Schématisation des logiques de localisation des principales agglomérations françaises
Objectif
On procède, le plus souvent, dans un cours de géographie, de façon inductive, en allant du réel dans toute sa complexité à des " explications ", c'est-à-dire en insérant certains faits sélectionnés dans une logique plus générale, plus abstraite. II peut aussi être intéressant de procéder dans l'autre sens, par déduction. Partons de modèles abstraits, représentés par des cartes très géométriques, et compliquons-les (ou enrichissons-les) progressivement en augmentant le nombre des paramètres explicatifs. II faudra bien s'arrêter a un moment, soit que le temps pédagogique disponible soit épuisé, soit que le degré de complexité soit devenu difficile à maîtriser pour le public...
Mais quelle que soit la sophistication du modèle explicatif auquel on est parvenu, le réel dans toute sa richesse nous aura largement échappé ; il est toujours plus compliqué. Pourtant, on en aura déjà partiellement rendu compte. Cette complexification progressive est l'inverse du travail de l'enseignant qui sélectionne les explications pou r son cours, puis resélectionne pour son résumé. Ce va-et-vient entre le général et le particulier (la géographie générale et la régionale), le régulier et le contingent, n'est-il pas au cur de la géographie?
La démarche est purement synchronique : la position et le rang de chaque ville se justifie par son rôle présent (géographie et non histoire). Mais l'espace s'inscrit évidemment dans une dynamique. La plupart des localisations urbaines françaises frappent par leur grande permanence. L'existence d'une ville quelque part conditionne tout le réseau urbain. Mais si le système spatial change (par exemple la Gaule, fraction de I'Empire romain, figure 12), le réseau urbain ne peut être semblable.
Principes explicatifs
On s'en tiendra à trois principes, formulés et représentés
très caricaturalement, qu'on pourrait dénommer " maillage
", " carrefour " et " gisement " (figure 2).

Le maillage, c'est d'abord le fait qu'une ville se développe à priori au centre de l'espace qu'elle irrigue, et, d'autre part, que les agglomérations de moindre importance se placent loin à sa périphérie (figure 3). Des exemples d'applications pédagogiques de la notion de maillage sont donnés dans la rubrique " Carto-graphiques " d'Historiens et Géographes (n" 320, sept-oct 88, p. 39-48).

Le carrefour (ou la situation), au-delà de ces positions des villes les unes par rapport aux autres, c'est l'ensemble des contraintes et des avantages qui guident les réseaux de communications et favorisent les échanges (couloirs ou barrières, isolement ou contact) : vallées, confluences, piémont,... On rangera particulièrement dans cette logique la situation de débouché sur la mer d'un grand bassin fluvial. Echelle de la situation, donc, et non pas du site. Une catégorie particulière de situations concerne les localisations stratégiques qui peuvent être facteurs d'urbanisation (les ports militaires en particulier car ils génèrent des arsenaux, des chantiers navals,...) alors que leurs positions par rapport aux jeux des axes de communications sont particulières.
Sous le nom de " gisement", on peut ranger toutes les conditions locales dont l'usage ou l'exploitation n'est pas transportable. Ainsi des richesses minières, bien sûr; mais aussi des climats attractifs, (I'héliotropisme, les phénomènes de type " sun belt " sont de plus en plus importants, entre autre dans les localisations industrielles d'aujourd'hui comme IBM à Montpellier). La notion de gisement n'a de signification que relative, dans le contexte d'une société donnée à un moment précis. Un gisement de charbon était sans importance avant la Révolution industrielle et peut le redevenir aujourd'hui (ce qui importe, c'est la ville qui subsiste). Un climat n'est " attractif " que dans certaines conditions économiques et sociales (transports, congés, retraites, relative ubiquité des localisations industrielles,...).
Étapes successives proposées
Étape 1 :
application du principe de maillage (figure 4).
Si l'espace était homogène, isotrope, sans vallées ni montagnes,
littoraux ou frontières terrestres, la ville principale serait centrale
(figure 4a). En fait, une première correction peut être immédiatement
apportée (figure 4b) en représentant les limites territoriales
avec plus de réalisme.

Étape 2 : première application du principe de carrefour (figure 5)
Cette platitude, cette isotropie
de l'espace n'est évidemment qu'une abstraction que l'on va progressivement
modifier en introduisant certains traits majeurs de la rugosité du relief.
Commençons par les deux grands éléments centraux de la
topographie nationale : un bassin et un massif centraux. La modélisation
précédente s'en trouve modifiée (modèle 4b transformée
par la contrainte 5a), la ville principale se déplaçant au centre
du bassin. En conséquence les relations entre les différentes
viIles
évoluent, à mesure que les distances qui les séparent changent.
Une agglomération qui se rapproche de la métropole risque de voir
son importance diminuer, par exemple. Une ville isolée par l'obstacle
du massif perd aussi de l'importance dans la toile urbaine (figure 5b).

Étape 3 : deuxième application du principe du carrefour (figure 6).
Continuons à introduire dans le modèle les facteurs topographiques : un bassin secondaire (aquitain), d'autres grandes vallées (contrainte 6a). Les positions des villes majeures se déplacent encore, en particulier pour occuper les situations de débouché des grands axes fluviaux (modèle 6b). II s'agit, bien sûr, de situations : l'importance de Marseille, par exemple, est bien en relation avec l'axe rhodanien, même si le site du delta est répulsif et que le port se situe donc plus à l'est.

On constate qu'à cette étape, la schématisation commence à ressembler quelque peu au réseau urbain réel (figure 6b).
Étape 4 : troisième application du principe du carrefour (figure 7).
La modélisation s'est
limitée, jusqu'à cette étape, à une seule échelle.
II n'a pas été tenu compte du fait que le réseau urbain
français est aussi un sous-ensemble du réseau des villes européennes
(changement d'échelle : figure 7a). Pour rester dans une schématisation
pédagogique classique, on peut simplifier le rôle des polarisations
externes en opposant une France du nord-est, bénéficiant de ses
relations avec le réseau européen, à une France du sud-ouest
marginalisée. La configuration obtenue à l'étape 3 (figure
6b) s'en trouve donc modifiée, au profit des agglomérations du
nord-ouest (figure 7b).
Arrivé à cette dernière carte, on a rendu compte des grandes
lignes du réseau urbain national. Un exercice particulièrement
enrichissant serait de faire comparer la carte ainsi obtenue avec la carte réelle
des villes françaises et de réfléchir sur ce qui ne figure
pas, ou est fortement minoré dans la modélisation. Ce " résidu
" serait non négligeable. On pourrait alors compliquer le modèle.

Étape 5 : intervention des " gisements " (figure 8).

D'importantes agglomérations
(cf. les Tableaux de l'économie française de I'INSEE) n'apparaissent
effectivement pas sur la carte : les huitième (Nice), neuvième
(Toulon), treizième (Valenciennes), quatorzième (Lens), quinzième
(Saint-Étienne), dix-septième (Grasse - Cannes - Antibes), dix-neuvième
(Béthune)... Le modèle réalisé n'intégrait,
en fait, jusqu'à cette étape, que des fonctions de services et
d'échanges. O r il est des facteurs d'urbanisation non transportables
(les " gisements "), à commencer par les bassins miniers anciennement
exploités, mais aussi I'héliotropisme méditerranéen
et du Sud-Ouest.
La position stratégique des ports militaires peut aussi enrichir le système
explicatif (figure 9). Mais n'oublions pas que la réalité sera
toujours plus complexe que nos explications.

II a bien fallu, pourtant, s'arrêter dans la complexification du modèle, comme il faut choisir, dans un cours, dans un résumé ! Mais peut-être pour les élèves, la carte des villes françaises ressemble-t-elle un peu moins au ciel dont on ne sait pas reconnaître les constellations.
Autres exemples de réflexions
pédagogiques sur les positions des villes
La carte imaginaire, le " jeu ", est essentiellement un instrument de réflexion sur l'espace français. Mais faire réfléchir des élèves sur les " logiques des villes " peut se faire sur beaucoup d'autres espaces passés ou présents. Cela permet de tenir compte de facteurs de localisations urbaines qui ne jouent pas explicitement dans l'espace français d'aujourd'hui.
Dans le modèle du réseau urbain français construit précédemment, plusieurs facteurs se combinent pour renforcer le poids de Paris : le principe du maillage (figure 4 : position centrale) et celui du carrefour (Paris est au centre du principal croisement - figure 5 - mais aussi bénéficie de la polarisation européenne figure 7). La France n'est donc pas un bon exemple pour apprendre a distinguer le contrôle territorial qu'exerce une ville (figure 3) et la fonction de lieu d'échanges privilégié (carrefour : figure2b), puisque les deux actions se superposent. En revanche, le réseau italien, par son caractère bicéphale, est facile a utiliser pédagogiquement. La ville au centre du principal carrefour du territoire national (plaine du Pô) et bénéficiant le plus de la proximité et de la convergence des axes européens est Milan ; mais le contrôle territorial est exercé par l'autre ville bimillionnaire, Rome, au centre du territoire et qui retrouve ainsi une antique logique (Rome est au centre de l'Italie, qui est au centre du bassin méditerranéen, c'est-à-dire du territoire de !'empire romain...) : figure 10.

L'Espagne présente un dédoublement assez symétrique, que
l'on peut expliquer par des raisons assez semblables (figure 11). Madrid se
justifie, dès sa fondation, par sa position centrale dans le territoire
espagnol récemment unifié qu'il fallait (et qu'il faut encore)
contrôler. Barcelone est au contraire plus " européenne ".

Si le contrôle du territoire dominé semble induire la position centrale de la ville centre du pouvoir, d'autres configurations sont possibles. Un exemple, lorsqu'un empire sédentaire voisinait avec des espaces de nomadisme, la protection du territoire nécessitait une position de surveillance des menaces éventuelles ; c'est alors le déplacement de Rome à Constantinople, c'est la logique de Pékin.
Ainsi, lors des différentes études de pays, à différents niveaux en géographie, on peut enrichir progressivement cette réflexion sur les localisations, en ne fondant pas l'apprentissage des localisations sur la seule mémorisation. On peut rapidement se livrer à des TP pour l'établissement de chaque fond de carte. Par exemple, le réseau urbain (figure 14) associe une disposition en couronne autour de Moscou, des hiérarchies linéaires le long de la Volga et de l'axe transsibérien (figure 13).

Insistons bien, pour terminer, sur le fait que toute démarche déductive ne prend sens que confrontée à la complexité de la réalité. La confrontation avec les dispositions réelles des villes d'un espace permet de mesurer le degré de pertinence de l'explication élaborée, de la confirmer ou de l'infirmer. Dans cette perspective, un type de document très simple est souvent porteur de riches interrogations ; comme pour la France (figure 1a), des cartes des seules localisations urbaines posent bien des problèmes. Un seul exemple : la carte des grandes agglomérations soviétiques avec, en regard, le même document pour les États-Unis montre la relation avec le type d'économie : caractère très littoral du réseau étatsunien et très autarcique, donc intérieur, de celui de I'URSS (figure 14).
