LE FOOTBALL EN ITALIE, LECTURE D’UN ESPACE  GEOGRAPHIQUE

Patrick Guillermin

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Le sport en général et le football en particulier permettent une lecture pédagogique d’un espace géographique. Le football italien se prête à cet exercice, tant au collège qu’au lycée où il peut fournir des pistes aux 2 thèmes de TPE, la frontière et la ville. Deux raisons à cela :

Pour des raisons de commodité, l’analyse a porté sur la série A (D1 en France). 

1- Le football, révélateur d’une culture urbaine.

 

 

La distribution des clubs souligne à la fois la solidité de l’armature urbaine et de fortes disparités.

La carte 1 montre une trame footballistique calquée sur la trame urbaine. On distingue le système padan, l’articulation de l’Italie centrale et le relâchement de la trame urbaine au Sud. Dans ce denier cas , le calcio exagère même le phénomène et révèle, à sa manière, l’ampleur de la question méridionale : la rareté des équipes (4 /18 , soit 22.2% alors que le Sud représente 36.3% de la population) est renforcée par l’absence des principales villes du Sud (Naples, Palerme et Catane sont respectivement aux 3è,5è,9è rang des villes italiennes). La répartition des clubs montre ainsi la coupure historique du territoire italien  en 2 ensembles, de part et d’autre d’une ligne Ascoli- Agnani [1] : au nord , l’Italie des communes, dont le campanilisme traduit de fortes identités/rivalités urbaines (cf l’héraldique des clubs) et où les joutes entre factions se traduisent par un bisquadrisme [2] fréquent (cf Turin , Milan, Rome). Au sud , une Italie où la forte présence monarchique a privé les villes  de vie civique : les rivalités n’y sont pas source d’émulation et ont stérilisé, par exemple, l’émergence d’une grande équipe en Sicile [3].

    Les cartes 1 et 2 montrent aussi la forte « métropolisation » [4] du championnat italien  sous 2 formes :

 

 

2- le football, révélateur des dynamiques régionales.

Les résultats des clubs sur la longue durée (figure1) et dans le dernier championnat (carte2) soulignent d’autres clivages. Si la distribution des clubs traduit une coupure historique en 2 , les résultats montrent 3 régions disposées en gradient :

 

3- Le football, au cœur d’un espace multiscalaire.

Le football italien fonctionne à plusieurs échelles mobilisant autant d’identités.

La forte identité urbaine se manifeste à  2 niveaux. Au niveau infra-urbain le bisquadrisme  montre une polarisation des identités  au niveau des classes sociales et/ou des quartiers : à Milan , l’Inter est plutôt le club des employés et ouvriers, l’AC celui des milieux plus aisés. Dans chaque ville, le football constitue un écosystème fait d’interactions entre le propriétaire, le club , la classe politique locale, les médias et les tifosi à l’image de la Juve , club d’une ville dominée par la FIAT. Par contre, un propriétaire extérieur affaiblit cette identité :le passage de la Fiorentina aux mains du producteur de cinéma Cecchi-Gori a ainsi été perçu comme une « romanisation », provoquant une crispation  proche du léghisme du nord.

Dans un pays où l’identité locale et régionale  est forte et l’idée nationale faible, le championnat est marqué par une double dynamique : il renforce l’identité  et les oppositions régionales mais  joue aussi un rôle d’unification/intégration nationale. D’un côté il polarise l’opposition Nord/Sud et porte les identités régionales : la Juve est aussi le club du Piémont et a crée un désert autour d’elle (carte 2) ; la Fiorentina est le club de la Toscane et la Lazio  celui de la région éponyme. Les clubs milanais étouffent  Piacenza et confirment le glissement de l’est émilien dans la zone d’influence lombarde. De l’autre, les grands clubs du Nord ont un rayonnement national au travers de leurs clubs de supporters qui , par identification , contribuent à nationaliser un championnat très concentré régionalement.

Au niveau international (carte 3), les clubs italiens appartiennent au croissant des clubs champions qui court de Liverpool à  Madrid (4) et l’Italie fait partie du club très fermé des pays vainqueurs à 3 reprises de la Coupe du Monde avec le Brésil, l’Argentine et l’Allemagne.

 

 

Le calcio participe ainsi  du rayonnement de l’Italie. Traditionnellement le recrutement dans les clubs argentins et brésiliens (parfois financés par des groupes italiens)  entretient les liens avec la diaspora italienne de ces pays. Proches de l’Italie, mais davantage encore depuis l’effondrement du communisme, les Balkans fournissent des joueurs  provenant d’une zone où l’Italie reste présente sinon influente. Plus récemment (1995), l’appel à l’Union Européenne s’est élargi (cf la France) tandis que de nombreux joueurs italiens  se sont expatriés dans les grands clubs anglais. De ce fait , le championnat italien est devenu la plaque tournante du football  européen.

Conclusion

Le football italien fournit un exemple de géographie culturelle mobilisant les héritages d’un espace fortement historicisé tout en épousant de nouvelles dynamiques.  Il agit comme révélateur de la forte métropolisation de cet espace et contribue à assurer une plus grande visibilité aux métropoles italiennes en Europe. Il montre aussi la capacité de l’Italie à s’insérer dans les réseaux mondiaux en réactivant des liens anciens tout en exploitant la recomposition de l’espace européen.


[1] J.M Martin, «Les Italies Normandes, XI-XIIè siècles», Hachette, Paris, 1994.

[2] Terme choisi pour désigner l’existence de deux équipes par ville.

[3] A.Papa et G.Panico, « Storia sociale del calcio in Italia», Il Mulino, Bologna,2000.

[4] L.Ravenel, « La géographie du football en France», PUF, Paris ,1998.