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Notre
collègue Gérard Molines nous propose une utilisation "géographique"
du bon vieux 1788 de Maurice Failevic et JD de la Rochefoucault
Après une présentation du support Gérard
Molines propose d'examiner la triple approche
possible de ce téléfilm puis de suivre la démarche
employée avec les élèves pour finir par une réflexion sur son utilisation
dans le cadre des nouveaux programmes.
La présentation de la progression qui suit, « 1788, ou les enjeux sur le territoire seigneurial » est une façon de construire avec des élèves, le concept « conflits pour un territoire à vocation agricole sous lAncien Régime ». Cette construction conceptuelle, privilégie loutil graphique et sappuie sur la méthode du croquis modélisé (Marie-Claire Guérin 1994).
La détention de la terre, le pouvoir sur la terre et lappropriation légale ou fortuite de parcelles cultivables constituent un aspect essentiel des conflits dans la société française dAncien Régime. Jusquà la rentrée scolaire de 1995 en classe de seconde, et jusquà la rentrée scolaire de 1997 en classe de quatrième, il était possible dutiliser le téléfilm de Maurice Failevic et Jean Dominique de La rochefoucault, « 1788 », produit en 1978, pour aborder le thème de « la remise en question de lAncien Régime » en France. Lordre socio-spatial immuable issu de la féodalité est en train de disparaître, sous les effets complexes de la crise sociale. La division traditionnelle du territoire seigneurial (réserve, tenures et communaux), sefface lentement face aux mutations des esprits et aux conséquences des crises financières. Un système original dappropriation des terres et dorganisation de lactivité agricole fait suite à la révolution sociale dAoût 1789.
Le téléfilm "1788" : une triple approche
Le téléfilm « 1788 », est un objet denseignement construit dans le souci de présenter, de manière simplifiée, la chronique dun village du centre de la France à la veille et pendant la Révolution Française. Lenseignant peut lutiliser de diverses façons dans le but de rendre compte de la situation des Français vers 1788. Structures dune société, répartition des pouvoirs, organisations des différents territoires, productions alimentaires et fabrications artisanales sont autant de cibles qui intéressent un thème de géographie historique. Il est possible de réaliser trois approches différentes de ce document (Geneviève Guillaume, collège Pasteur, Marseille).
lapproche chronologique qui souligne, sur un temps court, le rythme des saisons : de la moisson de lété 1788 à la moisson de lété 1789. Cette chronique, construite comme un récit, met en évidence trois moments de la période révolutionnaire. Le premier moment est constitué par la description minutieuse de létat dune paysannerie écrasée dimpôts, frappée par la misère et dédaignée par lautorité. Le tableau de lété 1788 exprime les éléments essentiels de lorganisation socio-spatiale dans lAncien Régime. Les lueurs dun changement du statut social et territorial, avec lannonce de la convocation des Etats Géné-raux, constituent le deuxième tableau. La chronique de lhiver 1788-1789 rend compte des audaces dune fraction de la paysannerie contre le système seigneu-rial. Ces dernières sont un encouragement pour les spéculateurs fonciers à légiti-mer, par des projets innovants, leurs ambitions sur la terre. Enfin le troisième moment de la chronique, traduit la désillusion et la révolte de la paysannerie, con-sciente de la récupération par le Tiers Etat, des avantages crées par les mutations socio-spatiales consécutives à la chute de lAncien Régime. Le récit est articulé autour des cinq éléments fondamentaux du schéma narratif : la situation initiale ou état des lieux, la crise frumentaire cest à dire le noeud déclencheur de laction, laction dans laquelle on retrouve lintrigue (qui va lemporter du seigneur ou du financier associé aux paysans?), le dénouement, cest à dire, dans le cas présent, lannonce par le colporteur de la prise de la Bastille et donc en subs-tance la fin de la domination nobiliaire. Enfin la chronique se termine sur la description dune situation nouvelle. Le nouveau régime dappropriation foncière, issu de labolition des droits et privilèges seigneuriaux exprime, pour les auteurs qui épousent la thèse marxiste de lanalyse de la Révolution Française, la récupé-ration par les financiers et les spéculateurs du Tiers-Etat des propriétés et des biens de laristocratie foncière déchue.
lapproche sociologique qui met en valeur les rapports complexes et conflictuels entre les trois ordres dune société où « lâge des Lumières » a accéléré les facteurs de changements. Chaque personnage symbolise une fraction de cette société. Ainsi, le Comte sidentifie à la « vieille noblesse dont le roi devrait davantage se préoccuper », Guillaume Coquart est le jeune représentant de cette bourgeoisie éclairée, cultivée et fière, qui préconise une révolution des moeurs politiques, tandis que Maître Tessier, représente une bourgeoisie plus matérialiste. Ardent défenseur de l« anglomanie », ce dernier, voit à travers les modifications des pratiques agricoles et dans les transformations du régime agraire, loccasion de multiplier ses profits. Ses projets de plantation de légumineuses et dintroduction, sur les communaux, des premières formes délevage dembouche sont directement inspirés par la recherche du profit. Lapproche sociologique est aussi loccasion, pour les auteurs, de montrer la diversité de la paysannerie. Chaque catégorie subit lordre social ancien avec des malheurs divers. Il ny a rien de commun entre la situation sociale du laboureur Coquart, homme de confiance du seigneur et la situation du manouvrier Martin, revendicatif à souhait, dont lépouse est le modèle de la paysanne féministe, ou encore la situation du ménager Martineau, dépouillé de tout. La paysannerie est plurielle, à limage de la bourgeoisie, de la noblesse et du clergé. Dans cette société bloquée, lélément dynamique reste le colporteur qui symbolise le vecteur de diffusion des nouvelles, des rumeurs et des superstitions dans le pays.
lapproche spatiale, plus orientée vers létude des lieux, insiste sur la signification des portions de territoire occupées par les différents membres de la communauté villageoise. Chaque lieu symbolise un pouvoir ou un enjeu. Cest une problématique socio-spatiale qui intéresse le géographe, parce quelle renvoie à lexamen des différentes formes dincrustations dune société dans son territoire (H. Isnard 1981). Elle traduit la complexité des relations et des hiérarchies dans la société dAncien Régime. De même, cette approche oriente la réflexion vers létude des statuts et des modes dappropriation de la terre. Le téléfilm, construit comme un récit, présente clairement, dès le début, lenjeu territorial : ce sont les communaux. Lentement, patiemment, les générations de paysans ont imposé leur influence, donc leurs marques, sur ces parcelles. La communauté paysanne en a « lusage depuis des générations ». Désargenté, le Comte de Parilly veut les vendre à un entrepreneur audacieux, Tessier, en prétextant que « lusage nest pas le droit de propriété ». Cest un conflit qui intéresse donc les composantes dune société à propos dun fragment de territoire. Lenjeu est dimportance, car il traduit une tentative de mutation dans le système seigneurial traditionnel. Mutation juridique dabord, qui tend à substituer au droit de propriété, le droit dusage. En effet, la communauté paysanne revendique lusage ancestral de loccupation des parties communes de la seigneurie comme un droit, tandis que le Comte se réfère au principe « nulle terre sans seigneur ». Mutation technique et agraire dautre part, car la convoitise est grande sur ces quelques arpents de terre. Les paysans y trouvent loccasion de pérenniser une forme délevage complétant avantageusement les revenus de la communauté. Le seigneur provincial, financièrement épuisé, représentant de la vieille noblesse à « quatre quartiers », considère que la vente de cette propriété peut laider à contourner ses difficultés et à maintenir son rang. Tandis que le citadin éclairé, souhaite introduire dans une parcelle enclose, donc inaccessible aux paysans, du gros bétail, nourri avec du sainfoin ou du trèfle, légumineuses qui seront plantées et protégées selon des pratiques innovantes venues dAngleterre. Cest lorganisation du système socio-spatial seigneurial qui paraît affectée par ces mutations.
La séance de classe : «1788, ou les enjeux sur le territoire seigneurial »
Le but de la séance est damener lélève à construire une série de trois croquis modélisés, devant exprimer les mutations territoriales du système seigneurial engendrées par la crise des communaux. Les outils graphiques sont proposés à la classe. Ces outils renvoient aux signes élémentaires de la construction graphique, à savoir la ligne, laire, le flux, le passage. Ils permettent de construire une légende explicitée de ces mutations suivie de courts résumés révélant lessentiel des transformations socio-spatiales enregistrées après lapplication des décrets dAoût 1789.
Une « boîte à vocabulaire », cest à dire une réserve de notions propres à la structure territoriale et juridique de la seigneurie, est enfin mise à la disposition des élèves. Son contenu, présenté ci-après, varie en importance, selon que la séance est menée en classe de quatrième ou en classe de seconde :
en classe
de quatrième :
Réserve, tenure, censives, forêt domaniale, pont, moulin banal, corvées,
dîme, taille, gabelle, capitation, fief, communaux, jachère, cahier de doléances,
colporteur, manouvrier, brassier, laboureur.
en classe
de seconde, rajouter aux précédentes notions :
Champart, écobuage, affouage, glandée, essarts, « enclosure »,
embouche, terriers, « Grande Peur », le ménager, le journalier,
les noblesses, les bourgeoisies, charges (vénalité).
La consigne est de représenter en trois croquis modélisés, la situation de départ (structure 1 : le système seigneurial originel), la situation intermédiaire (structure 2 : les enjeux sur le territoire) et la situation finale (structure 3 : la destruction du système socio-spatial originel). Chaque étape doit être décrite et explicitée à partir des renseignements et informations contenues dans le téléfilm. Cette consigne permet de construire la légende des trois croquis modélisés figurant à la page suivante. Les attentes peuvent se résumer à la présentation écrite suivante, qui accompagne les différents croquis.
Voici
les outils graphiques employés :
La structure
1 (de départ). Une organisation socio-spatiale traditionnelle, expression
de la féodalité : le régime seigneurial (territoire et juridiction). Les
parties du territoire : réserve, tenures, censives, communaux, forêt domaniale,
château. Les juridictions classiques : fiscalités et prélèvements divers
(cens, péages, corvées, taxes et droits féodaux), mais aussi justice seigneuriale
(procès, expulsions). Les populations villageoises utilisent les communaux
(vaines pâtures, glandée, écobuage, affouage). Lusage ancestral de
ces parcelles permet à la communauté de supporter le poids considérable
des droits féodaux.
La structure 2 (intermédiaire). Les deux moteurs de la transformation du système originel sont la pression démographique dans les campagnes et la situation financière catastrophique de la noblesse provinciale. La pression démographique oblige les communautés villageoises à tenter de maintenir les acquis antérieurs au nom de lusage. Cette attitude entre en contradiction avec le droit exprimé par les juges seigneuriaux. De cet antagonisme, surgit le conflit pour le territoire. Les premières conséquences de cette opposition sont les départs de foyers de paysans qui alimentent le mouvement des « va-nu-pieds ». Le deuxième moteur de ces transformations cest la crise financière que subit la noblesse désargentée. Les revenus fonciers ne couvrent plus les dépenses du château, et le pouvoir central diminue ou supprime les pensions versées à la noblesse dépée. Il sen suit une redéfinition du rôle que tenaient les communaux dans le système socio-spatial traditionnel. Dernières parcelles négociables pour le seigneur, leur vente signifie pour la communauté villageoise la suppression de la vaine pâture, cest à dire la remise en question dune fraction importante des revenus de la communauté. La survie alimentaire du village tient au respect du droit dusage. Le « château » ampute considérablement le domaine dusage des communautés villageoises. Lémigration dune partie de la population de ces dernières, ouvre les premières brèches dans le système initial, accompagnées de rancoeurs et de revendications fortes. A ce stade, la vente des communaux au « citadin éclairé », permet à la bourgeoisie entreprenante de devenir lalliée objective de laristocratie foncière.
La structure 3 (finale). La poussée démographique a réduit les conditions dexistence dans les campagnes. Le surpeuplement relatif est dautant plus mal ressenti que les revenus de la communauté diminuent. Le moteur de lexode paraît être la crise frumentaire, plus que la prise de conscience dune injustice sociale. Les difficultés alimentaires accélèrent les tumultes, tandis que les bonimenteurs et les colporteurs véhiculent des nouvelles et des rumeurs qui poussent aux révoltes contre le pouvoir. Le conflit pour la détention de la terre se durcit et les communaux sont investis par les paysans. La bourgeoisie entreprenante devient, à ce stade, lalliée objective de la paysannerie. Cependant, malgré les promesses espérées par la tenue des Etats Généraux, lété 1789, la Grande Peur et labolition des privilèges, les communaux passent dans les mains du riche paysan ou du spéculateur. Le conflit pour le droit à la terre a trouvé sa conclusion. La figure 2 de la page suivante schématise ces trois étapes essentielles.
Voici les 3 graphiques obtenues :
Pour la structure 3
Pour la structure 2
Pour
la structure 3
Cette séance se réfère aux anciens programmes de 4° (1985) et de seconde (1987), dans lesquels il était fait référence au « concept dancien régime et au concept dabsolutisme ». Autant dire que cette séance « modélisation 1788 », ne peut plus trouver sa place dans lesprit des nouveaux programmes de seconde, sauf à déroger aux à létude dun système socio-spatial historique en mutation, pourra plus difficilement être réalisée si lon sen tient à lécriture des nouveaux programmes.
En effet, en quatrième, les nouveaux intitulés mettent laccent sur « létude de la monarchie française [...], le principe de droit divin légué par la tradition, qui se combine avec la création de structure étatiques modernes ». Le concept « ancien régime » a laissé la place à la notion « absolutisme ». Du coup, cest létude du système institutionnel et politique qui prime sur létude du système socio-spatial. La Révolution Française, dans cette perspective, est réduite à la « présentation des épisodes majeurs et des principaux acteurs [...] en insistant sur la signification politique et sociale de chacune des phases retenues » (1). On retiendra, naturellement, lopportunité laissée par la dernière remarque « signification sociale », pour maintenir en classe de quatrième la séance « modélisation 1788 ». Il faudra toutefois trouver du temps en dehors des heures denseignement, pour projeter le film de Maurice Failevic dont la durée approche près de deux heures.
En classe de seconde, les intitulés des nouveaux programmes sont encore plus restrictifs car la partie V du programme, invite à aborder la « Période Révolutionnaire » en 13 heures, dont 2 à 3 heures seront consacrées à « la contestation de la monarchie absolue » en insistant sur la remise en cause par les « idées nouvelles dès le XVIIè en Angleterre puis au XVIIIè aux Etats-Unis et, en Europe par le mouvement des Lumières ». Par ailleurs, la période 1789-1815 est étudiée à laune des « expériences politiques et institutionnelles qui ont marqué en France la mise en oeuvre de conceptions nouvelles »(2).
Lexpérience pourrait cependant être maintenue en classe de quatrième dans le cadre de létude des formes « historiques » de transformations de laménagement dun territoire. Il sagira de réaliser une introduction au concept « aménagement du territoire » que les nouveaux programmes de géographie proposent à la rentrée scolaire de 1998 (paragraphe 2 de la partie II du programme de géographie de quatrième), en lassociant au paragraphe 2 de la partie I (principe de lorganisation de la société dAncien Régime), et au paragraphe 1 de la partie II (épisodes majeurs et acteurs de la Révolution Française) du nouveau programme dhistoire. Notons toutefois, que lexercice est périlleux parce quil bouscule les programmations habituelles fondées sur le respect de la chronologie et sur le séparation entre lhistoire et la géographie. En classe de seconde, il est plus facile de dégager dans le volume horaire consacré à « la contestation de la monarchie absolue » (partie V du programme), une plage horaire raisonnable pour réaliser cette approche dune « société entre le vieux et le neuf »(3) . Cela pourrait constituer une excellente introduction historique à la troisième partie du programme de géographie, consacrée à lorganisation de lespace par les sociétés humaines.
Gérard
Molines
lycée Alain Borne
B.P. 339
26 216 Montélimar
GRAF de didactique de la géographie et GREGH de lacadémie de Grenoble.
(1) Ministère de lEducation Nationale, de l Enseignement Supérieur et de la Recherche, Programmes du cycle central, 5° et 4°, livret 1 matières générales,pp. 41-42, CNDP Paris 1997.
(2) Ministère de lEducation Nationales, de lEnseignement Supérieur et de la Recherche, Programmes Histoire et Géographie au lycée, B.O n° 12, 29 juin 1995 pp. 33-36.
(3) Expression extraite du manuel de seconde, Histoire, collection Le Pellec, pp. 180-185, Bertrand-Lacoste Paris 1996.