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Thème " Quelle histoire pour l’Afrique ?"

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Table ronde animée par Catherine COQUERY-VIDROVITCH (Paris VII) avec
Sophie DULUCQ (Toulouse), Lucette VALENSI (EHESS), Ibrahima THIOUB (Cheikh Anta Diop au Sénégal) et Alessandro TRIULZI (Istituto Universitario Orientale)

Cette histoire de l’Afrique (le point d’interrogation n’est pas fondé), il est utile de l’aborder aujourd’hui dans les termes suivants :
- quelle chronologie ? quelle périodisation ?
- quelles sont les mobilités culturelles qu’il faut prendre en compte?
- comment écrire l’histoire de l’Afrique aujourd’hui?

1- quelle chronologie ? quelle périodisation ?

CCV : L’Afrique a une très vieille histoire (berceau de l’humanité, Lucy,…) mais elle n’est vue pendant longtemps que sous l’angle européocentré en trois périodes (précoloniale en millénaires de stabilité, coloniale en deux siècles de modernité, et post-coloniale en quelques décennies d’indépendances-dépendances) et cette vision européenne est lourde de préjugés liés au contexte (africains manipulés, idée de race " scientifiquement hiérarchisée " au XIXème siècle, longue expansion bantoue ignorée, contacts romains puis pré-musulmans minorés,…). C’est l’invention occidentale d’une Afrique primitive figée dans sa tradition et ses " ethnies ". On peut s’étonner d’une affirmation aujourd’hui mise en question : l’histoire commence avec l’écriture, les peuples qui n’ont pas d’écriture n’ont pas d’histoire, alors que l’histoire de l’Afrique est anté-historique…et berceau de l’humanité (cf Yves Coppens).

LV : Deux observations :
- il faut distinguer plusieurs temporalités en fonction des Afriques et non d’une entité Afrique : la Préhistoire, c’est subsaharien, par contre l4afrique du Nord du Maroc à l’Egypte est liée à la Méditerranée (Vandales, Arabes, Turcs, Ottomans)
- mais il faut rappeler que Nord et sud sont parfois liés : cas de l’Egypte, cas des pèlerinages à La Mecque, cas de l’islamisation subsaharienne (Al Mansour), axes de communication et échange de produits (or, esclaves, …).

IT : Cette périodisation date en fait d’après 1945 et s’appuie sur le colonial qui est en quelque sorte le repère fondateur. Il faut donc réexaminer les enjeux de cette " naissance " pour en comprendre les usages (exemples significatifs: les Africains ou encore les Noirs dont la terminologie est intrinsèquement occidentale).

SD : Cette ou ces périodisations sont des constructions intellectuelles, et qui plus est européennes. Il en va de même des découpages géographiques ici utilisés. Cela laisse des traces implicites, y compris chez les Africanistes et les historiens africains : Afrique blanche et Afrique noire, Afrique de l’Ouest et Afrique australe ….qui reprennent des entités coloniales (ex empires coloniaux) sans les mettre en question. Il faut donc dire d’où l’on parle.

2 - quelles sont les mobilités culturelles qu’il faut prendre en compte?

CCV : Les Blancs européens découvrent les Africains mais les Africains découvrent les " étrangers " et c’est cette face là qui manque. Or les Africains ont assimilé déjà quantité d’apports qui ont contribué avec leurs échanges internes (sel, or, esclaves, cuivre, …) à remodeler leurs paysages, leurs croyances, leurs systèmes sociaux et politiques. De plus il ne s’agit d’une Afrique une mais plurielle, laboratoires d’expériences humaines.

AT : Ce qui a été étudié c’est ce qui est figé, ce sont les " centres ". On a surtout fait une histoire des Etats, des pouvoirs (et de préférence des pouvoirs centraux forts). Or l’Afrique est plurielle (53/54 Etats) mais aussi leurs sociétés sont des sociétés à contacts (voir la place de la parentèle, du mariage, des réseaux, voire des identités africaines qui " bougent "). C’est donc les marges, les mobilités qu’il importe d’explorer.

LV : Etats et Empires ont existé, objet des historiens occidentaux et africanistes. Les sociétés aussi mais objet d’études des sociologues et ethnologues. Il convient donc désormais de lier le politique au social et observer les étapes souvent liées aux conquêtes.
Parmi ces mobilités souvenons-nous des circuit du sorgho, du millet, du maïs, de l’ "or, des esclaves,…tous liés à des mouvements, voire des apports externes (maïs portugais par exemple), mais avec des changements lents.

IT : Les mobilités ne sont pas que physiques : elles sont aussi identitaires. Ainsi en fonction des contacts les ethnies absorbent et excluent. Il serait intéressant d’étudier les capacités de dissidence, les contestations des centres et l’on verrait le rôle des marges mais aussi l’inventivité, les échanges et les circulations intellectuelles.
Il y a tout un processus qui vise à se réapproprier ce qui vient de l’extérieur, à l’indigéniser (une étude des pèlerinages est éclairante, avec des transformations significatives). N’oublions pas que l’Africain est d’abord d’un lieu d’origine : il se définit d’abord par un espace et non par un patronyme.

3 - comment écrire l’histoire de l’Afrique aujourd’hui ?

CCV : L’idée d’ " Afrique " a été construite par les Européens : les historiens la remettent en question et s’orientent vers une histoire des Africains. Cela renvoie l’histoire classique à un vaste problème épistémologique : comment écrire l’histoire de l’Autre ? 

LV : Les christianismes, l’islam (ou les islams) sont des apports étrangers à l’Afrique même si en Ethiopie ou en Afrique du Nord ils ont été de véritables souches. Il faut constater que ces religions ont subi des adaptations au contexte local et sont devenus une spécificité (cf l’habillage de la Vierge apportée par les Portugais en Reine Béatrice par ex). Il y a apports et syncrétisme.

CCV : Que faut-il penser de l’afro-pessimisme à la française : l’Afrique est en crise ?,…l’Afrique est mal partie ?

AT : Ce qui importe est ce que " j’ai en commun avec l’Afrique ". C’est pourquoi il faut se tourner vers une histoire régionale, entre les Etats…et ce ne sont pas les Européens qui peuvent seuls faire cette histoire.

IT : Il s’agit bien de faire l’histoire de l’écriture de l’histoire de l’Afrique pour mieux comprendre. Avec la décolonisation l’histoire de l’Afrique est une écriture de combat qui doit réagir à la conception de l’histoire de l’Autre des Européens, laquelle est restée dans la dénégation de l’historicité africaine (la couleur noire, l’articulation sur le racisme,…). Pour réhabiliter cette histoire, il convient de :
-remettre les Africains dans la dignité et l’historicité : l’Afrique a une histoire, les Africains qui sont Noirs sont capables de se gouverner ;
- dépasser l’idée que les Africains sont tous frères et en harmonie et que le mal viendrait exclusivement de l’extérieur : il s’agit de plonger dans les crises et les luttes internes. Il faut réfléchir aux dissidences (aucune rébellion n’a été vaincue depuis dix ans).
Voilà qui est de nature à dépasser la subalternité de l’Afrique et la vision manichéenne et chromatique (les esclaves noirs malmenés, les méchants blancs). Ainsi tous les Africains n’ont pas été victimes de la traite des esclaves (elle fut transatlantique et transaharienne).

SD : Il y a plutôt des histoires de l’Afrique.

AT : On se bat sur les représentations du passé car c’est le moyen de répondre au problème du " futur incertain " qui est posé en Afrique.

Proposition de texte Louis-Pascal Jacquemond 25/10/03