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Rupture et continuité de l’art contemporain

jeudi 21 septembre 2006. par Laurent Bachler
Texte de réflexion sur l’art contemporain - Laurent Bachler enseignant de philosophie -

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Ruptures et continuités de l’art contemporain

(Laurent Bachler agrégé de philosophie – enseignant à Aix les Bains.)

 

 

L’un des problèmes auxquels nous nous confrontons face à des œuvres d’art contemporain est que notre rapport à ces œuvres est lui-même très différent du rapport que nous pouvons avoir aux œuvres d’art plus classiques. En effet, face à ces œuvres, la position du spectateur est souvent une position de passivité dans laquelle nous nous contentons de regarder, de contempler. La tranquillité et la disposition d’esprit sont les premiers éléments nécessaires à une juste appréciation de l’œuvre d’art. Au contraire les oeuvres d’art contemporain semblent appeler de notre part une certaine réaction. Que cette réaction soit positive et enthousiaste ou négative et de rejet, cette réaction ne laisse plus le spectateur dans une relative passivité et indifférence. Le rapport à l’œuvre d’art n’est plus donné mais construit, au point même que l’œuvre d’art n’existe que dans cette construction, au moment de cette construction.

 

Il n’en reste pas moins que notre première réaction face aux œuvres d’art contemporain est le plus souvent de l’ordre de la surprise. Ces œuvres déstabilisent notre jugement. Elles semblent souvent étranges et difficiles à comprendre. Ces difficultés de compréhension sont d’autant plus problématiques qu’elles mènent parfois à un rejet de l’œuvre : puisque l’on ne comprend pas, on n’aime pas. Il semble plus difficile d’aimer et d’apprécier ce que l’on ne comprend pas.

 

Dès lors, à quoi peuvent tenir cette surprise et cette incompréhension lorsque nous sommes face à des oeuvres d’art contemporain ?Pour répondre à cette question nous appellerons art contemporain toutes les œuvres d’art qui viennent après les impressionnistes. A la suite des impressionnistes il y eut de nombreux courants artistiques tous très différents. Mais tous ont repensé la nature du travail de l’artiste et ce rapport de l’œuvre à son public. On pourrait restreindre l’expression art contemporain aux seules œuvres réalisées par des artistes vivants. Toutefois un artiste vivant qui peindrait des toiles à la façon des impressionnistes ne ferait pas de l’art contemporain. Par ailleurs tous ces artistes contemporains et toutes ces œuvres d’art contemporain restent en un sens (à préciser) les héritiers de cette réflexion sur l’art qui a pris naissance au début du XX ème siècle. Depuis les impressionnistes, les œuvres d’art, de tous les arts (peinture, danse, théâtre), ont parfois créée de la surprise, de l’incompréhension et du rejet.

 

On peut trouver l’origine de nos réactions face à l’art contemporain dans 4 grandes caractéristiques de cet art qui toutes semblent marquer une rupture avec l’art classique auquel notre éducation nous a habitué.

 

L’abandon de la trame narrative (la fin des histoires ?) : si nous avons du mal à comprendre les oeuvres d’art contemporain c’est que nous ne sommes pas certains qu’elles aient même un sens. En peinture, la naissance de l’art abstrait ouvre la possibilité pour les peintres de peindre quelque chose qui n’est pas la figuration d’un objet réel copié ou imité. Mais si la peinture ne figure plus, que représente-t-elle ? Pour donner un sens à une peinture nous y cherchons un réseau de ressemblances et de similitudes avec le réel. S’il n’y a plus de ressemblance, si cela ne ressemble à rien, cela n’a pas de sens. Dans les arts comme le théâtre, on assiste aussi non pas tant à un abandon de la figuration mais plutôt un refus de la narration. Certaines pièces de théâtres ou opéras contemporains ne racontent plus une histoire (ex. : Philip Glass et Robert Wilson, Einstein on the Beach).

 

Une redéfinition de l’émotion esthétique  : face à une œuvre d’art classique nous cherchons aussi à reconnaître sa valeur à partir de l’émotion subjective que nous ressentons face à elle. Nous pouvons nous dire qu’une œuvre est belle et qu’elle nous touche. Nous reconnaissons sa beauté. L’émotion esthétique classique est liée à l’expérience subjective de la beauté. Force est de constater que l’art contemporain ne se donne plus la beauté comme étant un des buts essentiels de la production artistique. L’artiste n’a pas comme première tâche à faire quelque chose de beau. Il n’a pas non plus à faire quelque chose d’agréable à regarder ou à contempler (la contemplation est un rapport à l’objet qui tend à le rendre sacré, cf. étymologie de contempler : templum). Il n’est pas rare que certaines œuvres d’art contemporain cherchent plutôt à provoquer une réaction, à déranger le regard et les codes habituels que nous employons pour apprécier une œuvre d’art, se donnant parfois même comme objectif délibéré de ne surtout pas faire quelque chose de beau.

 

Le décloisonnent des genres  : les arts classiques semblent avoir des limites de genre bien définies. On peut facilement dire face à une œuvre s’il s’agit d’une peinture, d’une pièce de théâtre, d’un chant, etc. L’histoire de l’art semble reposer sur un cloisonnement rigoureux et rigide entre les arts. L’histoire de l’art est l’histoire des arts. L’art contemporain au contraire semble remettre en question un tel cloisonnement. Les œuvres d’art contemporain mélangent les genres et troublent les limites entre les différents arts. Certaines peintures semblent être des photos et inversement (cf. Richter). Certains concerts de musique expérimentale sont en même temps un spectacle de danse, une pièce de théâtre, un opéra. Pareillement la ligne de démarcation entre peinture et sculpture devient souvent floue. L’art contemporain cherche à faire une œuvre qui soit toute à la fois peinture, sculpture, photos, danse, etc.

 

L’affaiblissement du rôle de l’institution  : l’un des critères importants qui nous aide à reconnaître la valeur d’une œuvre d’art est aussi l’institution elle-même, le musée. Nous savons que nous sommes face à une œuvre d’art parce que ce que nous voyons, nous le voyons dans un musée. Il y avait autour de l’art classique tout un cadre institutionnel qui servait de carde de référence, et de lieu de normativité. Le musée ne se contente pas de proposer à la vue des œuvres et de les exposer. En les exposant, il donne aussi à ces oeuvres une valeur, il leur reconnaît un statut. Le musée est un lieu de création de valeurs, en ce sens normatif. Les œuvres de l’art contemporain prennent place parfois dans des endroits surprenant hors des murs du musée. Les Fracs sont des fondations parce qu’elles n’ont pas de lieu d’exposition. Et toute grande ville qui propose de manière institutionnelle une collection d’œuvres d’art contemporain, prend bien soin de construire deux bâtiments distincts : le musée d’art contemporain et le musée (tout court) (Paris, New York, San Francisco). Ce lieu de l’art contemporain est souvent lui-même une œuvre d’architecture contemporaine. De manière plus radicale, si l’art contemporain a besoin de nouveaux espaces et de nouveaux lieux, c’est aussi que cet art ne s’expose plus. Il est plutôt quelque chose de l’ordre du dispositif, ou de l’installation.

 

Pourtant toutes ces ruptures si caractéristiques de l’art contemporain et qui semblent troubler notre jugement à son propos sont-elles véritablement quelque chose de nouveau ? Cette remise en cause des repères de notre jugement esthétique ne traverse-t-il pas toute l’histoire de l’art ?

 

Nous avons dit que l’art contemporain remet en cause notre mode traditionnel de représenter et de figurer les choses. Mais n’est-ce pas aussi le cas de toutes les grandes périodes de l’histoire de l’art ? Les nouvelles façons de peindre, les nouvelles techniques de représentation sont autant de manière de raconter le monde. Les hiéroglyphes égyptiens ont recours à des processus narratifs qui ne sont pas ceux de la peinture religieuse du Moyen-Âge. Celle-ci fut grandement bouleversée par l’invention de la perspective. La perspective ne fut pas d’abord une manière plus fidèle de représenter le monde, elle fut avant tout une nouvelle manière de raconter les choses (l’annonciation, la sainteté du Christ, etc. : le Christ de Mantegna). Le travail véritable de l’artiste n’est pas tant de nous dire quelque chose que d’inventer et d’imaginer de nouvelles manières de dire ces choses. On peut alors comprendre qu’au début cette nouvelle voie soit plus difficile à comprendre et à entendre.

 

Si l’art contemporain ne voit plus la beauté comme l’une des fins essentielles de la production artistique, cela ne fut peut-être jamais le cas. L’homme préhistorique qui peint les premières figures sur les murs d’une grotte cherchait-il d’abord à faire quelque chose beau. De tout temps, l’art a revêtue d’autres fonctions sociales qui ont fait passé ce problème de la beauté au second plan. Certains artistes classiques ont même cherché à développer une esthétique de la laideur (cf. Les carcasses de Rembrandt). De plus, l’art n’a pas attendu d’être contemporain pour déranger et provoquer. Le déjeuner sur l’herbe de Manet avait déjà fait scandale en son temps parce qu’il présentait des jeunes filles nues en compagnie de jeunes hommes habillés, sans que cette nudité n’ait d’autre raison apparente. On peut trouver cette provocation et cette remise en cause de la beauté dans le tableau le plus classique de tous : La Joconde. Lorsque De Vinci peint ce portrait, il ne  la représente pas dans des habits somptueux. De Vinci ne donna jamais le tableau à son commanditaire, le duc d’Il Giocondo. Mais on peut se demander s’il l’aurait accepté. De Vinci peint ce portrait les sourcils rasés, ce qui était à l’époque la marque des prostituées. Et surtout, comble de la provocation, il la peint en train de sourire. C’est l’un des premiers tableaux de l’histoire de la peinture représentant un sourire. Il ne convient pas au modèle de sourire. Seules les femmes faciles sourient au premier venu.

 

L’art contemporain trouble nos repères car il mélange les genres. Mais là encore, ce n’est pas une démarche propre à l’art contemporain. L’idée même d’une œuvre qui regrouperait tous les différents art fut développée par Wagner sous le nom d’art total. Ce que nous présente la tétralogie de Wagner c’est un mélange de drame, de chant, de théâtre et de musique. L’ambition de Wagner était de réaliser une fusion parfaite entre la musique et l’histoire. En remontant encore dans l’histoire de l’art, l’opéra est naît de cette rencontre de la danse et de la musique, en s’opposant au théâtre classique.

 

Enfin, même si l’art contemporain sort des musées classiques, il n’en reste pas moins qu’il a ses institutions. D’une manière général, l’art s’appuie sur un cadre institutionnel et symbolique fort : si ce n’est pas dans un musée, ce sera dans un établissement scolaire, sur une place publique, etc.

 

Si toutes ces ruptures n’en sont pas vraiment, si l’intuition qui guide la création des artistes contemporains est la même que pour les artistes de tout temps, finalement, ce qui nous trouble le plus dans l’art contemporain c’est peut-être que nous avons à faire à de l’art, … pour la première fois.

 

Il n’en reste pas moins un paradoxe étrange dans ce rapport que nous avons avec l’art contemporain : notre modernité se caractérise par l’importance qu’elle donne au présent par sa foi dans le progrès et par l’espoir que porte l’avenir. Être moderne c’est d’abord se détourner du passé, c’est croire que ce qui est nouveau est aussi toujours meilleur. Cela serait vrai de tous les domaines de notre existence (la technique, le travail, le divertissement). Tous sauf un, l’art. En art nous ne parvenons as à être moderne. En art, et seulement en art, le passé aurait plus d’importance que le passé.

 

Il reste peut-être une dernière caractéristique de l’art contemporain qui le rend différent de l’art classique, mais qui n’en est pas pour autant une rupture. Cette caractéristique permet de comprendre ce que pourrait être une modernité ou une actualité de l’art. Souvent, les œuvres de l’art contemporain, loin d’être en rupture avec le passé et l’histoire de l’art il suppose au contraire un dialogue avec cet art classique et l’histoire de l’art. Certaines œuvres s’appuient très explicitement sur des œuvres classiques et elles ne peuvent donc se comprendre que dans ce rapport dialectique avec les œuvres du passé et avec l’histoire de l’art (ex. Picasso reprenant les Ménines de Vélasquez, Bacon reprenant le portrait du Papa Innocent X de Vélasquez, etc.). Ce qui caractérise peut-être en fin de compte l’art contemporain c’est ce moment réflexif et ce mouvement réflexif par lequel l’art suppose pour être compris une certaine réflexion sur l’art lui-même. Apprécier une œuvre d’art, porter un jugement esthétique et mesurer l’importance d’une œuvre, tout cela nécessite une réflexion sur l’art en général.