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L'EVOLUTION DE L'OPINION PUBLIQUE ISEROISE DE 1940 A 1944.  

C. Tarriconel

«Pétain le preux, Pétain le juste, Grenoble et le Dauphiné…vous font hommage de leur cœur», «Grenoble, capitale de la Résistance».

 Ces deux citations, empruntées l’une au Petit dauphinois du 20 mars 1941, l’autre au discours prononcé le 6 novembre 1944 par Frédéric Lafleur, maire de Grenoble, lors de la visite du général de Gaulle, montreraient-elles que l’Isère serait passée de 1940 à 1944 d’une adhésion unanime à la Révolution nationale au refus de la dictature vichyste et de l’occupation allemande ?

En fait l’évolution de l’opinion publique est bien plus complexe, et surtout l’unanimité n’existera jamais, dans un sens comme dans l’autre. Le chaos provoqué par la défaite facilite tous les consentements. Abasourdie par la rapidité de l’effondrement de leur nation la majorité des Isérois, comme la majorité des Français, subissent les évènements et les décisions. Ils se mettent à penser "Pétain", qui se présente comme la seule et unique façon de penser français. Le premier paragraphe du rapport préfectoral de novembre 1940 sur l’opinion publique permet de dégager deux mécanismes de l’adhésion de la population au Maréchal :                        - Le sentiment d’une reconstruction nécessaire de la nation.

- L’engrenage du consentement. Aucune autre issue que celle proposée par Pétain n’apparaît aux yeux de la population.

Il faudrait ajouter à ceux-ci l’absence de lucidité de bon nombre d’Isérois pour qui Pétain n’est qu’une parenthèse pour sortir de la guerre et qui ne conçoivent pas que le vainqueur de Verdun ait d’autres projets politiques que la seule signature de la paix avec l’Allemagne.

Adhésion toujours les 19 et 20 mars 1941 lorsque le Maréchal vient rendre visite aux Dauphinois dans le cadre d'une tournée qui ressemble à s’y méprendre aux «Entrées»  des monarques de la fin du moyen âge dans les «bonnes villes» du royaume de France. Pétain vient prendre possession des villes de Grenoble et de Vienne devant des foules immenses, peut-être 150000 personnes à Grenoble.

Mais adhésion à qui? A quoi?

Comme le montre le rapport préfectoral du 17 décembre 1940 le malentendu est rapide entre la population et le régime de Vichy. Si l’attachement à la personne et au mythe du Maréchal est fort, il n’en va pas de même pour la politique du gouvernement et la Révolution nationale. La population iséroise reste anglophile et germanophobe, donc hostile à la politique de collaboration initiée par Pétain à Montoire. Ainsi la population se réjouit-elle du renvoi de Laval en décembre 1940. Le Maréchal aura la chance que les Isérois, comme bien des Français, assimilent sa politique étrangère uniquement à l’œuvre de son vice-président du conseil, qui devra porter seul pendant longtemps le fardeau politique de la collaboration.

Au lendemain de la naissance du nouveau régime l’ensemble de la population du département n’est donc pas pétainiste. Pour certains des 150 000 personnes spectatrices à Grenoble le 19 mars 1941, leur présence marque bel et bien l’adhésion à la Révolution nationale. Pour beaucoup d’autres, en revanche, elle ne signifie que l’espoir en un homme incarnant le patriotisme (maréchalisme).

En outre, la prise de pouvoir par Pétain est refusée dès ses débuts par une minorité d’habitants (cf. le rapport préfectoral de novembre 1940), que le pouvoir assimile aux communistes et aux étrangers, sans que le refus ne se limite dans la réalité à ces deux catégories de réprouvés.

Cette distanciation entre la politique du gouvernement et la personne du Maréchal se creuse davantage durant l’année 1941 qui marque un décrochage irréversible entre le régime et la population. Le rapport du sous-préfet de La Tour-du-Pin en juin 1941 montre que les Isérois ne soutiennent pas les troupes de Vichy chargées de «défendre» la Syrie française du danger anglo-gaulliste, bien au contraire, et que le salut de la France, pour une bonne partie d’entre eux, passe par Londres plus que par une régénération interne de la nation. Cette distanciation ne fait à cette date que renforcer l’attentisme, mais ne jette pas, loin s’en faut, une majorité d’habitants dans le camp de la Résistance. Celle-ci en 1941 reste embryonnaire, et il faudra attendre l’hiver 1942-1943 pour assister à la jonction entre l’hostilité à l’égard de la politique de Vichy et celle de l’occupant.

Plusieurs raisons expliquent cette jonction. Tout d’abord l’accentuation de la collaboration avec la création en février 1943 du S.T.O., mais également le durcissement du régime concrétisé par la naissance de la Milice, considérée d’emblée par la population comme l’équivalent français des Sections d’Assaut allemandes. Enfin, la défaite annoncée des Allemands à Stalingrad consolide les espoirs en une victoire des Alliés.

  Mais il est un écart entre le rejet des Allemands et du régime de Vichy et l’entrée en résistance. Ceux qui choisirent la désobéissance ne seront jusqu’à la fin qu’une minorité. Même après le débarquement la population apeurée par de possibles représailles allemandes et obnubilée par les difficultés de ravitaillement, restera confinée dans un attentisme de solidarité avec la Résistance, sans franchir la plupart du temps le cap de la lutte armée [vi].

  Les Isérois unis derrière le martyre de centaines de leurs fils[vii] n’existèrent donc pas plus que la Grenoble toute pétainiste du printemps 1941.



[vii] Les Allobroges en date  du 22 juillet 1944.