Académie de Grenoble

Les désirs, manque ou puissance ?

Les désirs, manque ou puissance ?

• Que faire de nos désirs ?

Dans nos vies, nous jonglons avec deux logiques et aucune n’est pleinement satisfaisante :

-  la logique de la discipline du désir, de la limitation.
-  La logique de la satisfaction.

« La voie classique », rareté des biens oblige, est celle de la discipline (« on-ne-peut-pas-avoir-tout-ce-qu’on-veut »). Cette discipline des désirs peut nous apparaître aujourd’hui comme le modèle d’une sagesse perdue. Mais il ne faut pas négliger les dommages qu’elle peut causer en profondeur. Qu’il suffise ici de rappeler que l’invention de la psychanalyse est justifiée par les névroses, angoisses et autres pathologies générées par le refoulement des désirs et la censure des pulsions dans une Vienne très puritaine.

« La voie moderne » serait plutôt celle de la satisfaction, du « se-faire-plaisir ». Ne sommes-nous pas en train d’en découvrir les limites ? La pauvreté du plaisir en intensité, en durée. La bêtise asservissante de la compulsivité, l’intempérance. Baudelaire, Recueillement (in Les Fleurs du Mal) :

Pendant que des mortels la multitude vile
Sous le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci,
S’en va cueillir des remords à la fête servile

La fête servile ? les soldes, la société de consommation et du loisir, du divertissement, de la fête…

Bref, nous passons nos vies à jongler avec satisfaction des désirs et discipline des désirs. C’est un exercice à ne pas mépriser, constitutif du « métier de vivre ». C’est là un problème pratique, individuel et collectif, mais ce n’est pas précisément un problème philosophique, conceptuel.

• Le problème philosophique : à l’origine de ces difficultés pratiques, n’y a-t-il pas, en partie au moins, une difficulté à appréhender intellectuellement, à comprendre, à concevoir, à qualifier les désirs ?

En effet, notre rapport au désir est sujet à des distorsions et des illusions :

Les distorsions : la différence qu’il y a entre celui qui désire et celui qui ne désire pas. Celui qui se passionne pour une chose que je ne désire pas me semble, sinon complétement fou, du moins très singulier, très étrange : le supporter de foot à mes yeux, le passionné de poésie aux yeux des indifférents. Paul Valéry :

Il dépend de celui qui passe / Que je sois tombe ou trésor / Que je parle ou me taise
Cela ne tient qu’à toi / Ami, n’entre pas sans désir.

Autre distorsion : celle qui existe entre le moment où je désire et celui où je ne désire plus. Comment ai-je pu tant désirer ? Cf. Stendhal et la belle image de la cristallisation dans De l’amour.

Par-delà ces distorsions se pose le problème du rapport du désir à l’illusion. Puisque je désire ce que je n’ai pas, ce qui est éloigné, ce qui me manque, j’ai un rapport imaginaire à ce que je désire. Or ce rapport imaginaire, fantasmé, engendre bien des illusions : idéalisation de l’objet, illusion d’autorité et de maîtrise de mes désirs. Dans quelle mesure « nos » désirs sont-ils nôtres ? Dans quelle mesure les maîtrisons-nous ?
Spinoza nous rappelle que si nous sommes généralement conscients de nos désirs et de leur objet (je sais ce que je désire, je sais que je désire), nous ignorons presque toujours les causes de nos désirs (pourquoi ai-je tels désirs ? Pourquoi désiré-je de telle façon ?)

Ces expériences récurrentes des distorsions et des illusions liées aux désirs nous incitent à penser une conception adéquate des désirs, à les penser sans se laisser griser, avec sobriété, lucidité, objectivité.
On verra alors qu’il est tentant de définir les désirs comme révélateurs d’un manque, et les limites de cette définition.

• Le désir comme manque

Le désir est généralement un mouvement vers quelque chose qu’on n’a pas. C’est pourquoi il semble aller de soi de le définir par le manque. Manque objectif : je n’ai pas ce que je désire. Manque subjectif : j’éprouve le manque de ce que je désire. Manque qui renvoie à ce qu’on a (ou plutôt à ce qu’on n’a pas), manque qui renvoie plus profondément à ce qu’on est (ou plutôt à ce qu’on n’est pas). Désirer, ce n’est pas simplement vouloir avoir quelque chose, mais vouloir être. Ce que la publicité a bien compris, qui ne vous vend plus ce que vous aurez, mais ce que vous serez si vous avez.

René Girard, dans sa belle et désespérante méditation Mensonge romantique et vérité romanesque (1963), présente par exemple une analyse du désir qui se veut lucide. Le mensonge romantique sur le désir (celui de la littérature, des films, des séries à l’eau-de-rose) réside dans la description du désir comme l’effet de la rencontre entre deux êtres singuliers (effet spontané généralement, « le coup de foudre », mais pas nécessairement). La formule du mensonge romantique est « parce que c’est lui, parce que c’est moi ! ». La vérité romanesque du désir, celle que les grands romanciers conquièrent à force de décrire sans illusion la réalité, est plutôt la suivante : « je désire ce que les autres désirent ». Entre l’objet de mes désirs et moi-même, il y a souvent un médiateur : autrui. De ce désir triangulaire, mimétique naissent rivalité, jalousie, violence.
Mais pourquoi cette importance des autres dans mes propres désirs ? Parce qu’en réalité, je désire le désir des autres, je désire être désiré, désirable. Un puissant désir de reconnaissance, de confirmation de mon être m’habite. Dès lors, le désir est in fine l’expression du manque-à-être de l’homme qui se sent insignifiant sans la confirmation de son être par le désir des autres !

Cette définition du désir par le manque peut générer deux types d’analyse :

-  celle des sagesses classiques : limiter les désirs pour limiter les manques.

Ainsi les épicuriens préconisent-ils de se libérer des désirs vains, des manques imaginaires, illimités, infinis (infinis parce qu’imaginaires) et d’apprendre à se satisfaire des désirs naturels. La faim peut être rassasiée, le désir de richesse, de gloire, de beauté ou de puissance non !
Ainsi Descartes se donne-t-il pour maxime dans Le discours de la méthode : « tâcher de changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ».

-  une analyse plus pessimiste, voire tragique : accepter autant que faire se peut l’insatisfaction au cœur de nos vies, puisque nous ne pouvons cesser de désirer. Les sagesses classiques reposeraient sur une illusion de maîtrise des désirs. Schopenhauer :

Vivre, c’est désirer. Les désirs sont l’expression du vouloir-vivre, une vie sans désir est absurde.
Or désirer, c’est au présent une forme d’insatisfaction, au futur une promesse de plaisir, de bonheur.
Donc vivre, c’est une forme d’insatisfaction reconduite rendue supportable par l’illusion d’un bonheur à venir.

On voit bien ici les conséquences de la définition du désir par le manque : il ne faut pas idéaliser les désirs, mais apprendre ou bien à les limiter, ou bien renoncer à la satisfaction, au contentement, pour ne pas dire au bonheur !

• Cette définition des désirs par le manque, si puissante soit-elle, va-t-elle de soi ?

Voici une série d’arguments pour essayer de dépasser cette définition :

1) La sagesse classique préconise une limitation des désirs. Mais ne s’agit-il pas plutôt de limiter nos envies ? Nous acceptons facilement l’idée qu’il est sage de ne pas démultiplier les envies, plus difficilement celle qu’il est bon de moins désirer. N’est-ce pas l’indice d’une différence importante entre désir et envie ? Et si nos envies sont clairement l’expression d’un manque, en va-t-il de même pour nos désirs ?

2) Schopenhauer fait des désirs l’expression du vouloir-vivre. Or vouloir-vivre, est-ce l’expression d’un manque (de vie) ? N’est-ce pas plutôt l’expression d’une affirmation de ce qu’on a ? Si les désirs expriment notre vouloir-vivre, sont-ils vraiment l’expression d’un manque ?

3) Il y a en effet du plaisir à désirer, on aime faire durer les désirs (apéritifs et préliminaires…). Or il n’y a pas de plaisir à être en manque. L’essence du désir réside-t-elle donc dans le manque ?
Freud distinguait la pulsion, animée par un impératif de satisfaction-immédiate, du désir, qui certes est orienté vers sa satisfaction, mais aime la retarder.

4) Il y a de nombreuses choses que nous n’avons pas (manque objectif), mais que nous ne désirons pas. Dès lors, est-ce le manque qui crée le désir ou le désir qui crée le manque ? N’est-ce pas la différence entre désir et besoin ? Le besoin naît d’un manque, le désir non.

5) On peut encore répondre que certes le désir ne naît pas d’un manque objectif, mais qu’il est l’expression d’un manque subjectif. Mais n’y a-t-il pas des désirs sans sentiment de manque ? Désire-t-on des enfants, faire la fête, ou vivre parce qu’on en manque ? Ces désirs ne sont-ils pas plutôt des façons de « persévérer dans notre être » (Spinoza, « le conatus ») que l’expression d’un manque ?
Piaf : « Moi j’ai dans le cœur de quoi toujours aimer ». Est-ce l’expression d’un manque ? Faut-il lui conseiller de moins désirer ?

A propos de l’exemple du désir d’enfant, je dirai qu’on n’a pas un désir d’enfants parce qu’on est en manque d’enfant (objectivement ou subjectivement parlant), mais que le manque d’enfants (qui peut être très cruel) n’existe que s’il y a désir d’enfants.

6) N’est-ce pas l’envieux, le méchant qui rapporte tout désir à un manque ? N’est-ce pas là une forme de dépréciation du désir, d’oubli de sa beauté propre, de sa poésie ?

On dira par exemple que le désir de richesse est révélateur d’un manque de reconnaissance, de sécurité, de puissance (c’est l’analyse qu’en font les épicuriens : les hommes veulent être riches parce qu’ils croient que la richesse les protège). Mais n’y a-t-il pas une joie à être riche ?

Conclusion : on peut certes rapporter le désir à un état antérieur de fusion, et en faire l’expression d’une nostalgie de cet état (Platon et l’âme qui aspire à son pays d’origine, Baudelaire et la vie antérieure, la psychanalyse et la fusion océanique de la vie intra-utérine). Mais si cet état antérieur de fusion, de totale harmonie est un mythe, alors nos désirs ne sont pas l’expression d’une perte, mais le lieu d’une invention.

• Comment alors qualifier les désirs ?

Je suis ici l’analyse lexicale qu’a proposée Jean-Luc Nancy, un philosophe contemporain, lors d’une belle conférence qu’il a donnée à des enfants à Montreuil ( Vous désirez ?, éditée par Bayard, dans la collection Les petites conférences). Le principe de l’analyse est que « s’il existe des mots différents, c’est qu’il existe des différences réelles ». Il s’agit de se mettre à l’écoute des mots.

Le besoin est clairement l’expression d’un manque réel, il naît d’un manque (ou d’un trop-plein) et exprime une nécessité organique. L’envie (souvent confondue avec le désir alors qu’elle n’en est au mieux qu’une forme, et peut-être une forme dégradée) se caractérise par sa spontanéité : c’est l’apparition d’un manque causée par un objet extérieur. Par exemple, je me promène sans penser à rien, quand une odeur (artificielle ?) me donne envie de manger une brioche. Les envies sont le moteur de la société de consommation. D’elles naissent le désir de s’approprier, de consommer, d’avoir.

Peut-on distinguer le désir de l’envie ? A ce stade, on peut au moins suggérer qu’il y a des désirs plus profonds, plus durables que les simples envies : le désir de justice, de beauté. Pour s’approcher de ces désirs, prenons les souhaits. A la différence des envies, ils portent sur un objet plus éloigné, lointain, voire impossible. Sont-ils l’expression d’un manque ? Parfois oui, bien sûr : la nostalgie, le deuil. Mais lorsqu’un enfant souhaite devenir pompier, est-ce l’expression d’un manque ou une façon d’affirmer ce qu’il est ?

Enfin, les désirs supposent une autre forme de distance, révélée par l’étymologie du mot : désirer, c’est considérer les étoiles (le sidéral) dans leur éloignement. C’est une forme de sidération, de considération, d’admiration. Le désir, dans sa forme pure, n’est-il pas une forme d’admiration et de joie ? M : « ça me sidère, ce désir, qui monte en moi »
N’est-ce pas ce genre de désirs que mettent en moi une belle œuvre d’art, une belle musique, un beau poème ? Et prenons le désir amoureux. Sans doute s’y mêle-t-il de la pulsion, des envies. Mais prenez un petit enfant qui regarde une fille qui lui paraît belle. Il la désire, il l’admire, il la considère, mais il n’a pas envie d’elle. Chez l’adulte ordinaire, le désir se mêle à la pulsion, l’admiration au manque. Mais il n’en reste pas moins que sans considération, on est dans l’envie, la pulsion (il s’agit d’avoir ou, comme on dit vulgairement, de « se faire ») mais dans le désir amoureux, il s’agit moins d’avoir que « d’être auprès de », « avec » : une distance est maintenue qui est celle du refus de s’approprier.

Si cette analyse est vraie, on peut se demander si notre bêtise n’est pas de confondre admiration et faiblesse (manque-à-être), distance et manque, attirance et envie. Trop individualistes, défensivement individualistes, peut-être ne savons plus admirer avec joie, c’est-à-dire désirer sans envier ? On pourrait dire que l’envie est un repli du désir sur soi.

PS : aujourd’hui, on dit « se faire une fille », « (se) faire la Thaïlande », etc… N’est-ce pas le signe qu’aux désirs, à l’admiration des lointains, à « l’invitation au voyage » (Baudelaire) on préfère l’appropriation, comme si le maintien des lointains comme objets de désirs nous était insupportables.

• Objections !

1) Si le désir est si affirmatif, si joyeux, si admiratif, pourquoi tant de tristesses, de souffrances, d’impuissances liées aux désirs ?

Réponse : deux analyses sont possibles. Ou bien on incrimine les désirs et alors on les discipline, on les limite (sagesse classique) ou bien on les innocente. L’idée est alors de dire que les problèmes résident moins dans le fait de désirer que dans l’imaginaire inadéquat qui accompagne certains désirs. Par exemple, le désir sexuel est sain, mais capté par certains imaginaires (l’imaginaire religieux, l’imaginaire pornographique), il peut donner lieu à bien des expériences malheureuses. Le désir de manger (et pas simplement le besoin de se nourrir) peut donner le meilleur (les repas conviviaux, la gastronomie), mais capté par un imaginaire (celui de la beauté par exemple, du corps parfait), il peut devenir malheureux (anorexie…)

La solution résiderait donc moins dans une forme de moralisme (c’est bête de désirer fumer, de désirer la richesse…) que dans un dépassement des désirs par le haut, par la conquête d’un nouvel imaginaire et de nouveaux désirs.

Spinoza, Ethique V, prop° XLII : « Ce n’est pas parce que nous contrarions les appétits lubriques que nous jouissons de la béatitude ; mais au contraire, c’est parce que nous jouissons d’elle que nous pouvons contrarier les appétits lubriques. »

2) Un monsieur m’a demandé si vraiment les deux définitions du désir s’opposaient : le désir n’est-il pas en même temps manque et puissance ?

Réponse (embarrassée) : je reconnais que tel est bien le présupposé de ma réflexion et que je ne l’ai pas vraiment justifié. Et effectivement, remettre en question ce présupposé peut invalider une grande partie du propos. Je crois toutefois qu’on peut essayer de le justifier, il n’est pas totalement arbitraire.

En effet, définir le désir comme puissance, c’est insister sur ce qui est, sur ce qui se passe dans le désir, surtout si on le considère dans son essence, et non dans ses formes secondes et dérivées que sont les envies. Au contraire, définir le désir par le manque, c’est toujours le rapporter à quelque chose qu’on imagine, puisque par définition, le manque suppose le renvoi imaginaire à une absence (cf. les mythes de la vie antérieure). Or il est plus rationnel de considérer ce qui est que ce qu’on imagine. C’est une réponse spinoziste.

A quoi le monsieur aurait pu objecter que cette réponse repose sur une distinction douteuse : celle de l’essence du désir avec ses manifestations empiriques. Et qu’il n’est pas dit que décrire le désir par le manque c’est ne pas dire ce qui est.

Une autre réponse possible. Soit, les trois définitions sont possibles, et aucune n’est suffisamment vraie pour invalider les deux autres. La question est alors de savoir quelle interprétation du désir est préférable. En nietzschéen, je dirai que la meilleure interprétation est celle qui ne déprime pas la vie, ne la déprécie pas, l’intensifie. Or les définitions du désir par le manque ne déprécient-elles pas les désirs et la vie elle-même ?