Fiche de lecture : la Révolution industrielle Patrick Verley Folio Histoire 1997

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 Patrick Verley dans son ouvrage intitulé " la Révolution industrielle " remet en cause dans la première partie intitulée " la Révolution industrielle : histoire d’un problème " la notion même de révolution, mettant l’accent sur la continuité des phénomènes . Il réexamine chacun des éléments constitutifs de la " Révolution industrielle "

La demande serait à l’origine du phénomène en raison des débouchés nouveaux

 Selon lui, tout commence par l’expansion des marchés de consommation du textile rendus possibles par le développement des transports dans la 2e moitié du 18e siècle : ports maritimes, canaux fluviaux en Angleterre, routes royales en France. L’importance des ports favorise le développement d’une économie internationale. En outre, la consommation est stimulée par la densification des points de vente : des nouveaux modèles de consommation se diffusent. Il s’agit d’abord de la mode des cotonnades, moins chères que les tissus de laine, qui incitent à renouveler plus fréquemment les garde-robes . Un marché considérable se développe, qui va être à l’origine de l’industrie moderne du coton. Très tôt (1686 en France), les fabricants de laine et de lin tentent d’interdire l’importation d’indiennes, mais cette interdiction n’est pas respectée. L’impression des cotonnades se développe en Suisse, à Amsterdam, où se sont réfugiés les Protestants. L’interdiction légale est levée en 1759, ce qui favorise le développement d’entreprises considérables, comme Oberkampf, à Jouy en Josas. Les indienneurs renouvellent rapidement motifs et couleurs (mode du rayé à la veille de la Révolution), ce qui entraîne une plus forte consommation.

 

Le développement de la consommation touche aussi la vaisselle (la faïence ou la porcelaine sont préférés au fer ou à l’étain, plus chers mais incassables) qui convient mieux pour le thé et le café qui deviennent très populaires en G-Bretagne et en France. Le développement du travail rémunéré des femmes (dons d’une disponibilité en numéraire) peut expliquer l’intérêt pour l’aménagement intérieur : nappes, rideaux, mais aussi horlogerie, argenterie. En G-Bretagne , on peut même parler de consommation de masse, car les classes moyennes sont numériquement importantes dès la 2e moitié du 17e siècle : l’importance de la marine et des transports maritimes a contribué à développer des emplois secondaires et tertiaires, qui profitent du coût relativement bas des produits alimentaires, ce qui laisse une marge pour l’achat de produits manufacturés au delà de la simple subsistance.

 

En outre dès la première moitié du 18e siècle, les produits manufacturés représentent 75 à 80% des exportations britanniques , tissus de laine d’abord, puis tissus de coton, auxquels il faut ajouter la quincaillerie, la boutonnerie. Les exportations britanniques se destinent au marché européen, mais aussi aux Etats-Unis, qui s’enrichissent de la vente du sucre et du tabac, et à l’Afrique où tissus et quincaillerie sont échangés contre des esclaves. A la fin du 18e siècle, le marché américain est fortement prédominant et constitue un débouché essentiel pour l’industrie britannique que n’ont pas les autres Européens. Les guerres européennes de 1792 à 1815 sont l’aboutissement de la rivalité commerciale anglo-française du 17e et du 18e siècle. Le blocus continental poussera les maisons de commerce anglaises à ouvrir des réseaux en Amérique latine et en Asie, qui seront utiles ultérieurement.

En 1820, l’Europe est cloisonnée par des barrières protectionnistes. Le commerce britannique se développe vers les USA, vers le sud de l’Europe, vers l’Inde. La France doit se positionner sur d’autres marchés et choisit le demi-luxe (soieries, tissus de laine, vins) à destination des USA, de la minorité aisée d’Amérique latine, de la Grande-Bretagne.

 

L’offre se modifie, mais très progressivement

 La demande serait donc la première explication de l’industrialisation ; mais les facteurs de l’offre ont été aussi créateurs ; en augmentant la productivité, ils entraînent des baisse de prix, ce qui élargit la masse des consommateurs. Il s’agit d’une triple mutation : l’utilisation des machines ; le recours à des combinaisons productives plus capitalistiques ; la concentration de la main d’œuvre dans des usines.

 

Les machines

Le progrès technique est une variable difficilement quantifiable : dès le 16e siècle des inventions comme les techniques minières apparaissent ; mais il est vrai que le 18e se montre particulièrement ingénieux et créatif.

Au 18e siècle les relations entre scientifiques et praticiens sont fréquentes au sein de sociétés savantes, principales institutions de diffusion du savoir. La distinction entre recherche fondamentale et science appliquée n’a guère de sens. Toutefois, on ne peut pas dire que la science aide au développement des techniques : les progrès sont en général le résultat de tâtonnements empiriques. Le succès est le fruit du savoir-faire de l’ouvrier et les innovations résultent plutôt d’une méthode scientifique pour aborder les problèmes : au 18e siècle, on croit au progrès. L’invention n’est jamais le fruit du hasard, mais la réponse à un problème posé par l’environnement socio-économique. Elle intervient pour résoudre une difficulté, par exemple la raréfaction ou le coût d’une matière première.(le coût élevé du charbon de bois entraîne l’invention de la fonte au coke dès 1709 en GB). En matière de textile , la mécanisation rend la production plus régulière, le produit plus homogène et moins dépendant de la bonne volonté de la main d’œuvre travaillant à la tâche.(" les machines ne sont jamais ivres "). De même, la diffusion de la machine à vapeur peut s’expliquer par les caprices de la météo, qui immobilisait les moulins pendant de longues semaines.

Une innovation technique en entraîne une autre :la machine à tisser va susciter l’invention de la mule jenny en 1779, qui à son tour conduit à la mise au point d’un nouveau métier à tisser en 1785. Une nouvelle industrie comme celle du pétrole lampant conduit à s’interroger sur l’usage des sous-produits : traitement du bois, revêtement routier....

Avant la fin du 19e siècle, il n’y a pas d’organismes de recherche publics, ni de laboratoires privés d’entreprises, mais deux catégories cherchent à développer ces activités : les constructeurs de machines et les ingénieurs . Le secteur de la machine outil se développe considérablement dès le 18e siècle : horlogers, serruriers, fabricants de presses hydrauliques se lancent dans la mise au point de machines textiles. En France la formation d’ingénieurs commence avec la création de l’école polytechnique en 1794, suivie de l’école centrale des arts et manufactures en 1829. Un cursus spécifique se mettra en place en 1840 en GB.

Le niveau technique moyen européen est difficile à apprécier en 1850 : la mécanisation est toujours partielle, la machine à vapeur ne s’est pas imposée partout. L’extraction de la houille est paradoxalement peu touchée par le progrès technique. Les secteurs les plus concernés sont le textile, le transport et la sidérurgie. Mais la fabrication du papier s’est mécanisée, de même que certains secteurs alimentaires. En Angleterre la majorité des travailleurs industriels travaillaient encore dans des ateliers en 1850. L’application généralisée de la machine à vapeur date plutôt de 1870-1900 que de la période antérieure.

 

Le capital

 Le capital industriel selon les auteurs classiques (Ricardo et Marx) aurait tiré son origine du commerce colonial et des mutations des structures agraires. Or il semble que le taux d’investissement fut assez faible avant 1850 et qu’il s’est plutôt agi d’une meilleure utilisation du capital existant. Les machines étaient peu coûteuses et les bâtiments existaient déjà (en France de nombreux couvents vendus en biens nationaux furent transformés en bâtiments manufacturiers). Beaucoup de firmes familiales sont héritières de maisons existant depuis le 17e ou le 18e siècle. Les capitaux de démarrage se constituaient dans un cercle familial ou de solidarité proche. Les notaires pouvaient servir d’intermédiaire. Ces circuits de l’argent expliquent que les crédits bancaires aient été peu sollicités au départ, sinon pour des crédits à court terme (matières premières, salaires,...) En raison de la complexité des circuits d’argent, il est très difficile de dire d’où proviennent les capitaux qui ont servi à l’industrialisation. Ils sont logiquement issus du négoce et des activités artisanales pré-industrielles mais partiellement en fait.

 

La main d’œuvre

 On a longtemps dit que dans les sociétés pré-industrielles, 70 à 80% de la population était nécessaire pour assurer la subsistance de la population ; pour que l’industrie puisse se développer, il fallait une forte augmentation de la productivité de cette dernière pour qu’une part de la main d’œuvre soit disponible.

En réalité, la main d’œuvre agricole était souvent sous-employée (notamment en hiver),et elle était fréquemment employée à des tâches de type industriel. Franklin Mendels, inventeur du terme de proto-industrialisation pense qu’une organisation précise s’était développée, mélant le travail à façon rural, les ateliers urbains, sous la direction d’un entrepreneur urbain. La main d’œuvre rurale avait l’avantage d’être peu coûteuse (ce travail étant un revenu d’appoint). Ce système permettait d’échapper aux règlements des corporations. La proto-industrie se distinguait de l’artisanat rural en ce qu’elle produisait pour un marché national, voire international.

Mais il ne faut pas imaginer les villes nécessairement étouffées par des règlements corporatifs. Une ville récente comme Birmingham n’était pas soumise au système corporatif. Le travail du métal y était important est diversifié ; certaines entreprises comptaient plus de 1000 ouvriers à la fin du 18e siècle . La division du travail en une cinquantaine de tâches très simples pour des boutons par exemple, permettait d’employer de très jeunes enfants. La qualité de la production leur permettait de s’imposer sur des marchés à l’étranger. En 1815, il y avait une quarantaine de machines à vapeur et les entreprises moyennes vont s’équiper dans les années 1830. Il ne s’agit en fait que d’une amélioration technique dans un processus industriel déjà ancien.

 

L’usine existe déjà au 18e siècle

 L’apparition de l’usine a dans l’historiographie, été liée à une forme supérieure dans l’évolution de l’organisation du travail . Certains équipements auraient exigé de grandes structures et le regroupement des ouvriers sur un même lieu. En réalité, les concentrations de travailleurs sont antérieures à ces nécessités techniques : les premières grandes usines apparaissent dans le travail de la soie au 18e ; L’entreprise Oberkampf a 1000 ouvriers à la veille de la Révolution : c’est un moyen de protéger les secrets de fabrication, de discipliner les travailleurs. Mais quand le système de la proto- industrie se révèle plus intéressant, il se maintient jusqu’ à la fin du 19e. La fabrication des vètements et des chaussures reste artisanale jusqu'à la guerre de 14 en France.

 

Tout au long du 19e siècle, il y a peu de géants industriels : la construction mécanique est plus du domaine de l’atelier que de l’usine. Dans un premier temps, les ouvriers continuent à être payés à la tâche et le salaire peut varier fortement en fonction de la machine utilisée, ce qui provoque des réactions. En réalité jusqu'à la fin du 19e siècle, l’ouvrier n’est pas payé pour son travail, il " vend " la marchandise fabriquée.

 

La nation, un cadre pertinent d’étude ?

 La réflexion sur la Révolution industrielle a été traditionnellement menée dans le cadre des nations, chacune se situant par rapport à la Grande Bretagne, premier pays à développer l’industrie moderne dans un monde qui ne la connaissait pas.

Le décalage pourrait s’expliquer par la difficulté du transfert technologique ; dans la sidérurgie notamment, la réussite dépendait du savoir-faire ; l’adoption des technologies anglaises nécessita le déplacement des hommes, qui venaient en stage ; en période de guerre, cela devenait difficile. En outre, les Anglais pratiquaient le secret : l’exportation de machines fut interdite jusqu ’en 1843. Mais il existait des filières pour les machines et pour les hommes, car en général les machines étaient vendues accompagnées d’un technicien capable de la faire fonctionner. Après 1843, les constructeurs de machines anglais se lançèrent dans une politique de développement à l’étranger, vers la Russie, la Norvège et même le Japon.

Au milieu du 19e , les ingénieurs français et belges avaient acquis un bon niveau de compétence et diffusèrent à leur tour leur savoir-faire vers l’intérieur et le sud du continent. A l’intérieur de ces nouveaux pays industriels , la diffusion technologique fut très lente, car l’existence de quelques entreprises industrielles modernes ne signifiait pas du tout une industrialisation de l’ensemble du pays.

 

Autre explication : jusqu’au 18e siècle, les pays européens possédaient tous un domaine d’excellence, et les Britanniques eurent au début de l’industrialisation une supériorité dans trois domaines : les machines textiles, la sidérurgie au coke et la machine à vapeur. Ce schéma ne se retrouve dans aucun autre pays européen : en Allemagne, par exemple, l’industrie lourde se développe des décennies après la modernisation de l’industrie textile. Les historiens russes se sont attachés à montrer les dissemblances entre l’industrialisation des divers pays. L’historiographie récente s’attache à montrer les ressemblances entre les situations des divers pays.

 

Une des voies prometteuses consiste à envisager le cadre régional plutôt que national. : en effet le cadre national n’existait pas toujours ou a changé (comme en Belgique) ; en Allemagne, il est vain de vouloir donner une date au début de l’industrialisation, car en réalité, les régions ont démarré à des dates différentes ; c’est la même chose en Autriche - Hongrie ou en Italie.

 

 

Il est donc difficile de tirer une conclusion. Le terme " révolution industrielle " ne convient certainement pas, car il ne s’agit pas d’une révolution et les transformations ne se limitent pas à l’industrie. Toute la société et toute l’économie furent concernées.

Un grand mouvement de croissance des activités manufacturières s’affirma dès la fin du 17e siècle. Dans tous les pays, la production industrielle augmenta ; le moteur de cette croissance était le dynamisme de la demande de biens de consommation. Elle eut pour conséquence la modification des techniques, en vue de gains de productivité. Mais la croissance se heurtait à la faiblesse des revenus populaires ; d’où la tentative de développer un marché international, ce qui avec les progrès dans les moyens de transport devenait possible à l’échelle du monde

compte-rendu MF Bacuvier, 1998

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