Qu’est ce que l’histoire de l’environnement ?

Vendredi 12 octobre

11h-11h30 Hémicycle de la Halle aux Grains Blois.

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Débat animé par Robert Delort, professeur émérite des universités de Paris et Genève

Avec Pierre Alexandre, chef de travaux à l’Observatoire Royal de Belgique, Corinne Beck :maître de Conférences à l’Université de Nantes, Georges Bertrand :professeur émérite à l’Université de Toulouse II, CNRS, Géode, Géographie de l’environnement, Giovanni Chérubini : professeur à l’Université de Florence, Marcel Jollivet : professeur émérite à l’Université de Nanterre.

1ère partie : définitions

2e partie : exemples

3e partie :à quoi ça sert ? comment l’aborder ?

I Qu’est ce que l’environnement ?quelle histoire ? qu’est ce que l’histoire de l’environnement ?

Pour R.Delort, c’est ce qui est autour de l’homme, c’est une préoccupation qui semble récente, un mot d’origine français (médiéval) revenu par l’Anglais en 1825 : tout ce qui entoure les êtres vivants et depuis 50 ans tout ce qu’il y a autour de l’Homme. Le président Pompidou a crée pour la première fois un ministère de l’environnement en 1971 après une visite aux Etats-Unis. L’environnement est assimilé au milieu ambiant :ensemble des objets matériels, êtres vivants, climats…La Fontaine dans une fable parle " sur le milieu qui l’environne ".

En fait, c’est une préoccupation ancienne, sans doute dès le début de l’histoire humaine même si le mot pour le dire n’existait pas. Chez les Grecs, on en était conscient (cf Platon dans un texte fameux décrivant l’Attique).Les historiens s’en préoccupent depuis le XIXe siècle (cf Michelet : "début de ce combat qui n’a de cesse de l’homme contre la nature ").

Difficulté : comment le temps de la nature ( échelle de temps incommensurable sur plusieurs milliards d’années), le temps de l’homme (quelques milliers d’années, quelques années) et le temps des animaux, des plantes sur des millions d’années peuvent ils se relier ?

Problème :le temps de la nature est irréversible même si les événements sont cycliques, l’histoire de l’environnement doit être centré sur l’homme mais les événements doivent intervenir.

D’où cette définition de l’environnement : ensemble des éléments qui forment dans la complexité de leurs relations, les cadres, les milieux et les conditions de vie de l’homme et de la société, c’est donc tout ce qui est autour de l’homme et en relation avec lui

L’historien géographe ne peut ignorer la richesse de ces approches mais doit les situer dans le temps, l’espace, les hommes.

Corinne Beck : dans la pratique, cette définition ne peut se résumer à une étude dans le temps de la faune, des plantes, c’est étudier les interactions, interrelations entre l’Homme (société du passé) et son environnement(les différents milieux dans lesquels il s’est installé)

Comment les sociétés du passé ont agi, géré leur milieu ?intégré ou non les contraintes de leur milieu ? mais c’est aussi comment les milieux ont agi sur les sociétés ?

Comment les sociétés se sont elles représentées dans cet environnement ? nous avons des traces archéologiques ; comment ont elles perçu leur sensibilité à l’environnement ? il n’y a plus aucune rupture entre nature et culture.

Marcel Jollivet : La notion d’environnement a un sens " moderne " plutôt contemporain. Elle a émergé dans les années 60 avec une force et une définition plus précise. C’est une notion qui rend compte de la situation des sociétés contemporaines vis à vis de la nature, elle est historiquement très précise. Elle est liée à l’état des techniques et connaissances scientifiques. Notre société part des énergies fossiles pour passer à l’ère de la biologie (OGM)= saut historiquement qualitatif. Ce qui change dans la façon de poser un même problème :

1er aspect : l’histoire des représentations de la nature (les sensibilités par rapport à la nature)

2e aspect :les incertitudes :l’histoire de l’environnement est pleine d’incertitudes ex les controverses sur le climat. L’historien doit apporter sa contribution :la glaciologie joue un rôle fondamental ; les variations de CO2 dans l’atmosphère amènent des changements de climat.

Georges Bertrand : on a besoin des historiens dans cette histoire de l’environnement Leur contribution est très faible actuellement. C’est une occasion perdue de s’ouvrir à une problématique nouvelle. Il faut voir avec quelles méthodes, avec quels concepts, on peut développer cette histoire.

 

Giovanni Cherubini : L’histoire de l’environnement a une histoire très jeune de quelques dizaines d’années ; elle correspond à une nécessité du présent mais qui entraîne une réflexion sur l’histoire des siècles passés. Il faut construire les cas dans lesquels les hommes du passé se sont trouvés en forte difficulté avec leur environnement. Pour la République de Venise, ce sont les eaux de sa lagune ;pour les villes italiennes, le problème de la pollution des eaux : mauvaises odeurs (humeurs),pour fonder un nouveau village, il faut avoir " bon air, bonne eau ".

Dans l’histoire de l’environnement, l’apport dialectique homme-nature est en continuel changement. Ces changements sont plus ou moins accentués par périodes, siècles. .il faut mesurer ces changements : mutations climatiques, séismes…il faut tenir compte des changements des hommes : démographie, société urbaine ou non ,organisation politique, niveau de connaissances scientifiques et techniques. A ces conditions, l’histoire de l’environnement peut être une partie importante de l’histoire des hommes.

II EXEMPLES

P.Alexandre quelques exemples de l’apport de l’historien dans les fluctuations du climat :celles-ci sont connues par les sciences exactes (carbone fossile, dendrochronologie), comment faire pour les périodes anciennes ? le thermomètre n’existe que depuis le XVIIe siècle, les mesures datent de la 2e moitié du XVIIIesiècle. L’historien comme E.Le Roy Ladurie peut utiliser des gravures du glacier alpin, des textes sur les étés froids, en tirer des diagrammes pour montrer le petit âge glaciaire qui s’est terminé en 1850

En ce qui concerne l’étude des séismes, le sismographe n’existe que depuis 1900 avant nous n’avons que les sources historiques pour les étudier. Pour la construction du tunnel sous la Manche les experts ont déclaré zone peu dangereuse, des documents historiques du 6 avril 1680 signalent des tremblements de terre. Il y a donc apport capital de l’historien

Autre apport de l’historien :la critique historique, il ne faut retenir que les témoins des faits. De 1338 à 1400, un chroniqueur belge a inventé de faux textes climatiques et des tremblements de terre.

R.Delort : quand il s’est agi de la construction d’une centrale nucléaire en Alsace, il fallait consulter des textes anciens :en 1356, un tremblement de terre aété ressenti de Prague à paris, même des textes carolingiens signalent des tremblements de terre.

Georges Bertrand donne un exemple espagnol montrant la contribution de l’historien à une mutation complète de l’histoire de l’environnement : en Espagne, il y a une dissymétrie au NW entre l’Ibérie sèche et l’Ibérie humide jugée d’ordre bioclimatique. Une analyse plus fine de photographies du terrain montre que les paysages du Sud sont plus secs, plus dégradés que ne l’indiquait le climat. Il se dégageait une impression que la pression des hommes était plus forte que sur le versant Nord ; problème :, pourquoi ?

Hypothèse : le système pastoral de la Meseta ,mis en place par la monarchie espagnole avec des privilèges exorbitants, du XIVe au milieu Xxe siècle, est il en cause ?JPierre Marie a analysé les archives pour rétablir la voierie du système (les routes), en rétablissant les cartes et en ajoutant les densités de moutons qui s ‘étaient succédé sur les paysages il a montré la dégradation de la montagne mais ce qui est intéressant c’est que les paysages actuels continuent à évoluer même après la fin du système ; il y a donc un phénomène d’inertie qui donne des explications aux botanistes dans le fait d’y trouver certaines plantes. Aujourd’hui, il y a reforestation sur des bases économiques et historiques (" le mouton espagnol a brouté la forêt ")

M.Jollivet :le discours de l’historien apparaît comme un discours annexe qui apporte son concours. Quelle influence des tremblements de terre sur l’installation des hommes ? Comment les sociétés de l’époque en prenaient acte ?pour le volcanisme, les populations connaissaient les risques mais s’implantaient quand même, elles prenaient le risque à cause de la richesse, qualité des terres volcaniques (risque mais ressource)

Pour le climat ? quel lien entre variation climatique et activités humaines ? de l’empire romain, il reste des traces de plomb dans les glaces de l’Antarctique.

Comment les sociétés humaines gèrent elles les contradictions ? elles ajustent risques et besoins.

Pour Ph Alexandre, l’histoire de l’environnement s’adresse un peu à des scientifiques purs et beaucoup à l’usage des historiens.

Pour G.Bertrand, l’intervention de l’historien n’est pas seulement d’apporter des documents mais de donner une dimension méthodologique et épistémologique aux sciences qui étudient la nature .

M. Jollivet donne l’exemple du Causse Méjean, causse nu, plateaux calcaires surélevés lors du plissement pyrénéen (alpin), espace aride : manque d’eau (calcaire, l’eau s’infiltre), manque de sols : steppe, élevage du mouton et idée que cela a toujours été comme cela.

Faux, le Causse a été boisé en partie mais autrefois tout le Causse était boisé, ce n’est pas par déterminisme naturel que ce Causse est nu. Au XIXe siècle, il était un grenier à grains, il entrait dans un système intensif à l’époque :

Sur le causse, céréales

Sur le rebord, arbres fruitiers

Dans la vallée, prairies

Pourquoi ce n’est plus comme cela ? cela renvoie aux structures agraires. Une partie du Causse appartenait à de grands domaines où les déboisements se sont faits. L’autre partie était familiale avec un système de polyculture-élevage. C’est donc l’histoire des activités humaines qui explique et non le déterminisme physique.

Les sociétés ont des logiques différentes cela crée des conditions, des activités différentes.

Pendant longtemps et jusqu’aux années 1950, mouton= roquefort= plutôt pauvre, maintenant l’élevage du mouton est moderne, plus riche ,on peut faire un contresens complet.

R.Delort apporte d’autres exemples : certaines mers (Baltique, Noire) sont récentes d’où changement de vie des populations ; avec le Gulf Stream, vie sur le Groenland ;

Pour la malaria, les petits jeunes des montagnes mourraient du " mauvais air ".

G.Cherubini exemple de la forêt des montagnes de l’Apennin entre le Xie et le Xve siècle. La forêt est le résultat de la nature et du climat ; aller contre cette situation est un gros risque pour les hommes. Une variation d’un degré produit un changement très sensible dans les champs. L’homme a défié cela.

Début XIVe à fin XVIe avec l’essor démographique multiplication des :inondations, élévement des lits des cours d’eau ; l’homme a forcé la montagne au changement des arbres avec la diffusion du châtaigner La châtaigne a remplacé les grains dans l’alimentation.

La montagne peut aussi être étudiée au niveau des mentalités : la montagne était vue comme un désert pour les moines, les ermites, un lieu de périls, de bêtes sauvages, de loups, de brigands..En liaison avec les seigneurs de la montagne, la sûreté des bois devait être garantie car l’interêt de la couche marchande qui dominait la ville exigeait cela.

III A quoi sert l’histoire? comment l’aborder ?

C.Beck : on ne peut nier les formidables accélérations mais il ne faudrait pas penser que les sociétés anciennes n’ont pas connu de problèmes écologiques même s’il n’y a pas de traces écrites. L’Histoire occupe une place primordiale.

M.Jollivet : le problème auquel on se heurte, c’est comprendre le processus, l’enchaînement des causes, la temporalité ; il n’y a pas moyen de faire des expériences. Des séries de temps permettent de saisir le schéma de causalité, de comprendre ; l’Histoire est une science expérimentale donc irremplaçable

Quand on fait des travaux, on décrit un cas particulier, il faut le dépasser pour arriver à un cas général. On compare des situations caractérisées dans une synchronie et il faut les voir évoluer dans le temps. En Histoire, la généralisation est possible à condition qu’on ose sortir d’un cas particulier pour une généralisation ; il faut savoir transgresser la spécialité thématique ou la période. L’Histoire a un apport irremplaçable car elle sait parler du temps.

Pour G. Bertrand, actuellement l’environnement est dominé par les sciences de la nature dont l’écologie scientifique qui concentre 80% de la recherche environnementale et qui analyse des systèmes ; ils travaillent sur la dynamique des systèmes, tout le monde a négligé le temps long c’est à dire l’évolution. Il y a une réflexion à faire autour du temps de l’environnement, elle est en cours. Les problèmes de méthode ne sont pas résolus, il y a une place à prendre.

R.Delort l’histoire de l’environnement a une place dans l’évolution de l’humanité.

C.Beck : l’Histoire est un élément essentiel mais les historiens ne sont pas portés sur l’environnemental. IL faut s’inscrire dans une autre approche épistémologique. Pour faire l’histoire de l’environnement,

- Il faut casser les cloisonnements chronologiques classiques

L’Histoire est un pilier fort mais pas un pilier suffisant de l’histoire environnementale.

G.Cherubini est d’accord pour la périodisation et précise que l’histoire économique italienne n’étudie pas l’environnement.

Interventions de spectateurs :

- une remarque sur l’absence de préhistoriens et protohistoriens dans cette présentation de l’histoire de l’environnement

  

Conclusion de R.Delort

La France est un pays exceptionnel pour l’histoire de l’environnement car dans l’enseignement secondaire Histoire Géographie et Sciences sont associés. Cela devrait se poursuivre à l’Université pour former à l’Histoire de l’environnement.

 

CR : Chantal Sagnes.