Académie de Grenoble

La famille, un fait naturel ou une institution sociale ?

La famille est au cœur de conflits idéologiques contemporains : le mariage homosexuel, la parentalité homosexuelle, la parentalité sociale (statut de parent du beau-père ou de la belle-mère lors d’un remariage), la distinction du parent biologique et du parent social dans le cas d’un don, l’anonymat ou non du donneur… Ces conflits posent au moins deux problèmes :

1) Y a-t-il des formes de famille naturelles et d’autres contre-nature ?
2) Le politique peut-il dire ce qu’est une famille, ce qu’elle peut-être, ce qu’elle doit être ? La famille est-elle un objet politique ou une limite du politique ?

L’alternative de base semble être la suivante :

Ou bien la famille est un fait naturel, alors le politique, au mieux, peut jouer un rôle de protection et de remédiation (comme la médecine), mais il ne lui appartient pas de définir ce qu’est une famille, d’instituer des formes nouvelles de famille.
Ou bien la famille est une institution sociale, alors l’institution familiale serait l’affaire du politique.

Le problème serait alors de savoir si la famille est un fait naturel ou une institution sociale. On verra, à l’aide d’analyse anthropologique, que si l’on pose le problème dans ces termes, la famille est plutôt une institution sociale ou culturelle qu’un fait naturel.

Mais on interrogera d’abord la dichotomie social/naturel dans lesquels a lieu souvent le débat sur les familles. Fait naturel et institution sociale doivent-ils être opposés ? La famille n’est-elle pas une société naturelle, une institution sociale répondant à une nécessité naturelle ?

Enfin, on interrogera aussi la seconde branche de l’alternative : suffit-il d’établir le caractère culturel, social, institutionnel de la famille pour légitimer l’interventionnisme politique ? Si non, à quelle condition celui-ci est-il légitime ?

Nous verrons en conclusion que le point décisif est sans doute le dernier : oui, la famille est une institution essentiellement sociale. Non, le caractère social de la famille ne permet pas de légitimer toutes les politiques de la famille : précisément parce que la famille est une institution sociale, le politique ne peut faire ce qu’il veut des familles. La question, alors, sera de délimiter le champ d’une politique des familles.

I) Famille et société

• A première vue, le caractère social des familles ne pose pas de problème.
Trois propositions qu’on illustrera pour donner des références :

Proposition 1 : la société est composée de famille.
Proposition 2 : La famille est une petite société.
Proposition 3 : les familles ont une définition sociale (le droit des familles, des biens familiaux) et une fonction sociale (éduquer l’enfant, l’introduire dans la société)

"il est tout d’abord nécessaire que s’unissent les êtres qui ne peuvent exister l’un sans l’autre, à savoir : la femme et l’homme en vue de la procréation (et il ne s’agit pas d’un choix réfléchi, mais, comme pour les autres animaux et les plantes, d’une inclination naturelle à se reproduire dans des semblables)"

Il y a une constitution progressive et naturelle (Aristote y insiste) de la Cité à partir de ces unités premières que sont les familles.

"Ainsi [...] la communauté naturelle constituée en vue de faire face au quotidien est la famille ; et la communauté première formée en vue d’affronter de plus longues échéances, le village. Réalité tout à fait naturelle, le village est une colonie de familles [...]. La communauté achevée formée de plusieurs villages est une cité dès lors qu’elle atteint l’autarcie [...] qui permet de mener une vie heureuse."

Deux points à noter :

-  pour Aristote, l’homme est naturellement un être social, « politique ». Ainsi les différentes formes d’associations (famille, village, Cité) sont naturelles et interdépendantes. Conception holistique de la Cité comme unité quasi organique dont les membres sont les familles (plus que les individus isolés : un individu s’inscrit toujours dans une famille, une lignée, un genos).

-  Pour Aristote, la famille n’est pas que l’association de la femme et de l’homme, mais aussi du maître et de l’esclave. Une institution culturelle (l’esclavage) est perçue comme naturelle. Tel est bien le problème : les formes familiales qui passent pour normales, familières, sont-elles pour autant fondées en nature ?

Par exemple, « l’insociable sociabilité » (Idée d’une Histoire Universelle, prop° IV) qui est d’après Kant une caractéristique essentielle de la vie sociale est remarquablement exemplifiée par les familles. Les hommes en même temps ne peuvent se passer des autres et ne peuvent les supporter, dit Kant. Ce que Schopenhauer illustrera avec la fable des porcs épics : séparés, ils ont froid (le froid de la solitude), resserrés, ils se piquent. De même, la séparation de sa famille est une souffrance et la vie en famille nous étouffe.
Autre exemple, lorsque Sartre dit que « l’enfer, c’est les autres », il veut dire que les autres nous objectivent, nous réduisent à une identité définie, nient notre liberté. En famille, ça donne le terrible « toi, tu as toujours été comme ça (maladroit, égoïste…)

D’où vient dès lors la question de savoir si la famille est une réalité naturelle ou sociale ?

II) La famille, limite du politique :

Socialement définie, la famille est progressivement devenue un refuge contre la société, la sphère politique. C’est le lieu du privé, des relations intimes.
Cf. la peinture hollandaise
Cf. la tendance des jeunes adultes à ne pas quitter les parents dans les sociétés en crise. (Tanguy)

P1 : La famille est fondée sur des relations privées, intimes.
P2 : Or les relations intimes diffèrent en nature des relations sociales et politiques.
C1 : La famille n’est pas une société politique.

La famille comme refuge, comme relâche, comme lieu où l’on peut montrer ses faiblesses, sa vulgarité aussi.
Caractère apolitique du lien familial (Hegel, Principe de philosophie du droit : famille fondée sur l’amour, vs rapports publiques et politiques)

P1 : La famille est le lieu du privé, de l’intime.
P3 : Or le politique peut agir sur les institutions publiques, mais non intervenir dans la sphère du privé ou de l’intime.
C : Donc la famille n’est pas un objet politique.

La tentation est forte alors d’inférer le caractère naturel des liens familiaux : l’intrusion du politique dans la sphère de la famille est illégitime car elle vient nier des liens naturels. Il est interdit de toucher à la sphère privée et intime. (violence contre nature typique du totalitarisme).

Mais Platon proposera, dans la République, de dissoudre les familles des classes dirigeantes et d’instaurer une communauté des biens et des enfants ! Même si cette solution peut sembler politiquement avantageuse, ne violente-t-elle pas ce qu’il y a de naturel et de sacré dans les familles ?

III) Qu’y a-t-il de naturel dans la famille ?

• Rousseau : Du contrat social, Livre I, chap. 1 (extrait) :

« La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père, le père exempt des soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également dans l’indépendance. S’ils continuent de rester unis ce n’est plus naturellement, c’est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention. »

Nuancer Aristote : la société est une construction politique qui repose sur des institutions et des conventions. La famille elle-même ne se maintient souvent que par convention. Qu’y a-t-il au fond de naturel dans les familles ?

• Réponse de l’anthropologie.

Françoise Héritier : besoins à l’origine des familles sont naturels, mais l’organisation de la famille est culturelle et institutionnelle. Article qu’elle a rédigé pour l’Encyclopédie universalis.

"Tirons de ce cas (cas des familles matricentrées) la conclusion que, si l’union conjugale stable n’existe pas partout, elle ne peut être une exigence naturelle. Mais, à vrai dire, lorsqu’on y regarde de près, en dehors du rapport physique, charnel, qui unit la mère à ses enfants (gestation, mise au monde et allaitement, du moins dans les sociétés où l’allaitement artificiel n’est pas la norme), rien n’est naturel, nécessaire, biologiquement fondé dans l’institution familiale".

"Aux besoins et aux désirs fondamentaux de l’individu et de l’espèce – le désir sexuel, le désir de reproduction, la nécessité d’élever, de protéger les enfants et de les conduire à l’autonomie – les diverses sociétés humaines ont apporté des solutions multiples, qui impliquent toujours l’existence d’une famille, si elles n’impliquent pas nécessairement l’existence de la cellule conjugale formée par un homme, une femme et leurs enfants. Non nécessaire biologiquement, la construction de cette cellule est donc en ce sens artificielle."

Maurice Godelier, dans un entretien au journal Le monde : les sociétés font les familles, les familles ne font pas les sociétés.

"Ce n’est pas la famille qui donne à l’individu une école, des transports, un hôpital ou des routes : ce sont les structures politiques et économiques de la société et les personnes qui les incarnent. Les rapports sociaux qui donnent naissance à une société aux frontières connues sinon reconnues sont en effet ceux qui instituent la souveraineté d’un certain nombre de groupes humains sur un territoire, ses habitants et ses ressources. Ce qui fait société se trouve toujours au-delà de la famille et des rapports de parenté, c’est un anthropologue qui vous le dit !"

Conclusion : le constat de la dépendance des familles par rapport aux sociétés nuance leur prétendue naturalité. Ce constat suffit-il pour justifier l’intervention des politiques dans les familles, dût-elle sembler violente ?

IV) Importance de ce qui se passe au sein des familles pour la société. Danger de ne pas politiser les familles.

Famille : lieu de formation de l’enfant, or lieu décisif. Faiblesse de l’éducation publique par rapport aux héritages privés. Famille : lieu décisif et lieu protégé du politique.
Cf Bourdieu : importance des héritages familiaux, des valeurs familiales, des cultures familiales.

Plus généralement, la question de l’héritage est politiquement centrale et problématique :

-  ne pas toucher aux héritages, c’est laisser exister des processus qui augmentent les inégalités et rendent impossibles des formes de méritocratie, d’égalité des chances, etc.
-  toucher aux héritages, c’est se permettre d’intervenir sur les conditions de formations des individus et souvent sur l’origine de leurs motivations privées.

Conclusion :

1) Faire d’une forme de famille une entité naturelle, c’est anthropologiquement faux, c’est confondre un fait social avec un fait naturel (définition même de l’idéologie chez Marx). Cette idéologie sert souvent à protéger un modèle de famille, ou à dépolitiser la question de la famille.

2) Les familles ont des intérêts propres et des effets sociaux. En ce sens, le politique ne peut les ignorer : satisfaire ces intérêts ou limiter ces intérêts privés ? Laisser jouer les héritages familiaux ou y remédier ?

3) Mais si les familles sont des réalités essentiellement sociales, ce ne sont pas pour autant de purs objets politiques car un fait social ne dépend pas que de la volonté du politique.

Cf Von Hayek et l’évolution d’une langue ou de l’économie : ce sont des faits sociaux, mais trop complexes pour être pliés à une volonté politique. Famille : fait social complexe : effet de l’évolution des techniques, des mentalités, des droits, de la structure du travail.

Proposition finale : le politique ne peut instituer les réalités familiales, il ne peut que créer les institutions adaptées aux réalités familiales.