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Résumé historiographique à propos de la première guerre mondiale.

B Ducret, Annecy.

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L’actualité historiographique est toujours grande comme en témoignent l’ouvrage de Pierre Miquel (2000), Les Poilus paru dans la collection Terre Humaine, celui de Jean-Yves Le Naour (2002) Le soldat inconnu vivant, celui de Nicolas Offenstadt (2002), Les fusillés de la Grande Guerre…. L’actualité culturelle a vu le succès de Cris (2002) de Laurent Gaudé au festival du premier roman, de La chambre des Officiers (2001), l’annonce de Un long dimanche de fiançailles tiré d’un roman de Japrisot. Cette actualité et la parution de nouveau programme sont l’occasion d’un court bilan sur l’historiographie de la première guerre mondiale qui doit beaucoup au colloque de Carcassonne d’avril 1996 Traces de 14-18 organisé par Rémy Cazals, la présentation des thèses de Mosse par Bruno Cabannes dans L’Histoire n°199, p13-15 ainsi que l’excellente préface de Stéphane Audouin-Rouzeau de De la grande guerre au totalitarisme  la revue Vingtième siècle n°41 de janvier – mars 1994 intitulé " la guerre de 14-18, essai d’histoire culturelle ".

Depuis 1918, l’historiographie concernant la première guerre mondiale a évolué pour aborder successivement plusieurs thèmes.

1. Comment se sont passées les opérations militaires ?

Problématique : Comment expliquer militairement la durée de la guerre, c’est-à-dire l’échec des plans initiaux ? Quelle sont les responsabilités respectives de Joffre et Gallieni dans la bataille de la Marne ? Quels sont les rôles de Pétain et de Foch au printemps 1918 ? Rôle de Pétain et de Nivelle lors de la bataille de la Marne ? Rôle du commandement et des autorités politiques dans l’échec du Chemin des Dames en avril 1917 ? Quel fut le rôle des armées d’orient ?
Trace pédagogique : Jusque dans les années 1975, l’étude des différentes phases de la guerre est indiquée (bataille des frontières, bataille de la Marne, course à la mer, stabilisation du front avec grandes offensives, batailles d’usure…). Depuis, les programmes diminuent progressivement la part consacrée aux opérations militaires pour aboutir à une quasi disparition. Mais, les manuels proposent toujours un plan de la bataille de la Marne et un plan de la bataille de Verdun tant ces événements font partie de la mémoire nationale.

 

2. Qui est responsable de la guerre ?

Problématique : La question s’est imposée avec l’article 231 du traité de Versailles qui pose la question de la responsabilité à des fins de réparation. Le débat est double. D’une part les historiographies nationales accusent l’autre camp d’être responsable du déclenchement de la guerre. Dans ce cas, la thèse de la culpabilité allemande s’oppose à celle de la culpabilité franco-russe. D’autre part, des éditorialistes et des hommes politiques, plutôt que des historiens accusent soit la bourgeoisie, dans la lignée de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine, soit les intérêts privés dans la veine du Crapouillot, journal dirigé par Galtier-Boissière, fondateur de ce journal de tranchée, le seul à avoir survécu au conflit. Dans ce cas, sont mis en évidence le rôle maléfique du marchand d’armes Zaharoff immortalisé dans l’Oreille cassée d’hergé.… Dans le cas plus proprement français, ces deux thèses se rencontrent autour des attaques contre Poincaré, en mettant en exergue le refus de bombarder Briey, arguments repris par Bertrand Tavernier dans La vie et rien d’autre …. La polémique internationale est désormais close en abandonnant la notion de culpabilité, en revanche, en Allemagne, le débat a repris par un réexamen du poids des contraintes extérieures, des nécessités stratégiques et de la volonté de puissance inhérente aux dirigeants. Cela a suscité un très vif débat outre-Rhin d’envisager la volonté de puissance sinon d’agression comme inhérente à la société allemande.

Trace pédagogique : Malgré les recommandations des comités d’historiens franco-allemands, de Renouvin et de Isaac, les manuels valorisent toujours les outrances des pangermanistes allemands, le discours nationaliste français sur l’Allemagne, les ouvrages de Hansi et de l’abbé Wetterle sur l’Alsace, autant d’expressions des groupes minoritaires dont l’influence sur le pouvoir était faible.

 

3. Comment s’est passée la guerre ?

En réaction à l’histoire officielle et aux récits de la presse, d’innombrables témoignages ont été publiés. Parmi les plus cités :

Problématique : Les témoignages publiés sont extrêmement nombreux. Norton Cru, universitaire français installé aux Etats-Unis et ancien combattant, en a fait une analyse critique en se plaçant du point de vue de la véracité du témoignage tirée de sa propre expérience de novembre 1914 à 1917. Il a abouti à une sorte de palmarès des bons auteurs et a permis de mettre en évidence un certain nombre de mythes comme la Tranchées de baïonnettes,  " Debout les morts "… Sa réédition intégrale, sans aucun avertissement, ni préface, a suscité de vives critiques et de chaleureuses approbations. La question posée alors (et toujours) concerne les motivations des soldats. L’apport essentiel de ces témoignages a été de souligner la misère des combattants.

S’opposent radicalement deux tendances.

Trace pédagogique : Dans les instructions, la part à la vie des combattants a progressivement augmenté et les manuels l’ont souvent augmenté en présentant des pages dossiers….

 

4. Le temps des thèses.

Il s’agit d’une série d’études émanant d’une génération d’historiens qui n’a pas fait la guerre et qui va exploiter l’ouverture progressive des archives.

Problématique : Des témoignages précédents, deux thèmes revenaient souvent : l’Union sacrée et l’enthousiasme des Français au moment de la guerre ainsi que la sauvagerie de la répression des mutineries. L’idée initiale était que l’opinion avait accueilli la guerre avec ferveur et était soudée par l’Union sacrée. Les manifestations de découragements ne pouvaient donc être qu’extérieures comme l’influence allemande ou le bolchevisme. Ce débat, déjà tenu en 1917, opposait les milieux militaristes incriminant la faiblesse du pouvoir civil et les menées syndicales au milieu politique qui s’en prenait à l’incapacité des généraux de conduire la guerre (Abel Ferry, Carnets). Les thèses évoquées ont montré les fluctuations de l’opinion publique, éradiqué le mythe de l’enthousiasme joyeux de l’été 1914, celui de la décimation des unités mutinées….

 

5. Comment la guerre a-t-elle pu durer si longtemps ?

Problématique : Le constat est unanime sur la souffrance des combattants, tant sur leur durée que leur intensité. La question qui est actuellement posée est de savoir comment ils ont réussi à les supporter. Deux thèses s’affrontent radicalement. La première entend montrer qu’il y avait une " culture de guerre " qui a conduit à la guerre elle-même et qui a permis d’en endurer les souffrances, l’autre refuse ce point de vue pour expliquer que les souffrances de la guerre ont été imposées de force aux soldats. Le débat a rebondi avec l’allocution de Lionel Jospin lors de l’inauguration du monument aux fusillés du chemin des Dames. Le renouveau historiographique est surtout dû aux réflexions de George Mosse.

George Mosse et le concept de brutalisation

George Mosse est un historien américain d’origine juive allemande. décédé en 1999. Son père dirigeait le Berliner Tageblatt et s’est exilé en Angleterre en 1933. George Mosse a fait ses études à Cambridge puis a enseigné dans les universités américaines. Ses premières recherches ont concerné le baroque envisagé d’un point de vue culturel en montant comment cette forme d’art était un moyen de contrôle les ferveurs. Cela l’a conduit à rechercher les fondements esthétiques des cultures politiques et il s’est concentré sur le nazisme dont il a recherché les origines intellectuelles. Il s’affiche clairement comme un historien intentionaliste et refuse le terme de propagande ; selon lui, la propagande est totalement inefficace si la société n’y est pas prédisposée. Dans la Crise de l’idéologie allemande, le nazisme est qualifié de religion civique demandant la participation à des rituels collectifs, c’est pourquoi il invite à une histoire religieuse du politique. L’essentiel de sa pensée est contenu dans The nationalisation of masses, 1975 et Fallen soldiers, reshaping the memory of the world wars,1985 traduit en 1999 sous le titre De la grande guerre au totalitarisme.

La guerre a brutalisé la société et rendu possible les fascismes.

Mosse ne s’intéresse pas tant aux origines de la guerre qu’à ses conséquences sur la formation des totalitarismes, et plus particulièrement du nazisme. Il s’est interrogé sur les conséquences politiques de la première guerre mondiale qui a fait deux fois plus de morts que l’ensemble des guerres de 1790 à 1914 en se demandant comment les horreurs ont été assumées par les survivants. Pour lui, le souvenir de la guerre exprimé dans les discours, les monuments a nourri le culte civique du martyre et a sacralisé le combat en évoquant très peu les souffrances des soldats. Ce mythe de l’expérience de guerre a masqué les horreurs de la guerre, a sanctifié sa mémoire et ainsi justifié la mort de 12 millions d’hommes. Dans les années vingt et trente, l’évocation a naturalisé, sanctifié et trivialisé la notion de guerre.

L’étude des monuments aux morts permet une approche de ces aspects : avec leur grande diffusion dans toutes les communes, la reproduction fréquente des vers de Hugo . " Heureux ceux qui sont morts…. " , les cérémonies du 11 novembre, la présence d’obus enchaînés.

Tout cela a rendu plus violente la vie politique, a brutalisé les sociétés occidentales en les rendant de plus en plus indifférentes à la vie humaine. Ce concept de " brutalisation " fait référence à une guerre de type nouveau, d’une violence inconnue jusqu’alors, qui a transformé en brutes ceux qui y ont participé. Mosse trace un lien entre l’expérience de guerre vécue par les soldats allemands et la brutalité nouvelle du champ politique allemand. La brutalisation des soldats allemands, d’autant plus forte qu’ils étaient vaincus, est à la source du durcissement de la vie politique sous Weimar et la victoire du nazisme. Tout est désormais prêt pour que la politique soit la continuation de la grande guerre par d’autres moyens.

 

Culture de guerre, aurore ou crépuscule ?

Le simple emploi de cette expression implique l’idée de rupture (ou des niveaux de rupture) avec la culture de l’avant-guerre et son devenir après 1918. Une des idées de l’historiographie actuelle est que " la guerre a été largement engendrée, dans sa violence radicale, par la culture de guerre elle-même ; celle-ci n’est pas une conséquence de la guerre mais sa véritable matrice ".(Audouin-Rouzeau). La violence du conflit marqué par son caractère total aurait sa source dans les représentations, les pratiques et les mentalités. Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker envisagent la culture de guerre comme une eschatologie, comme l’attente d’un monde meilleur et d’une nouvelle étape de civilisation débarrassée de la guerre, d’une victoire d’un mode de civilisation supérieur que chaque camp est censé incarner. Cette attente d’un nouvel âge d’or s’accompagne de nombreuses connotations d’ordre religieux où la ferveur judéo-chrétienne rejoint la ferveur patriotique. Il y a donc une religion civile de la guerre, concept né aux Etats Unis à partir du mélange de pratiques religieuses et patriotiques qui forment le cœur d’une certaine culture des Etats-Unis.

Cette culture de guerre est essentielle pour comprendre l’engagement de millions d’hommes pendant tant d’années. Cette " religion de guerre " par la haine de l’adversaire qu’elle exprime est aussi " une guerre de religion ". L’ennemi n’est pas seulement une menace contre la nation, mais une menace contre une conception de l’homme et de la civilisation. Les enjeux étaient posés en terme de vie et de mort, celle de l’individu, de la famille, de la patrie, de la nation.

Pour certains historiens, la culture de guerre est née de la première guerre mondiale et constitue l’originalité du vingtième siècle. Pour d’autres, elle a radicalisé des aspects bien antérieurs. Dans le cas français, elle récupèrerait ainsi l’héritage jacobin de la guerre " civilisatrice ".

 

La culture de guerre en question

Une guerre consentie.

Le concept de culture de guerre fait débat. Pour en montrer la force et la prégnance, Audouin-Rouzeau évoque surtout deux aspects :

          1. La solidarité au sein des groupes et l’identification des soldats aux copains de l’escouade. Ce thème est très souvent repris chez Henri Barbusse, Le Feu, journal d’une escouade, Charles Delvert, Histoire d’une compagnie, Roland Dorgelès, Les croix de bois.
          2. L’attachement à la nation, la force du patriotisme. A l’appui de leurs thèses, ils évoquent l’échec des mutineries. Pourquoi ont-elles lieu aussi tard ? Pourquoi n’y a-t-il eu que 40 000 mutins environs sur une armée de 2 millions d’hommes ? Pourquoi une armée aussi composite que l’armée autrichienne n’a -t-elle pas connu de grandes défections avant mars 1918 ? Pourquoi le mouvement de mutineries s’est-il défait avant les premières condamnations ? Pourquoi aussi peu de désertions ? les soldats ont trouvé la force de tenir dans un patriotisme inséparable d’une hostilité à l’égard de l’adversaire.
          3. La haine ressentie à l’égard de l’ennemi. A cet égard, ils évoquent tous les objets récupérés par le musée de Péronne.
          4. Les soldats ont donc accepté à l’effort de guerre " Le drame caché de la grande guerre ne tient pas dans les contraintes – bien réelles au demeurant- infligées aux sociétés belligérantes, au front comme à l’arrière : il a trait bien davantage à ce qu’il faut appeler leur consentement "

             

            " Une violence imposée "

            Rémy Cazals, éditeur des Carnets de Barthas et de nombreux témoignages avec la Fédération Audoise des œuvres laïques soutient un point de vue radicalement différent. Les combattants ont supporté la dureté de ce conflit pour des raisons très différentes :

            1. La justice militaire était implacable et l’arsenal répressif était impitoyable (Coudray, Journal)

            2. La pression de l’arrière, la peur du regard envers les familles de déserteurs. L’importance du lien avec la famille par le moyen du courrier.
            3. La culture de l’obéissance inculquée par l’école et l’entreprise. L’instituteur est devenu sous-officier, l’obéissance à l’instituteur, au curé au contremaître se transforme en obéissance à l’officier. A quoi s’ajoute la répartition sexuelle des rôles en temps de guerre : les hommes doivent se battre pour défendre leurs épouses

Si les soldats ont tenu aussi longtemps, en réalité c’est parce qu’ils n’ont pas eu le choix. Si les armées furent prises au dépourvu par la durée et les aspects de la guerre, ce ne fut pas le cas pour le maintien de la discipline. L’arsenal répressif n’aurait aucun sens s’il y avait eu consentement ; La culture de guerre est surtout une culture de paix. On trouve très peu de traces de haine ressentie par le soldat à l’égard de l’ennemi. Pour Cazals, Audouin-Rouzau subvertit la réalité historique et ne s’appuie pas sur les sources.. L’histoire de la guerre nécessite plus une approche politique et sociale plutôt que culturelle. Plus que sur l’acceptation de la guerre par les soldats, le débat doit porter sur l’Etat qui surveille la population jusque dans sa vie privée, qui embrigade toute la société y compris les enfants, qui abreuve les citoyens avec sa propagande, qui installe une justice d’exception…. Ces états sont devenus proto-totalitaires par l’importance du contrôle de l’armée et de la police sur les citoyens. Si la guerre a brutalisé la société, il faudrait surtout étudier comment elle a brutalisé l’état.

Pour sa part, Prost conteste la brutalisation de la société française. Ayant étudié les anciens combattants et leur différence de comportement avec leurs homologues allemands, il a ensuite étudié les représentations de la guerre après 1918. Pour lui, la représentation de l’adversaire s’est humanisée. Les traits les plus négatifs ont disparu. L’Allemand est un soldat qui a fait son métier mais avec une discipline et une soumission que l’on réprouve. Les images d’assaut sont discréditées ; la seule bonne guerre est une guerre de fortification et de défense ; c’est cette représentation qui fera le succès de la ligne Maginot. La mort prend une place centrale : faire la guerre, c’est tuer et être tué. La guerre est la catastrophe meurtrière par excellence. Faire l’éloge du soldat devient impossible, vanter son courage, c’est faire œuvre de mort. Le courage, la ténacité, le sacrifice ne sont pas niés, mais derrière le héros, il y a aussi une brute. Dès lors, la volonté de sauver les hommes de la guerre peut conduire jusqu’au sacrifice de l’honneur avec le pacifisme des instituteurs et des postiers de la CGT. La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux justifie allégoriquement toutes les dérobades françaises face à l’Allemagne Jules Romain, Verdun, Alain, Mars ou la guerre jugée.

 

Pour un bilan provisoire :

Le débat entre historiens à propos de la guerre de 1914-1918 reproduit celui qui anime les historiens de la seconde guerre mondiale, entre intentionalistes et fonctionalistes. Cette guerre est-elle le miroir d’une société et d’une culture ? Cette guerre a-t-elle été imposée aux peuples ? Le débat s’est animé à l’occasion de la réédition de Témoins de Norton Cru par les Presses universitaires de Nancy. Pour ce dernier qui s’implique personnellement dans la critique des différents ouvrages, un des critères du bon témoignage est l’absence de haine envers l’ennemi. .Certains comme Rémy Cazals ont célébré cette parution comme fondamentale, d’autres comme Jean-Jacques Becker ont déploré qu’elle ne soit pas accompagnée d’un avertissement.