COLLOQUE INTER-IREHG nov 1997
"cartes et images dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie"

COMPTE- RENDU de l’intervention de G. DOREL : "les attentes de l’institution scolaire en matière de cartographie" 
COMPTE-RENDU de l’atelier former les enseignants à la cartographie" animé par J.VARLET (université de Clermont)
COMPTE-RENDU de l'intervention de Jean-Christophe VICTOR :"Une émission consacrée à la cartographie : le dessous des cartes"
COMPTE-RENDU de la communication de Patrick Garcia, IUFM de Versailles : Les usages de la carte en Histoire

Les comptes-rendus sont de Carole Darnault et Geneviève Vennereau...


"Les attentes de l’institution scolaire en matière de cartographie"  (G Dorel)

  Actuellement, malgré une cartographie de grande qualité dans les manuels, la carte reste un vague outil de mémorisation, et on fait de moins en moins de carto dans les classes : pourquoi ?
- les profs craignent de ne pas savoir s’ y prendre : "  je ne sais pas dessiner " ; mais il suffit de connaître un minimum de techniques graphiques
- faiblesse de la formation initiale ; actuellement, les futurs profs sont mal préparés à la carto
- méfiance envers la carto modélisante
- les débats entre géographes rendent les profs sceptiques
- on pense que la carto est une affaire de professionnels : voir les Systèmes d’Information Géographiques ; mais les SIG ne sont que des systèmes techniques, l’informatique permet seulement de gagner du temps

La carte est une démarche intellectuelle, une façon d’exprimer un espace ; donc, comment s’y prendre ? Que penser des chorèmes ? Il ne  faut pas les abandonner,...si on a de solides connaissances des concepts de base ; mais G.Dorel refuse d’utiliser le terme " modèle ", qui a 2 sens :
- philosophique : le modèle platonicien est la forme idéale à imiter, ce n’est pas une simplification
- mathématique : une figure schématisée ; or les chorèmes ne sont pas une opération mathématique

Il vaut donc mieux utiliser " schéma ", " structure ", " processus " ; d’autant plus qu’il y a plusieurs grilles de chorèmes.  Les chorèmes divisent l’opinion :
- ceux qui sont pour, car ils pensent que le monde est organisé, se déchiffre avec des lois universelles, et qu’il y a des modèles
- ceux qui sont contre préfèrent une approche plus sociale de la géographie ; pour eux, la carto est avant tout une façon de faire appréhender le réel aux élèves

Laissons donc les choses se décanter, les géographes sont allés un peu vite ; mais les élèves doivent se familiariser avec la carto, qui doit devenir un outil didactique, un outil d’évaluation des connaissances, de la réflexion, de la rigueur et des qualités manuelles ; les modules sont un moment privilégié pour l’exercice cartographique ; au bac, à l’épreuve courte, le candidat devra savoir construire un croquis avec légende ordonnée

Les élèves doivent aussi être initiés à la lecture critique de la panoplie carto : anamorphoses, croquis, schémas, pictogrammes etc. Il faut distinguer :
-  la carte : localise les lieux et les phénomènes géographiques, en respectant la proportionnalité et la hiérarchisation
- le croquis : se fait aussi sur un fonds de carte à l’échelle ; la démarche est analytique, on mobilise des connaissances classées, hiérarchisées, et mises en relation de façon géodynamique
- le schéma : il n’y a plus de fonds de carte ni d’échelle ; son objectif est plus ambitieux, car la démarche est interprétative, et elle met en lumière les structures et les dynamiques de l’espace ; on aboutit à la chorématique.


"Former les enseignants à la cartographie" (J.Varlet) 

Composition de l’atelier : élèves- professeurs, professeurs de collège, de lycée et d’université, formateurs. Il y avait donc 2 types d’attente :
- celle des étudiants et éventuellement des profs, qui réagissaient en tant que stagiaires voulant améliorer leurs pratiques de la carto
- celle des formateurs, dont l’objectif était de savoir comment former les enseignants à pratiquer la carto en classe

D’où des ambiguités et des décalages pas toujours faciles à gérer... les étudiants se sont entendus dire que leur niveau était faible ; ceux-ci ont répondu que s’ils avaient une véritable formation, ils seraient bien meilleurs...

Objectif de l’atelier : faire émerger les besoins, à 3 niveaux :
- quels objectifs de formation ? il faut distinguer la formation initiale et la formation continue, les objectifs généraux et les spécifiques ; et quelle méthode utiliser ?
- quels contenus ? quelle cartographie : croquis, schéma, initiation aux chorèmes ?
- quels formateurs ? Comment former les formateurs ? Doit-il y avoir un référentiel commun ?

 Les questions centrales : qu’est ce qu’une carte ? Quelle place lui accorde-t-on dans le cours ? Quelle géographie veut-on enseigner ? Les rapports du prof avec la carte se font à deux niveaux : intégration mentale de la carte, intégration de la carte dans la pratique

 Proposition de pistes pour un stage de carto :
- faire travailler les stagiaires sur différents types de cartes, sur les cartes dans les manuels et sur des textes épistémologiques sur la carte (ex : Pinchemel, Claval)
- d’où une réflexion sur  les représentations spatiales : pourquoi et comment ? Qu’ est ce qu’on en fait dans l’ensignement de la géo ?

La formation des formateurs : actuellement, il n’existe pas de vraie formation de formateurs pour la carto ; faire intervenir un dessinateur dans un stage pourrait être intéressant ; un universitaire pense qu’on devrait organiser des stages lourds


"Une émission consacrée à la cartographie : Le dessous des cartes" (JC Victor)

Jean Christophe Victor présente une fois par semaine un cours de géopolitique sur ARTE : Le dessous des cartes. Il n'est ni historien, ni géographe mais orientaliste et antropologue. Son expérience au Quai d'Orsay, à l'étranger comme conseiller culturel... un DEA de géostratégie...l'ont amené à fonder son propre laboratoire de recherche : Le LEPAC, qui fonctionne de façon indépendante. Dans l'équipe, on trouve des diplomates, des universitaires travaillant au centre d'analyses et de prévisions. Chaque personne recrutée a une spécialité très pointue. J.C.Victor, lui, s'est spécialisé sur l'Asie pacifique et l'océan indien. Après des recherches très approfondies sur divers thèmes, les membres de l'équipe rédigent des notes de synthèses accompagnées de propositions d'action, ce qui est fructueux mais très contraignant . Cette émission existe depuis 1990 et sa durée a évoluée. Maintenant 10 minutes semblent le temps le plus approprié pour faire le tour d'un sujet avec pertinence et concision. L'émission repose sur trois principes fondamentaux:

- Il faut chercher derrière les évènements les explications de fond. L'urgence dans laquelle travaillent souvent les journalistes, n'aide pas à la bonne hiérarchisation des phénomènes. Il faut donc dégager les tendances lourdes, et réfléchir autrement.

- Il ne suffit pas de faire savoir, d'informer. Il est indispensable d'expliquer. Les guerres ne naissent pas de rien. Pour expliquer, l'histoire est fondamentale car elle nous précède, elle nous façonne et nous permet de comprendre.

- Dans l'explication, la géographie est également essentielle car tout évènement se déroule dans un lieu qui exerce une contrainte. Néanmoins, il ne faut pas oublier que l'outil militaire pèse beaucoup dans les décisions.

Le travail est donc interdisciplinaire, et depuis 1992 l'émission est également diffusée en Allemagne. le principe de base est le respect de celui dont on parle et le respect de celui à qui on s'adresse. Il est donc essentiel d'entrer dans la logique de l'autre ce qui oblige à faire sauter des bouchons mentaux, c'est très net dans la crise irakienne. L'émission est suivie maintenant par 300 000 personnes. La partie la plus importante des recherches se fait en juillet-août avec toute l'équipe, qui travaille avec des cartes et des planisphères. On cherche à anticiper les zones de ruptures. 50 à 60 sujets sont prévus et approfondis, puis 45 sujets sont choisis avec ARTE, mais seulement 25% des thèmes seront traités en fonction des évènements. Une totale liberté est laissée à l'équipe par ARTE dans le choix des thèmes et dans la façon de les traiter. Le travail nécessite beaucoup de lectures, de voyages, de contacts avec les pays ou les régions sur des thèmes très variés. Quelques journaux sont retenus comme source, et tout ce qui est avancé est vérifié deux ou trois fois. Le réalisateur met en scène les cartes et le texte lors de la mise au point de l' émission ce qui dure 2 mois. Il y a toujours un double soucis : faire attention au niveau de complexité de ce qui est dit et veiller au rythme de l'émission. Les cartes sont constamment utilisées avec des changements d'échelle et des superpositions de données. Le changement d'échelle est très intéressant sur le plan pédagogique car il permet un regard différent sur un même phénomène. Superposer des données permet de mettre en relation des éléments nouveaux. Deux extraits d'émission ont été présentés sur l'ex-Yougoslavie et sur les revendications de la Chine sur les eaux territoriales d'une petite île du pacifique.

L'assistance a posé les inévitables questions sur l'utilisation en classe d'extraits des émissions avec le problème des droits d'auteur : rien n'est encore décidé mais c'est en bonne voie, les négociations avancent...Le problème étant qu'avec l'éducation nationale, on change souvent d'interlocuteur! Il a été suggéré d'utiliser des cartes avec projection polaire. Ce serait très intéressant mais le logiciel utilisé ne le permet pas, il a été également suggéré de varier la panoplie cartographique et de mettre en évidence les réseaux, les villes... mais l'équipe tient à privilégier la clarté des supports pour l'émission.


Patrick Garcia, IUFM de Versailles
Les usages de la carte en Histoire

Il n'existe aucun ouvrage consacré à la carte en histoire, et elle est généralement considérée comme un travail de géographe ou de cartographe. Les ouvrages d'épistémologie n'en parlent pas, or la carte est présente de façon ancienne dans le discours historique et depuis 15 ans beaucoup de travaux de journalistes et d'historiens utilisent les cartes : cartographie détaillée des mouvements de 1968 par ex. Pour cette communication, P. Garcia s'est appuyé sur BRAUDEL, il a utilisé les IO depuis 1820 et a étudié 6 manuels de première.

- Usages et statut de la carte en histoire. C'est souvent un usage restreint de localisation, car situer rend concret et demeure un complément du discours historique ( M. De Certeau montre que la carte atteste de la réalité de l'événement. La carte permet aussi de soutenir l'imagination. C'est souvent le cas dans les histoires nationales du XIXème sciècle. La carte devient un processus de naturalisation. Dans l'idéologie républicaine, la forme parfaite de l'Hexagone suggère que la France n'a pas de volonté d'annexion. La carte complète les paysages, et le relief sur la carte forge l'identité nationale bien avant Vidal De La Blache. Il est aussi naturel pour Lavisse d'indiquer le relief de la France sur une carte de l'empire de Charlemagne que pour un peintre de représenter les détails dans une peinture. Enfin la carte relativise le changement. Pour F. Braudel, puisqu'on est dans le temps long, le rôle de l'espace est de ralentir le temps. Le temps court a la dimension des rêves et des illusions, le vrai réel est dans le temps long qui confère à l'histoire sa majesté. C'est pourquoi dans "La méditerranée à l'époque de Philippe II (édition de 1963) il y a une carte des profondeurs marines et des altitudes de 500m en 500 m car en donnant les profondeurs, la méditerranée et "ses plaines liquides" s'incarnent véritablement.

- La cartographie quantitative a été longue à percer. Quand Labrousse en 1920 a présenté ses travaux sur les mouvements des prix, on lui a reproché d'avoir montré une carte! Or ce type de cartes existe bien avant puisqu'il existe des cartes de 1823 mettant en corrélation les crimes en France et le niveau d'instruction! Toutefois dans les années 50, les cartes quantitatives assoient le discours de l'historien car elle donne une impression de certitude que le discours ne donne pas.

- Dans l'histoire des mentalités la carte est souvent utilisée : cartes de déchristianisation par ex. Mais il est essentiel de croiser les cartes : les cartes anciennes et les cartes récentes. Il faut battre les cartes. La carte isolée est à éviter, utiliser beaucoup de cartes permet de montrer le changement ce qui est tout à fait différent chez F. Braudel.

- Les usages scolaires. Dans les IO il est peu question des cartes en histoire sauf par accroche à la géographie.( IO de 1854).Le Lavisse de 1890, par ses cartes, est novateur mais les IO sont encore muettes sur le sujet. Si les IO de 1961 amorcent une réflexion féconde sur le document, en le plaçant au centre de la démarche pédagogique, elles ne parlent toujours pas de la carte! Ce sont les échelles du temps qui donnent à l'histoire un aspect concret! En revanche les IO de 1977 sont intéressantes, précisant que la carte peut être un substitut au tableau historique. La carte devient un instrument de déchiffrement du monde contemporain. Dans les IO sur les nouveaux programmes la carte est très présente : Elle est à mémoriser avec les documents patrimoniaux, et elle permet un déchiffrement plus simple des questions. Elle peut être également un raccourci, ce qui encore une façon de dire que les programmes peuvent être terminés.

- Les manuels Belin, Hachette, Magnard, Lacoste... ont été dépouillés
* Profusion de cartes. 77 dans un manuel !
* Prédominance des cartes politiques et militaires à l'échelle nationale et continentale.
* Absence presque totale de cartes culturelles.
* Les cartes économiques, sociales et économiques sont en nombre réduit.
* Peu de cartes quantitatives.

Donc les programmes sont lus surtout dans une perspective géopolitique, ce qui va à l'encontre des IO (promouvoir l'Europe).
*Pas de construction de cartes historiques par les élèves mais surtout de la mémorisation ou du remplissage.(niveau 1)
*Parfois il semble que l'on travaille dans le niveau 2 car la carte est un document inséré dans un corpus de documents. Mais toutes les questions posées aux élèves sont sur les textes!
*Une exception chez Magnard, (1ère) avec l'exemple sur la Nouvelle Calédonie où on amène l'élève à s'intérroger sur les intentions de celui qui a fait la carte.

- Trop souvent la carte de situation domine, elle est certes nécessaire mais pas suffisante.
- Utilité de la carte en histoire dans la recherche comme dans l'enseignement.
- Il ne faut pas dissocier l'espace des acteurs.
- Importance de la pratique du changement d'échelle.

Conclusion
La carte a un triple statut : Elle participe au dispositif de recherche, elle participe à un processus de réassurance et elle donne un aspect de réel car on travaille toujours sur de l'absent. Il est intéressant de travailler avec les cartographes, et de comprendre leurs outils. La monoscalérité pose des problèmes et il faut veiller à ne pas travailler par exemple uniquement sur l'échelle d'un état. Il faut aussi avoir conscience en histoire comme en géographie que les cartes sont des documents produits qu'il ne faut pas sanctuariser. Une carte produite maintenant doit être critiquée comme une carte du XIXème siècle, ce qui est rarement le cas. La carte demeure souvent un discours d'autorité dans le cours, or la finalité de l'enseignement de l'histoire est de construire chez les élèves un esprit critique. Attention, la carte qui a un statut patrimonial ne peut guère être critiquée! L'espace n'est pas le pendant du temps et les rapports entre les deux ne sont pas naturels.

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