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FAUX ET FICTION EN HISTOIRE
L’art du " faux " en Histoire

Louis-Pascal JACQUEMOND IA-IPR Grenoble

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Quelques remarques sur les deux termes " faux " et " fiction " pour entrer dans le sujet :

" faux " évoque plusieurs sens :
- mensonge/falsification/contrefaçon
- mystification
- erroné
- apocryphe
- supposé, simulé, truqué, postiche, pseudo, prétendu
- inexact
(contraire de vérité mais avec idée négative : cacher la vérité)

" fiction " fait référence à :
- mensonge/re-création
- pastiche (fabriqué dans le style des authentiques)
- imagination
- invention
- allégorie, fable
(contraire de réalité et de vérité mais avec idée positive : réinventer la réalité)

A priori, le " faux " en Histoire semble proche mais différent de la " fiction " parce que la fiction s’apparente à une narration, donc à une des façons de dire autrement de l’Histoire. Dans cette mesure la " fiction " est ou peut être une certaine façon de faire ou dire de l’Histoire autrement. C’est une utilisation ou une réécriture de l’Histoire qui dit son nom par son objectivation. Par contre le " faux " m’apparaît comme un objet historique en lui-même historicisé par l’Histoire : c’est une manipulation contre l’histoire ou bien c’est une manipulation pour agir sur l’Histoire et la modifier.

Ainsi le " faux " peut aussi avoir les apparences d’une " fiction " mais se veut vrai, ainsi la " fiction " est l’intellectualisation du faux pour s’annoncer comme vraisemblable. Autour de ces deux termes, il est possible d’examiner quelques cas spécifiques pour démonter leur usage historique et s’interroger sur leurs fondements intellectuels (idéologiques, politiques, …) et sur leurs fonctions.

Pour commencer, prenons le cas de figure historique le plus éloquent et le plus digne d’un dilemme brechtien : celui d’un savant condamné à dire le faux pour sauvegarder le vrai, à s’accuser d’erreur pour ne pas risquer l’hérésie et le bûcher, à considérer que la vérité doit rester cachée au prix du mensonge d’Etat ou d’Eglise…mais est-ce seulement un mensonge/erreur devant l’Histoire parce qu’il aurait eu raison trop tôt? les responsables de l’Eglise n’ont-ils pas eu peur des conséquences de cette découverte au point de la faire taire mais de ne pas la détruire ? Il s’agit bien entendu de Galilée (1564-1642) condamné en 1633 par le Saint-Office pour avoir pris parti en faveur du mouvement de la Terre et qui abjura non sans affirmer " Eppur’, si muove ! " (et pourtant elle se meut ! ").

Sans pour autant que cela représente une typologie, nous avons choisi de parcourir quatre types de " faux " :
- l’imposture ou le faux conçu et construit comme tel
- la falsification ou le détournement du vrai
- l’apocryphe ou la suspicion d’authenticité
- le mensonge ou l’omission de la vérité

 

 

A. L’imposture :

Ainsi il y a l’imposture, c’est-à-dire la construction délibérée d’un faux. Dans cet ordre d’idée nous prendrons l’exemple suivant : " Les Protocoles des Sages de Sion " mais nous aurions pu aussi bien nous intéresser à tous les négationnismes qui sévissent.

Image : L’Histoire n°269 page 60 (page de garde " Le Péril Juif ") .

C’est un faux fabriqué en France en 1900-1901 à l’initiative de la police secrète tsariste. Rappelons le climat qui prévaut : au plan international les tensions balkaniques et coloniales provoquent le renforcement des alliances entre la France et la Russie et les emprunts russes sont au firmament de la haute finance française tandis que les nationalismes s’exacerbent en Europe centrale et orientale, au plan intérieur, le Russie connaît des troubles sociaux et des pogroms ponctuels avec l’obsession d’un complot international et un antisémitisme latent qui est davantage lié à la conscience nationale russe et orthodoxe qu’à un principe raciste, et la France poursuit les déchirements de l’Affaire Dreyfus avec un Edouard Drumont qui éructe dans la Libre Parole (second procès Dreyfus en septembre 1899) en se référant à Renan (" l ‘inégalité des races est constatée ") et en s’appuyant entre autres sur un racisme à prétention scientifique issu du déterminisme social d’un Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines de 1853) ou surtout du théoricien de l’aryanisme Georges Vacher de Lapouge (L’Aryen, son rôle social en 1899). L’immigration juive de Russie et d’Europe centrale s’est accentuée et cela nourrit la dénonciation d’une " invasion étrangère ".

En fait les Protocoles sont le décalque antisémite d’un ouvrage antérieur de Maurice Joly, Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique au XIXème siècle (1864) qui met en scène le complot de Napoléon III pour dominer le monde.

Les Protocoles comportent 24 chapitres ou " conférences " attribuées chacune à un membre du gouvernement secret juif (les Sages de Sion) et exposent les moyens à employer pour dominer le monde avec trois volets : une critique du libéralisme, une analyse des méthodes de domination, une description de l’Etat universel juif à établir.

Ce opuscule a été peu à peu traduit dans presque toutes les langues et est devenu l’un des textes les plus lus de l’entre-deux-guerres puis, après une éclipse au sortir de la Seconde Guerre, a nourri une phraséologie nationaliste antisioniste (aussi bien soviétique qu’arabe) et l’antisémitisme larvé des années de crise jusqu’aux accents judéophobiques de ces derniers temps (nazification d’Israël, retournement antijuif de l’antiracisme, négationnismes en tous genres).

 

B. La falsification :

Mais il peut y avoir aussi la manipulation, selon une logique de propagande et de falsification de l’Histoire.

Image : D.P n°8003 Le stalinisme page 23 (Lénine sur la Place Rouge le 7 novembre 1919).
Image : Nathan 1ère 1998 Le truquage des photographies de Lénine et Trotsky ou Les cent Photos du siècle par Marie Monique Robin page…

C’est le cas de la plus grande icône de la révolution d’Octobre : la photographie de Lénine qui harangue la foule de jeunes soldats en partance pour le front de Pologne sur la Place Rouge à Moscou le 5 mai 1920 (l’Armée rouge est assiégée par les Blancs contre-révolutionnaires, les armées occidentales et les Polonais de Pilsudski : il en va de l’avenir de la république bolchevique), immortalisé sur la pellicule de G.P. Goldstein. Sur les marches de la tribune figurent Trotsky ministre de la Guerre et Kamenev membre du Politburo. Le premier est assassiné en 1940 au Mexique sur ordre de Staline, et le second fusillé en 1936 à l’issue d’un procès expéditif .

La dernière publication de l’original est une carte postale célébrant le dixième anniversaire de la Révolution de 1917. Quelques mois après Trotsky est exclu du parti et disparaît des photos…et il est suivi de peu par l’exclusion de Kamenev. Dès lors les deux proscrits sont gommés de l’image puis remplacés par cinq marches d’escalier reconstituées avant que, à partir de 1933, l’image soit transformée : deux journalistes studieux remplacent les deux disparus.

Lorsque les sbires staliniens éliminent Trostky de la photo, il y a encore dix-neuf membres de sa famille en Union soviétique, dont sept enfants. Tous les hommes seront fusillés, ainsi que sa sœur Olga, les autres femmes envoyées au Goulag et les enfants dans des orphelinats, la traque de l’image interdite est féroce. C’est avec la pérestroïka de Mikhaïl Gorbatchev que la censure est levée.

Nous sommes dans une logique implacable de volonté politique et idéologique (marxiste) de construire la réalité et de recomposer l’Histoire. Le temps passé et la mémoire doivent être conformes à la ligne totalitaire et à la référence aux temps nouveaux d’édification du socialisme. C’est du lyssenkisme en histoire : les temps nouveaux sont génétiquement engendrés par le passé et le passé est reconstruit pour prouver la filiation naturelle du sens de l’histoire. L’Histoire sert la cause du communisme.

Deux autres exemples illustrent cette même logique de fabrication de l’Histoire au service de l’idéologie….et de la course à la comparaison avec l’Occident et le capitalisme.

Image : D.P n°8003 Le stalinisme page 48-49 (photographie d’Alexeï Stakhanov) ou photographie page 281, Nathan 1ère J. Marseille 1988.

Prenons le cas d’Alexeï Grigorievitch Stakhanov (1905-1977). Le 31 août 1935 ce mineur du Donbass aurait accompli 14 fois la norme, dans le cadre d’un concours organisé par les jeunesses communistes. Le parti en fait alors un héros et un modèle et Staline célèbre en novembre 1935, à la conférence des stakhanovistes, ce que représente ce mouvement, et comment il rationalise le travail soviétique selon les principes du taylorisme : " Voici devant vous des gens tels que les camarades Stakhanov, les Vinogradova,…des gens nouveaux, ouvriers et ouvrières qui se sont entièrement rendus maîtres de la technique, de leur métier, qui l’ont domptée et poussée en avant… " En réalité le travail de Stakhanov n’était pas révolutionnaire et l record a été bâti de toutes pièces: au lieu de confier à un ouvrier l’abattage, le boisage et les travaux accessoires, mieux valait laisser le marteau-piqueur pneumatique à un seul lui permettant d’abattre sans discontinuer du charbon. Il réussit ainsi à abattre 102 tonnes de charbon (et non 300 comme le rapportent les journaux) à la mine Irmino, et cela avec un seul piqueur pneumatique et cela pour dix camarades. L’attribution du titre de stakhanoviste introduit le principe d’émulation dans la production, relève le niveau de productivité et s’étend de l’industrie aux autres domaines économiques. Admis au PCUS en 1936, Stakhanov fait des études à l’Académie pour l’industrie à Moscou jusqu’en 1941, est député au Soviet suprême et entre au ministère de l’industrie houillère en 1943. La supercherie est dénoncée dès 1937 par des anciens mineurs français comme Kléber Legay devenu secrétaire de la fédération CGT, avant que la perestroïka ne fasse litière du mythe et du personnage, inventé et stipendié par les apparatchiks de l’entreprise pour l’occasion (rappelons l’une des étoiles politiques montantes d’Ukraine étant Nikita Khrouchtchev lui aussi ancien mineur).

Autre exemple : le cas du recensement de 1937 en URSS.

Image : D.P n°8003 Le stalinisme page 38-39 (la production de céréales : récoltes annoncées et réalité)

Le cas des recensements (et il en va de même d’une grande partie des informations statistiques fournies par l’Etat soviétique) est très éclairant comme falsification du réel.

En 1937 l’URSS dénombre sa population afin d’en montrer la remarquable fécondité et l’augmentation logique (au moins 180 millions par rapport aux 168 millions de 1933, chiffre fantaisiste inventé par Staline au XVIIème congrès du Parti le 26 janvier 1934) parce que c’est l’ inéluctable preuve de la réussite soviétique. Mais les chiffres sont terribles pour le gouvernement et révèlent la disparition de près de 18 millions d’ individus. Il ne fait que révéler l’ampleur des purges staliniennes et de la famine du début des années 30 liée à la collectivisation forcée. Le recensement est donc confisqué.

Ce recensement prévu en 1932 puis différé à 1935 est lancé l’année suivante sous l’égide du Guide et en grande pompe : annonce dans la Pravda le 1er janvier 1037, réalisation en une journée du 5 janvier après-midi au 6 janvier au matin, mobilisation de 1 250 000 agents. En janvier 1937, Ivan Kraval principal organisateur obtient 156 millions de soviétiques porté à 162 millions en gonflant les effectifs du NKVD, des militaires, des individus en déplacement et des populations sous contrôle (déportés et colons). Il communique le résultat dans un rapport confidentiel à Staline et à Molotov (président du Conseil des Commissaires du Peuple). Ou bien Staline avait menti en 1934 ou bien l’URSS avait perdu 6 millions d’individus entre 1934 et 1937. Il fallait dont réagir : le chef du bureau de la population de Leningrad, Serov, rédige un rapport et annonce " l’organisation du sabotage du recensement de la population de 1937 a abouti à ce que ce recensement oublie de prendre en compte une partie de la population ". Il s’agit d’un sabotage trostskiste bien entendu. Serov prouve le sabotage en récapitulant les 6 millions qui n’ont pas été comptabilisés (absents, déclassés sans passeport, sectes religieuses qui refusaient le recensement, …). Les statisticiens allaient donc le payer de leur poste, de leur liberté, de leur vie (Kraval fusillé en 1937). Le 25 septembre 1937 le Conseil des Commissaires du peuple déclare le recensement défectueux et le classe comme confidentiel. Un nouveau recensement est conduit avec grandes précautions en janvier 1939. Il aboutit au chiffre officiel de 170 557 000 soviétiques (les statisticiens n’ayant pourtant compté que 167 600 000) grâce aux déportés. On décora les responsables de l’opération, on en déclara confidentiels les résultats sauf quelques grands tableaux de synthèse qui furent publiés.

Curieusement Staline a préféré supprimer les statisticiens plutôt que de voir l’effet politique de la famine de l’hiver 1932-33, mais il a gardé les archives !

  

C. L’apocryphe :

Et ce peut être aussi l’apocryphe, c’est-à-dire l’a posteriori d’une histoire qui réécrit le passé selon les règles et les intentions de son présent.

Nombreux sont les exemples possibles qui concernent le plus souvent de grands textes de référence dont la rédaction a compilé tardivement des récits oraux.

C’est l’Odyssée et l’Iliade aussi bien que la Bible ou le Coran qui appellent ce type de remarques. Ce pourrait aussi être le cas de la fausse donation de Constantin (inventée au VIIIème siècle). Il ne s’agit pas de les considérer comme des faux mais plutôt comme des récits mythologiques a posteriori et des livres sacrés fondateurs (idées religieuses et morales traduites en récit historique de genèse afin de délivrer un message théologique).

Image : Découverte Gallimard n°170 Jésus par Gérard Bessière, page 25 le plus ancien manuscrit des Evangiles fragment de papyrus (6X9 cm) daté du début du IIème siècvle et contenant le texte de jean sur la passion

Image : Découverte Gallimard n°170 Jésus par Gérard Bessière, page 132-133 extrait d’un manuscrit (évangéliaire d’Ebbon) carolingien provenant de l’abbaye de Hautvillers (vers Epernay) en 820 et représentant les quatre évanglistes : Luc(le taureau animal des sacrifices parce qu’il commence par le Temple), Matthieu (un jeune homme signe de sa sensibilité à l’humanité de Jésus), Jean (l’aigle car il voit tout et Marc (le lion car il commence par la prédication de Jean-Baptiste dans le désert)

Nous allons donc nous intéresser aux Evangiles. Il s’agit de deux séries de textes :

- les évangiles canoniques considérés comme inspirés par Dieu par les Eglises chrétiennes et qui constituent les quatre premiers livres du Nouveau testament (Mathieu, Marc, Luc et Jean)
- les évangiles apocryphes, pas reconnus comme la règle, rejetés par les Eglises : les plus connus sont l’Evangile selon les Hébreux, l’Evangile de Pierre, l’Evangile de Thomas et le Protoévangile de Jacques.

En fait tous ces évangiles sont apocryphes (au sens de secrets et d’authenticité douteuse). Sont-ils pour autant des " faux " historiques ? Sont-ce des " fictions " ? Pourquoi l’Eglise en a-t-elle choisi quatre pour en faire des vrais et dénoncé les autres comme des faux ?

Pour répondre, il faut se rapporter au terme évangile, du grec evangelion ou bonne nouvelle, ce terme évoque le kérygme (l’annonce, la proclamation), c’est-à-dire le message de Jésus ou l’annonce de ce message – aujourd’hui le kérygme désigne plus spécifiquement la première prédication chrétienne. Dès le Ier siècle (Marc utlilise le substantif évangile) mais surtout au IIème siècle (l’auteur Justin écrit vers 155 " les mémoires des Apôtres qui sont appelés évangiles " Ière Apologie), le mot Evangile désigne strictement les écrits racontant la vie et la prédication de Jésus. Ce sont des témoignages et l’historien enregistre ce fait et analyse ces écrits qui ne sont ni une biographie, ni une histoire mais l’expression édifiante du salut apporté par Jésus. Ainsi les paraboles sont-elles un genre littéraire appartenant à la tradition juive, employé par jésus avec prédilection et micro-récit qui relève du langage poétique (donc ne sert pas à expliquer)

Ce n’est qu’à partir des années 70-90, avec la disparition des témoins oculaires que certains consignent les souvenirs de la vie et de la prédication de Jésus, soit près de 50 ans après sa mort. C’est aussi à compter de 70 que les chrétiens refusent de solidariser avec la grande révolte des Juifs de Judée (66) qui aboutit à la destruction du Temple (70) par les armées romaines de Titus. Donc les Evangiles livrent plutôt ce que les auditeurs ont compris de la prédication et des actes de Jésus et l’interprétation qu’ils en ont faite en fonction des besoins des premières communautés. Mais tous démontrent qu’ils ont été déroutés par ses propos comme par ses actes. Voilà qui explique la floraison d’Evangiles (une cinquantaine).

C’est pourquoi à la fin du IIème siècle les communautés locales décident de faire un tri et de retenir comme " canoniques ", c’est-à-dire les plus valables sur la vie et l’enseignement de Jésus (mais au nom du christianisme, pas au nom de l’histoire), écartant les autres comme apocryphes (au sens de " caché ", " secret " au départ). Cela n’a pas empêché les évangiles apocryphes de survivre et de circuler, voire de se démultiplier jusqu’au Moyen-Age. Ils sont souvent présentés comme un révélation confidentielle de Jésus à l’un de ses disciples (Thomas, Pierre, Nicodème,… par exemple).

Qui raconte la naissance de Jésus dans une grotte entre l’âne et le bœuf ? Qui évoque les premiers " miracles " de Jésus et ses démêlés avec ses maîtres ?…les évangiles dit apocryphes ! Evangile des Ebionites, évangile des Egyptiens, évangile arabe, évangile arménien, évangiles de Judas, de Marcion, de Matthias, du pseudo-Matthieu, des Nazaréens, …soit plus d’une vingtaine quasi perdus sauf le nom. Ils sont dits apocryphes par l’Eglise et le terme change de sens au cours du IIIème siècle : de secret et réservé à des initiés (parce que spécifiques de certaines communautés), ils sont rejetés par la communauté. Au concile de Laodicée en 360 le terme canonique est appliqué aux seuls textes déclarés authentiques et le terme apocryphe réservé aux autres considérés comme erronés. Certains sont pourtant proches des évangiles synoptiques (des trois Matthieu, Marc et Luc, qui peuvent être mis en parallèle), d’autres au contraire ont un contenu doctrinal déviant. Et quelques uns sont " romanesques " en voulant combler les vides de l’histoire de Jésus laissés par les premiers évangiles.

C’est le cas du Protévangile de Jacques ou Histoire de Jacques sur la naissance de Marie, écrit en grec vers 150. mais il faut comprendre que ces évangiles apocryphes ont eu souvent une grande influence dans la piété chrétienne, l’imaginaire de certains cercles chrétiens et l’iconographie artistique (cf l’évangile du pseudo-Matthieu qui parle de l’âne et du bœuf, rédigé au VIIème siècle).

Les quatre Evangiles canoniques sont dus à Marc (le plus ancien écrit pour des païens peut être à Rome vers 65-70 en grec populaire), à Luc (vers 70-80 après la ruine de Jérusalem, en un grec d’élite), à Mathieu (écrit en grec vers 80 au nord de la Palestine pour des Juifs) et à Jean (fin Ier siècle à Ephèse en Asie Mineure, écrit en grec et très sensible à toute l’histoire de Jésus). Marc est le compagnon de Paul de Tarse puis de Pierre (identifié au Jean surnommé Marc). Mathieu est l’un des douze apôtres appelé Lévi chez Marc et Luc, il est percepteur (publicain) à l’origine. Luc était médecin et fut le principal compagnon de Paul. Jean, fils de Zébédée, est un des douze apôtres, " le disciple que Jésus aimait ".

Mais ces quatre évangélistes ont une particularité, celle de donner de la personnalité et de la vie de Jésus des éléments vraisemblables.

 

D. Le mensonge :

On peut distinguer deux ordres d’idées : le mensonge par mythification ou bien par omission.

Dans le premier cas c’est le western américain qui est visé.

Image : D.P n°8028 en 2002 Histoire et cinéma aux Etats-Unis par Jacques Portes, pages
Image extraite de Little Big Man d’Arthur Penn (1970) avec Dustin Hoffman
Image extraite de La chevauchée fantastique de John Ford (1939)
Image extraite de Danse avec les loups de Kevin Costner (1990)

Parmi les nombreux thèmes historiques traités par le cinéma américain (la conquête de l’Ouest, les guerres dont les guerres mondiales, la guerre froide, la guerre du Vietnam, la guerre de Sécession, la construction d’une nation, l’esclavage et la question noire, les présidents, la grande dépression, l’immigration, les sixties, ….) le western constitue un genre proprement américain. Le premier western date de 1903 et l’un des classiques du genre est La chevauchée fantastique (1939) de John Ford.

Les grands westerns reconstruisent l’histoire au mépris de la vérité mais au bénéfice de l’idéologie conservatrice et puritaine des WASP : la vision des cow-boys portant tous des revolvers et arborant un vaste Stetson, celle de la cavalerie qui intervient pour escorter les diligences et appuyer le droit et celle des Indiens avec les mêmes coiffes emplumées et les mêmes tipis quelles que soient leurs tribus, voilà qui a fini par être perçu comme authentique, même si historiquement il s’agit d’inexactitudes, voire de mensonges (l’armée est impitoyable aux indigènes et n’escorte pas les diligences mais facilite le travail des constructeurs de ligne de chemin de fer, des éleveurs qui exproprient ou des fermiers qui exploitent la main d’œuvre locale ; les conflits individuels sont ceux des éleveurs et des fermiers qui se concurrencent ou bien des constructeurs de chemin de fer qui s’affrontent) . C’est ce qui explique pourquoi La Horde sauvage (1968) de Sam Peckinpah ou Little Big Man d’Arthur Penn (1970) ont choqué le public en dénonçant les comportements abominables de l’armée ou que le conflit sanglant des éleveurs et des fermiers du Wyoming réalisé par Michael Cimino dans La porte du paradis (1979) fut éreinté par la critique et n’obtint pas de succès. Et le Jeremiah Johnson (1972) de Sydney Pollack qui est un hymne à la nature inviolée de l’Ouest et à l’harmonie des hommes et femmes avant d’être rejoints par la violence de la civilisation est resté incompris.

En effet le western né avant la Première guerre mondiale s’impose à compter des années 30. Presque toujours il s’agit d’un bon américain - ou d’un mauvais garçon qui au fond de lui a l’étoffe d’un vrai héros - qui s’impose contre les bandits ou lutte contre les Indiens ; fort de son bon droit, il s’entoure d’un groupe qui lui permet de faire triompher la juste cause…blanche. C’est l’image positive qui assure la victoire des valeurs démocratiques et du progrès technique qui fonde les Etats-Unis. Le cow-boy est un mythe : il respecte un code d’honneur et protège les opprimés ou les innocents, même s’il s’agit d’utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins. Les Indiens sont sauvages et brutaux, vaincus par la valeureuse cavalerie américaine - alors que tous les combats militaires montrent souvent des combats incertains et moins meurtriers que ceux décrits. Même le progressiste John Ford cultive l’image flatteuse de l’officier droit et sincère. Et les Indiens de référence sont les Sioux ou les Cheyennes parce qu’ils étaient plus combatifs et que leur vêture est canonique (alors qu’ils ne sont que quelques pour cents des tribus des plaines).

Le western fournit de l’Ouest américain une vision ensevelie sous la légende alors que le décor habituel de l’Arizona et de Monument Valley si souvent utilisé par John Ford n’a eu qu’une place très marginale pour les colons et les diligences du XIXème siècle de la conquête. C’est à tel point que les jeunes soldats partis au Viet-Nam y avaient puisé à la fois leur idée de la guerre et la représentation de leur puissance : ils allaient se comporter comme John Wayne avec les Viet-congs nouveaux Indiens.

Paradoxalement les acteurs du western sont tous blancs : les " peaux rouges " ne sont pas des acteurs indiens mais des Blancs de type mexicain ou méditerranéen … il faut attendre Danse avec les loups (1990) de Kevin Costner pour avoir des Indiens Sioux Lakota (ils parlent dans leur langue et le film est alors sous-titré) comme acteurs – ce qui n’empêche pas que le lieutenant Dunbar qui se marie dans la tribu épouse une blanche élevée par les Indiens !

Le drame démographique (épidémies, alcool) vécu par les Indiens n’a jamais été porté à l’écran en tant que tel ! Et depuis les années 90 le genre s’est étiolé pour ne donner lieu qu’à quelques productions isolées (Kevin Costner, Clint Eastwood) mais, paradoxalement, c’est le film de guerre qui a intégré les règles du western : personnage dont la quête de droiture et de justice est construite dans un territoire inconnu et hostile, message consensuel qui glorifie les valeurs américaines ; il suffit de penser à Il faut sauver le soldat Ryan (1997) de Steven Spilberg ou à Les bérets verts (1968) de John Wayne.

Pour le second cas voici l’exemple de Marco Polo (1254/1255–1324): est-il un menteur ou un faussaire ?

Image : L’Histoire n°261 page 76 et L’Histoire n°237 page 21

Nous connaissons tous l’œuvre remarquable de Marco Polo Le Livre des merveilles ou Le Devisement du monde . Dans les années 1995 une polémique a en effet surgi après la publication de la sinologue de la British Library à Londres, Frances Wood qui affirmait que Marco Polo était une sorte de faussaire : " il n’a probablement jamais voyagé beaucoup plus loin que les postes de commerce familiaux sur la Mer Noire et à Constantinople. "

Les spécialistes s’entendent sur les points suivants. Le personnage est historique : famille de commerçants vénitiens ayant des intérêts à Constantinople et sur les rives de la Mer Noire, archives vénitiennes conservant une cinquantaine de documents relatifs aux parents, à la maison et à la tombe de Marco Polo dont un testament qui libère un serviteur tartare. Mais il comporte beaucoup d’énigmes : légendes médiévales (hommes à tête de chien, peuples de Gog et Magog royaume chrétien d’Orient dirigé par le prêtre Jean,…) ou mensonges (il prétend la victoire mongole sur la cité chinoise de Xiangyang en 1273 grâce aux machines de guerre qu’il  aurait construites….alors que la ville est prise un an avant son arrivée !).

La controverse porte sur " les silences " curieux du Livre des Merveilles dont la rédaction est elle-aussi énigmatique (dicté en prison à Gênes à Rustichello de Pise qui écrit ou transcrit en français ou bien écrit ou transcrit à Bologne en latin par Fra Pippino ). Citons le silence sur la Grande Muraille, sur ‘utilisation des baguettes, du thé, de l’écriture, des pieds bandés des femmes, de l’imprimerie……alors que ces sont des éléments majeurs qui symbolisent la Chine dans l’imaginaire populaire. De plus les Polo prétendent avoir porté une lettre du pape à l’empereur mongol et Marco Polo se targue d’avoir été un familier du prince (comme gouverneur de la ville de Yangzhou pendant trois ans)…lettre qui n’existe pas dans les archives vaticanes.

Si le Livre des merveilles comporte autant de lacunes, c’est probablement parce que Marco Polo n’est pas allé en Chine : son ouvrage serait un condensé d’informations recueillies auprès de sa famille auprès des voyageurs arabes, ou pris dans les ouvrages arabes et perses. Une analyse approfondie montre qu’il s’agit toutefois d’un texte qui n’est pas vraiment un récit de voyage ni un livre de marchand mais parce qu’il fournit un aperçu de la puissance impériale mongole, il procède plutôt du rapport de fonctionnaire et de l’encyclopédie par un conteur enthousiaste à l’usage du Grand Khan Koubilaï (auteur du siège de Vienne en 1241). Rien ne s’opposerait à l’existence d’un séjour entre 1272 et 1295 en terre mongole, surtout dans les zones administrées par le Khan….et son ignorance pour les Chinois prouverait a contrario sa réelle intégration dans la société mongole qui les méprisait.

C’est donc sur cette incertitude qui n’enlève rien à l’intérêt du texte du Livre des Merveilles ni à sa valeur d’aventure sur l’Asie et de soif de connaissance du monde en prélude aux grandes découvertes que je clos mon inventaire.

 

Pour conclure :

Au terme de ce parcours je ne suis pas certain d’avoir traité le sujet, ni clairement défini le faux par rapport à la fiction, ni perçu le vrai faux du faux vrai. Les exemples énoncés sont tous dans l’ordre du " faux " plutôt que dans l’ordre de la " fiction "… encore que… ! Il balayent tous les types de supports et de messages, du récit à l’écrit, de l’icône à l’image animée. Ils disent souvent plus sur les intentions de leurs créateurs que sur leurs effets réels, sur les idéaux de leur temps que sur leur contexte…mais c’est aussi un pan de l’Histoire et peut être un art. et de l’art à l’artifice il n’y a qu’un petit pas : celui du leurre, celui de l’habileté !