives est possible, non ? N’est-ce pas dangereux d’interpréter toujours une vérité en fonction d’intentions, de volontés sous-jacentes ?

2) Danger de l’arbitraire des interprétations psychologiques de Nietzsche. Pb de leur non réfutabilité.

Si religion=lâcheté, alors c’est faible.
Mais si religion=manière d’intensifier la vie, invention stimulante…

3) Fonder une proposition, atteindre une vérité=expression de la puissance de l’esprit (Spinoza). C’est une joie en soi : joie de penser, de comprendre, d’atteindre des vérités qui transcendent notre existence (éternité de certaines vérités). Va-t-il donc de soi que l’origine d’une vérité prime sur son fondement ?

Complément de cette réflexion, compte tenu des discussions

• J’ai conclu en disant que Nietzsche critique l’idéalisme au nom de la vérité, et critique le désir de vérité en raison de sa critique de l’idéalisme. Cette proposition complexe me semble éclairante, mais malgré tout encore trop simple. En effet, comme vous l’avez remarqué, critiquer l’idéalisme au nom de la vérité présuppose un concept fort de la réalité. Or le concept de réalité n’est-il pas problématique chez Nietzsche ?

Cf le début du livre II du Gai Savoir, §57 (« Pour les réalistes ») et §58 :

« Quel fou serait celui qui s’imaginerait qu’il suffit d’indiquer cette origine et cette enveloppe nébuleuse de l’illusion pour détruire ce monde essentiel, ce monde que l’on dénomme ‘réalité’ ! Ce n’est que comme créateurs que nous pouvons détruire ! – Mais n’oublions pas non plus ceci : il suffit de créer des noms nouveaux, des appréciations et des probabilités nouvelles pour créer peu à peu des choses nouvelles. »

• L’erreur de l’idéalisme n’est-elle pas précisément de croire en une réalité plus vraie, plus intelligible, plus substantielle que ne l’est en réalité la réalité ? N’est-ce pas d’ailleurs parce qu’il est vain d’opposer la réalité en devenir, la réalité apparente, la réalité de l’apparence à une réalité vraie que l’invention et l’art chez Nietzsche est pleinement affirmatif, réellement créateur ?

• Mais alors, la critique de l’idéalisme au nom de la vérité ne s’en trouve-t-elle pas singulièrement affaiblie ? Qu’est-ce qui oppose en effet l’inventivité artistique à l’inventivité idéaliste ?

3 possibilités de réponse chez Nietzsche :
-  une réponse au nom du réalisme, voire du positivisme à l’époque de Humain trop humain. Cela suppose un concept fort de la réalité.

-  Une réponse par le degré de conviction : si l’idéaliste est convaincu de la réalité de son idéal (par faiblesse), l’artiste est, lui, conscient d’être un inventeur. Cela suppose une critique des convictions, un éloge du doute et du scepticisme, du goût de l’artifice, difficilement compatible avec le réalisme de la première réponse.

-  La méthode généalogique, qui suspend la question du fondement, n’a-t-elle pas pour but d’évaluer les inventions ? cf le §370 du GS, Qu’est-ce que le romantisme ? Cela suppose une sortie du scepticisme.

La tension se situe donc dans le conflit scepticisme/réalisme. Le perspectivisme est sceptique dans la pluralité des points de vue, non sceptique dans l’évaluation de ces points de vue. Nietzsche doute de la possibilité de fonder une proposition en vérité, mais doute moins lorsqu’il s’agit d’évaluer l’origine d’une position. N’est-ce pas là un usage à échelle variable du doute, du scepticisme, de l’esprit critique ?