ARCHIVES MEDIEVALES EN DAUPHINE. 

Première partie : les pouvoirs.

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Depuis la mise en place des itinéraires de découverte en 5ème, les archives départementales de l'Isère ont accueilli de nombreuses classes désireuses de travailler sur la documentation médiévale. Pour faciliter l'accès aux manuscrits originaux, des extraits du "trésor" du patrimoine écrit du département ont été traduits, avec le souci que ces documents soient utiles aux enseignants et aux élèves. Ce recueil peut servir de point de départ à une recherche sur l'histoire locale, mais il permet aussi une réflexion thématique (qu'est-ce qu'un seigneur? une principauté?) et offre des opportunités pour un travail transdisciplinaire.

Cependant, l'utilisation en classe de documents mis en ligne ne remplace pas le contact direct avec les sources manuscrites. Notre ambition est aussi de mettre en valeur les ressources du patrimoine local avec le secret espoir qu’elles susciteront l'envie d'organiser une visite aux archives.

Le projet est de poursuivre la transcription et la publication de documents médiévaux, qui seront disponibles prochainement sur le site des archives départementales de l’Isère (www.archives-isere.fr ) et sur le site académique.

Nous adressons tous nos remerciements à M. René Verdier, Maître de conférences à l’Université Pierre Mendès-France qui a aimablement relu nos traductions.

Le service éducatif des archives départementales de l’Isère. O. Andru, C. Tarricone

 


L' ordre chronologique dans lequel ces textes sont présentés et le découpage en périodes tient compte de l’évolution de la principauté telles que l’historiographie actuelle la présente.

La première période (vers 1000-1250) est caractérisée par le maintien de structures territoriales héritées de l'époque carolingienne (empire, royaume de Bourgogne, diocèses) à l'intérieur desquelles se transforme la répartition des pouvoirs. La puissance publique détenue par l'autorité royale ou impériale s'efface au profit d'une seigneurie partagée (et disputée) entre évêques, comtes et simples châtelains.

La période 1250-1349 voit l’émergence réelle et tardive de la principauté du Dauphiné. Le surnom "dalphinus" apparaît dans la famille des comtes d'Albon en 1110, mais c'est au cours du XIIIème siècle que le surnom devient titre symbolisant l'autorité comtale et c'est en 1285 seulement que le terme de "dalphinatus" est utilisé pour désigner la principauté. Deux dynasties delphinales tentent successivement de constituer entre Rhône, Alpes, Provence et Savoie, une entité territoriale autonome et souveraine. Cette seconde période s'achève en 1349, avec le "Transport" de la principauté au royaume de France.

Les princes capétiens qui prennent alors le titre de Dauphin (par exemple Louis II qui devint par la suite Louis XI), achèvent la construction territoriale, apaisent les relations avec les principautés limitrophes et surtout rationalisent l'administration provinciale pour en assurer l'efficacité. Jusqu'à la fin du Moyen Age, le Dauphiné se transforme en province rattachée puis pleinement intégrée au royaume de France, tout en conservant des "libertés", des spécificités juridiques qui fondent une identité " dauphinoise ". A l'heure des guerres d'Italie, le Dauphiné sert de base arrière pour la préparation logistique des expéditions d'outre monts, et constitue une réserve en hommes (le chevalier Bayard) fidèles à la monarchie capétienne et conscients de leur identité provinciale.

Bibliographie 

BLIGNY B. (dir.), L’histoire du Dauphiné, Toulouse, Privat, 1973.
Collectif, Dauphiné, France. De la principauté indépendante à la province (XIIe –XVIIIe siècles), Presses Universitaires de Grenoble, 2000.
Collectif, regards sur mille ans d’histoire du Dauphiné, Académie delphinale, Grenoble, 2001.


I : Du royaume de Bourgogne à la principauté delphinale : XIème –XIIIème siècle.

Document 1 : Diplôme de Rodolphe III, roi de Bourgogne, en faveur de son épouse Irmengarde : 24 avril 1011.
Original sur parchemin, 450mm de largeur, 380 mm de hauteur.
Fonds de l'archevêché de Vienne :1G11. (détails)

"Au nom de la très Sainte et Indivise Trinité, Rodolfe, Roi par la Clémence de Dieu ; qu'il soit connu de tous les hommes, nés ou à naître, que, poussé par amour conjugal et conseillé par les grands de mon royaume, je donne à ma très chère épouse Irmengarde, la résidence royale d'Aix (1) avec les colons de ce domaine en notre propriété, pour qu'ils l'habitent et en cultivent les terres. Et je lui donne mon fisc (2) d'Annecy (3), avec ses dépendances, ses esclaves (4) et ses servantes; et je lui donne la totalité de l'abbaye de St Pierre de Montjoux (5) et je lui donne mon fisc de Ruë (6) avec ses dépendances, ses esclaves et ses servantes, et je lui donne le château de Font (7) avec ses dépendances, et la part de la villa (8)d'Yvonand (9) qu'Henri possédait, avec ses esclaves, ses servantes et toutes ses dépendances ; je lui donne la résidence royale de Neuchâtel (10), avec ses esclaves, servantes et toutes ses dépendances ; je lui donne Arin (11), avec toutes ses dépendances, esclaves et servantes. Qu'elle ait le droit de posséder, de donner, de vendre, en somme de faire tout ce qu'elle voudra de ces biens. Pour que nos successeurs tiennent pour vrai et ne cassent pas ce que j'ai fait, nous avons authentifié de notre main et ordonné qu'il soit scellé de notre sceau.
Signé du seigneur Rodolfe.
Padolfe chancelier, j'ai reconnu.
Daté du 8ème jour des calendes de mai, 17ème lune, indiction…., l'an de l'Incarnation du Seigneur 1011, sous la 19ème année du règne de Rodolfe, fait à Aix."
Au dos du texte : "Moi Hermengarde, reine, je donne à Dieu et à St Maurice de l'Eglise de Vienne, tout ce qui m'a été donné."

(1) Aix-les-Bains : commune, canton, arrondissement de Chambéry.
(2) synonyme de "villa", désigne le domaine privé du roi.
(3) Annecy : commune, canton, arrondissement.
(4) Servus en latin : faut-il traduire par esclave ou par serf ?
(5) St Pierre–au-Montjoux : district d'Entremont, Vaud, CH.
(6) Ruë : district de Glâne, Fribourg, CH.
(7) Font : district de Broye, Fribourg, CH.
(8) désigne un domaine en latin.
(9) Yvonand : district d'Yverdon, Vaud, CH.
(10) Neuchâtel : district, Vaud, CH.
(11) Arin : district de Lavaux, Vaud, CH.

Description du sceau :
Sceau ovale de cire brune, 64´ 58mm.
Le roi est de face, il porte une barbe, une couronne. Il est revêtu d’une tunique et d’un manteau attaché sur l’épaule droite par un fermail. Il tient dans sa main droite un sceptre terminé par un fleuron et dans sa main gauche, un bâton à l’extrémité sphérique.
En légende: " Rodulfus, pius rex ".

Suite au partage de l'empire carolingien officialisé à Verdun (843), les territoires appartenant à la Lotharingie ont pendant un siècle connu des rivalités dynastiques et parfois des périodes d’absence du pouvoir central. En 888, le marquis Rodolphe est nommé roi de Bourgogne, au cours d'une assemblée réunissant des évêques et des comtes bourguignons. Cette construction politique (royaume souverain et indépendant regroupant plusieurs comtés centrés sur le Jura et le Genevois), comparable à celles de Boson en Provence (12), ou à celle des Robertiens (les ancêtres de Hugues Capet) en Ile de France, se place dans la tradition royale carolingienne.
Sous Rodolphe III (993-1032), le royaume atteint son extension territoriale maximale, entre les vallées de la Saône et du Rhône, les Alpes et la Méditerranée. Surnommé "le fainéant" par les chroniqueurs germaniques (13), Rodolphe III est décrit comme le jouet à la fois de l'aristocratie laïque locale et de l'empereur. Les premiers sont souvent de riches propriétaires qui échangent leur fidélité contre des charges, des pouvoirs et des terres. Ainsi, ils constituent au détriment du roi des entités territoriales, les principautés, sur lesquelles ils obtiennent ou usurpent les pouvoirs régaliens. Le roi doit paradoxalement se dépouiller de ses richesses et de sa puissance pour conserver la fidélité de ses comtes. A la mort de Rodolphe III, en 1032, en l'absence d'héritier masculin, le royaume est transféré à l'empereur Conrad le Salique. L'autorité royale s'éloigne donc, laissant aux seigneurs, aux comtes et aux évêques la réalité du pouvoir sur les hommes et sur les territoires.
Le document n'est pas exempt d'une certaine majesté : la chancellerie utilise un parchemin de qualité, une écriture caroline très ouvragée. Le roi a fait apposer son monogramme sur le modèle de celui de Charlemagne, et un sceau qui le représente avec les insignes du pouvoir royal. Le document présente un contraste entre les prétentions affichées et la réalité du pouvoir de ce roi obligé de brader ses derniers domaines pour conserver la fidélité de l'aristocratie. Il témoigne d’un temps de recomposition politique et territoriale, entre la fin de la période carolingienne et le début de la période dite "féodale", qui vit l’émergence des seigneuries châtelaines au détriment du principe monarchique, central et étatique que les Carolingiens avaient voulu défendre en Occident.

(12) En 879, le comte Boson, est élu roi de Provence à Mantaille en Viennois, par un concile présidé par l'archevêque de Vienne. Pour la première fois un homme qui n'est pas issu directement du lignage carolingien parvient à la royauté.
(13) Hermann de Reichnau, Chronicon, éd. Pertz, mon. Germ., SS, t.V.
Thietmar de Mersebourg, Chronicon, éd. Kurze. Hanovre, 1889.

Bibliographie:
CHEVALIER U., Regeste dauphinois, Valence, 1913.
DALAS M., Corpus des sceaux français du Moyen Age, Paris, Archives Nationales, 1991.
MARIOTTE J., Le royaume de Bourgogne et les souverains allemands du haut Moyen Age (888-1032), Mémoires de la société pour l'histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguigons, comtois et romands, 23ème fascicule, 1962.
POUPARDIN R., Le royaume de Bourgogne (888-1038), études sur les origines du royaume d'Arles, Paris, 1907.
RIVAZ P. de, Diplomatique de Bourgogne, collection de cartulaires dauphinois, tome 6, analyse et pièces inédites publiées par U. Chevalier, Romans, 1892.

 


Document 2 : Hugues, évêque de Grenoble, raconte l’histoire du diocèse et décrit ses rapports avec les comtes. Vers 1100. Extrait des cartulaires dits "de St Hugues". Original sur parchemin.
Traduction dans : U. CHEVALIER, Regeste dauphinois, Tome I, p. 460, n 2666.
ADI : IV G 36, 37, 38.

"Après l’extermination des païens, l’évêque Isarn (14)reconstitua l’Eglise de Grenoble. Ayant trouvé peu d’habitants dans son diocèse, il recruta des nobles, des gens de moyenne condition et des pauvres, en des contrées lointaines, auxquels il donna des châteaux à habiter et des terres à cultiver et sur lesquels il conserva, d’un mutuel accord, la seigneurie et des services : il posséda son diocèse à titre d’alleu, comme une terre arrachée à une nation païenne. Aucun des ancêtres des princes qui règnent dans le diocèse ne portait alors le titre de comte et l’évêque possédait sans conteste tout l’alleu, sauf ce qu’il avait voulu en donner.
Humbert (15), successeur d’Isarn posséda tout cela en paix. Après lui, Mallein (16) devint évêque et c’est pendant sa vie que Guigues le Vieux (17), père de Guigues le Gras (18), commença à s’approprier injustement ce que les comtes possèdent en grenoblois, terres, servitudes, églises, condamines, jardins, de sorte que l’évêque de Grenoble n’a plus dans tout son diocèse un seul manse sous sa seigneurie exclusive. Ainsi, le comte l’a dépouillé de l’église de Saint Donat (19), avec ses condamines, manses et la villa même. Les condamines, exploitées à la fois par des hommes du comte et par ceux de l’évêque, ont amené entre eux de fréquentes dissensions. L’évêque apprit que sa part était gaspillée par les hommes du comte. Alors, lui et ses gens le signifièrent au comte Guigues (20), fils de Guigues le Gras. Les deux seigneurs résolurent de partager les condamines. L’évêque délégua pour ce faire Guigues Convers, Guillaume Litard son cellérier, et Adon de Boucairon, mistral, qui s’adjoignirent Humbert Louvet, fils du précédent, et d’autres amis.
Le comte désigna Jean du Puy, Benoît, son bouteiller ou chevalier, Pierre Chaunais, son mistral et Bernard " Ruferius ", son arrière-garde de Grenoble. Ceux-ci appelèrent Gautier Baban, et Richard de " Monte Eisut ".
Guigues Convers et les siens partagèrent d’abord deux condamines situées près de l’église St Victor de Meylan (21), séparées par le chemin qui, sortant de Meylan, rejoint la route publique qui va à Rome et à Saint Jacques. Après avoir planté des bornes, les hommes de l’évêque dirent à ceux du comte de choisir la meilleure part. Ils prirent la condamine du Nord, du côté de l’église de Biviers. Ensuite, les gens du comte partagèrent deux condamines de l’Orme " ad corbonam ", dans la paroisse de St Ismier (22), la première échut à l’évêque, l’autre au comte. Le partage fut fidèlement observé."

(14) Fin du Xème siècle.
(15) Vers 991-1025.
(16) Vers 1025-1070.
(17) Vers 1000-1070.
(18) Vers 1020-1076.
(19) Saint-Donat-sur-L'Herbasse, Arrondissement de Valence.
(20) Vers 1050-1133.
(21) Arrondissement de Grenoble.
(22) Cantonde Meylan, arrondissement de Grenoble.

Durant la période carolingienne, les évêques étaient à la fois conseillers du roi, soutiens et représentants de son autorité dans le diocèse, détenteurs de bénéfices et de possessions territoriales. L'effacement progressif du pouvoir royal au XIème siècle a permis aux évêques de devenir les principaux détenteurs du pouvoir local, spirituel mais aussi temporel. Dans les premières décennies du XIème siècle, les prélats doivent affronter la concurrence de potentats laïcs, seigneurs châtelains qui tentent de constituer des principautés héréditaires.
Du XIème jusqu'au milieu du XIIIème siècle la dynastie de ceux qui depuis Guigues "le Vieux" portent le titre de comte et à partir de Guigues IV (23) sont surnommés "dauphin" ne se distingue guère des autres familles seigneuriales. Leurs possessions sont de faible étendue, dispersées mais une certaine prééminence s'est imposée progressivement grâce à des alliances matrimoniales prestigieuses et à des liens privilégiés entretenus avec les Eglises de Grenoble et de Valence. En contrôlant la désignation de l'évêque de Grenoble (plusieurs prélats du XIème sont issus de cette famille), les Guigues sont parvenus à accroître leurs possessions et leur pouvoir au détriment de ceux du diocèse de Grenoble.
Ces usurpations de droits et ces transferts de propriété sont dénoncés dans le "cartulaire de St Hugues" ( ensemble de textes réunis au début du XIIème siècle par l'évêque de Grenoble, Hugues de Châteauneuf (24), dans le but de sauvegarder les droits et les possessions temporelles de l'Eglise de Grenoble), qui révèle une rivalité intense entre le prince ecclésiastique et les comtes d'Albon. Cet évêque est l'un des artisans les plus zélés de la réforme grégorienne, un relais de la politique pontificale qui au tournant des XIème et XIIème cherche à étendre son autorité morale et politique à l'ensemble de l'Occident et tente de limiter les empiètements du pouvoir laïc sur les biens ecclésiastiques. Ce cartulaire témoigne de l'autorité de l'évêque et de son souci de s'imposer face à la famille des Guigues.
Le récit sur le passé du diocèse de Grenoble (préambule de la charte n XVI) insiste sur le rôle primordial des évêques lors des incursions sarrasines ("païens"), la possession en alleu de leurs terres et le caractère récent (donc suspect) du titre de comte attribué à la famille des Guigues. De nombreux historiens ont contesté l'authenticité du document, et même la véracité des faits exposés. En l'absence d'autre source susceptible de nous éclairer, il reste permis de constater que cette version des faits aide opportunément l'évêque Hugues à imposer sa prééminence sur le comte et à justifier les restitutions de terres que le clerc exige du laïc.
La suite du document relate les négociations entre le parti épiscopal et le parti comtal, et les premiers accords de restitution partielle. Les textes nous permettent de mieux connaître une des premières étapes de la construction de la principauté delphinale, les conséquences de la mise en place de la seigneurie châtelaine dans l'ancien royaume de Bourgogne.

(23) Fin du XI ème siècle, 1142.
(24) Evêque de Grenoble de 1080 à 1132.

Bibliographie :
MANTEYER G. de, Les origines du Dauphiné de Viennois. La première race des comtes d’Albon (843-1228), Gap, 1925.
MARION J., Cartulaires de l’Eglise cathédrale de Grenoble dits cartulaires de St Hugues, Paris, 1859.


Document 3 : Diplôme de Frédéric Barberousse pour Guigues dauphin, comte de Grenoble, 13 janvier 1155 ( 1156).ADI : B 3162

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Frédéric (25), par la clémence bienveillante de Dieu, roi des Romains,(…) nous faisons savoir à tous ceux qui sont fidèles au Christ et à notre règne, que nous concédons à notre fidèle Guigues dauphin (26), comte de Grenoble, tous les bénéfices (27) héréditaires qu'il avait jusqu'alors possédés justement, librement et tranquillement (…) De plus, sur le conseil des princes, nous y ajoutons en bénéfice une mine d'argent qui est en notre possession à Rama (28), avec tout le profit qui peut en provenir (…). En outre, il a obtenu de notre majesté, le pouvoir (…) de fabriquer de la nouvelle monnaie, dans le village de Cesana (29), au pied du Mont-Joux, parce qu'aucune monnaie n'y était fabriquée auparavant.(…)
Ont assisté à notre donation, de nombreux princes et nobles tant d'Allemagne que d'Italie dont voici les noms : (suivent 24 noms).
Sceau du seigneur Frédéric, roi des Romains, invaincu.
Moi, Arnold, archevêque de Cologne, chancelier du royaume d'Italie, j'ai reconnu.
Fait en l'an de l'incarnation du Seigneur mille cent cinquante cinq, indiction quatrième, la troisième année de son règne. Donné au château de Rivoli, le jour des ides de janvier (30).

(25) Vers 1122-1190.
(26) Vers 1120-1162.
(27) Le terme de bénéfice est employé de façon archaïque par la chancellerie impériale. Il a ici le sens de fief.
(28) Rama : aujourd'hui sur la commune de l'Argentière, canton et arrondissement de Briançon.
(29) Cesana, près de Suse, en Italie.
(30) La date qui figure sur le document correspond au 13 janvier de l'an 1156 selon le calendrier Grégorien.

La naissance de la principauté delphinale n'aurait pu se faire sans la bienveillante neutralité des empereurs qui en demeurent les suzerains officiels de 1032 à 1349. En 1155, Frédéric, qui se rend en Italie pour son couronnement, reçoit l'hommage de Guigues dauphin, que le diplôme honore du titre de comte de Grenoble. Il obtient la confirmation de tous ses droits tenus en fief de l'empereur (roi des Romains). Frédéric lui concède en outre une mine d'argent et le droit de battre monnaie La mine de Rame est certainement déjà aux mains du dauphin, mais cette matière relève des regalia, du droit public, d’où cette concession particulière. Ce diplôme est confirmé en 1238 par Frédéric II, qui place le comte dauphin sous sa soumission directe, niant ainsi la suzeraineté de l'archevêque de Vienne, des évêques de Grenoble et de Valence. La proximité affirmée entre l’empereur et le Dauphin est depuis longtemps factice. En effet, parmi les témoins de l’acte présenté ici, on constate l’absence de tout personnage originaire de l’ancien royaume de Bourgogne, ce qui confirme la faible influence des empereurs sur la région.
En juin 1249, un nouveau diplôme de Frédéric II confirme les acquisitions de Guigues VII (31) dans les comtés d'Embrun et de Gap, lui concède les alleux situés dans ces deux comtés ainsi que dans ceux de Vienne, d'Albon et de Grenoble. Par ces actes, la dynastie des comtes d'Albon est légitimée et reconnue tout en étant théoriquement maintenue dans la suzeraineté impériale. On peut affirmer que le règne de Guigues VII marque les véritables débuts de la principauté delphinale.

(31) 1236-1269

Bibliographie :
FOURNIER P., Le royaume d’Arles et de Vienne, 1138-1378, étude sur la formation territoriale de la France dans l’est et la Sud Est, Paris, Picard, 1891, 550p.


Document 4 : Hommage des frères Artelier au seigneur Raymond de Mévouillon. Juin 1205. Copie sur parchemin. Archives départementales de l’Isère, B 3158.

"  Tous tant présents qu’à venir, sachent que Ponce Artelier et ses frères, à savoir Artelier, B. Artelier, V. Artelier et Richaud Giran ont accepté du seigneur Raimond de Mévouillon (32) tout ce qu’ils possédaient dans le château (33) et dans le territoire de Curnier (34), et de leur propre volonté, ayant joint leurs mains (à celles du seigneur), ils sont devenus les vassaux de Raimond de Mévouillon, et ils ont juré sur les Saintes Evangiles, du fond du cœur, fidélité à Raimond de Mévouillon et avec leur château contre tout homme au monde, ils devront l’aider, de guerre et de plaid.
Et Raimond de Mévouillon doit aussi les aider semblablement.
Si la seigneurie changeait, soit du fait des frères, soit du fait de Raimond de Mévouillon, elle doit être reconnue de la même façon.
Et Raimond de Mévouillon a donné à Ponce Artelier, à ses frères et à Richaud Giran leur parent, 1000 sous viennois en échange de cette seigneurie.
Ceci s’est déroulé à  Buis (35) , sur la place de Pierre Gide, quatre jours avant la nativité de Saint Jean Baptiste.
Furent témoins (suivent 32 noms) (…) Année de l’Incarnation du Seigneur 1205 (36). "

(32) Canton de Séderon, arrondissement de Nyons, Drôme.
(33) Castrum : ce terme peut s’entendre aussi bien par village fortifié que par château, ou les deux envisagés comme un ensemble. Les chartes sont loin de toujours distinguer : fortalicium (le château) et castrum.
(34) Canton et arrondissement de Nyons, Drôme.
(35) Buis-Les-Baronnies?
(36) L’année commence alors le 25 mars.

A partir du XIIIème siècle, la croissance du nombre de textes témoigne de l'extension de l'usage de l'écrit, de la diffusion d'un esprit juridique d'inspiration savante, notamment en ce qui concerne la féodalité. Le contrat présenté ici concerne la baronnie de Mévouillon, qui au début du XIIIème siècle, bénéficie d'une certaine indépendance, entre les possessions des dauphins au Nord, celles des comtes de Provence au Sud et celles des comtes de Toulouse à l’Ouest. Dans cette zone de marche, les barons de Mévouillon tentent d'étendre leur influence en achetant des châteaux, des terres, voire des droits à des seigneurs plus faibles ou moins fortunés qu'eux. C'est le cas des seigneurs de Curnier qui, en échange de la somme de 1000 sous, cèdent leur château possédé jusqu'alors en alleu pour le recevoir en fief. Ce type de contrat appelé "reprise de fief" témoigne des pratiques féodales à l'époque où les potentats locaux tentent de constituer des principautés au détriment de chevaliers plus démunis. Cette politique d'achat souvent ruineuse fut parfois à l'origine de leur perte d'indépendance. En effet, dans la seconde moitié du XIIIème siècle, les barons de Mévouillon, écrasés de dettes, doivent progressivement entrer dans la vassalité du dauphin. En 1300, le château de Curnier est capté par la famille de Monteynard, qui la cède au dauphin en 1331. C'est probablement à l'occasion de l'une de ces transactions que ce texte a été recueilli puis placé dans les archives de la chambre des comptes où il se trouve encore aujourd'hui.
Le terme de féodalité, d'usage récent dans l'historiographie, désigne généralement une forme d'organisation sociale fondée sur les liens personnels entre individus (liens vassaliques). Le terme vient du mot feodum (le fief ) qui lie le vassal à son seigneur. Par extension le mot féodalité désigne la période, entre XIème et XIIIème siècles, où domine en Occident l'affaiblissement de l'autorité publique centrale, au profit de potentats locaux. Les rapports d'autorité relèvent de liens privés, entre un vassal et son seigneur ( en latin dominus, celui qui domine) et de pratiques familiales ou claniques (cérémonie de l'hommage). La féodalité s'estompe avec l'affirmation d'une autorité publique. En Dauphiné, il faut attendre la mise en place, aux XIVe et XVe siècles, de l'autorité royale pour que les différents seigneurs soient intégrés à une hiérarchie féodale et placés sous la soumission du roi-dauphin.
Au XIIIème siècle en Dauphiné, s'impose progressivement un droit féodal uniforme, largement inspiré par les juristes italiens. Le texte présenté ici a pour intérêt de décrire sommairement les étapes de la cérémonie de l'hommage ( jonction des mains, serment de fidélité, investiture) et le contenu succinct du contrat vassalique fondé sur l'aide réciproque, notamment en période de guerre. L’emploi à deux reprises de juvare (aider en latin) introduit une notion de réciprocité égalitaire entre le nouveau seigneur et ses hommes alors qu’on attend " servir " pour les vassaux. Mais l’hommage scelle ici un accord négocié qui est aussi une alliance. Il n’y a pas de réserve de fidélité à l’égard d’aucun souverain, ce qui correspond bien à la situation dans les Baronnies ; dans le royaume de France au cours du XIIIe siècle, elle devient fréquente à l’égard du roi.
Ce texte rend compte du caractère public et essentiellement oral de ces cérémonies, de l'importance de la religion, des liens familiaux, voire claniques dans les relations sociales et du caractère peu exigeant du contrat vassalique.
A cette même époque, les dauphins n'avaient pas les moyens d'imposer de fortes contraintes vassaliques. Le service féodal exigé par le seigneur est avant tout militaire. Le vassal doit aider son seigneur en cas de guerre, en échange d'une solde, mettre son ou ses châteaux à la disposition du dauphin qui s'engage en retour à le rendre en état, et à indemniser son homme en cas de dommage (perte de possessions, de matériel, paiement d’une rançon, etc.). Faute de moyens financiers et militaires, dans une région où les seigneurs alleutiers étaient nombreux, les dauphins ne sont jamais parvenus à se placer à la tête d'un réseau féodal puissamment structuré. Ainsi, en 1349, lors du Transport du Dauphiné, le Dauphin Humbert II fait rédiger les "statuts du Dauphiné" qui reconnaissent à la noblesse dauphinoise une certaine indépendance et le droit de pratiquer la guerre privée.

Bibliographie :
ESTIENNE M-P, Châteaux, villages, terroirs en Baronnies Xe-XVe siècle, Aix, 2004,
GIORDANENGO G., Vocabulaire et formulaire féodaux en Provence et en Dauphiné
( XIIème s. XIIIème s.) Structures féodales et féodalisme dans l’occident méditerranéen
( Xème s.-XIIIème s.), Ecole Française de Rome, 1980, pp. 85-107.
GIORDANENGO G., Documents sur l’hommage en Dauphiné et en Provence ( 1157-1270), Mélanges de l’Ecole Française de Rome, Moyen Age, Temps Modernes, t. 92, Paris, 1980, pp. 183-204.


 

Exploitation pédagogique : quelques pistes.

Ces documents peuvent être étudiés en 5ème, pour aborder l'étude des cadres politiques et la société dans la chrétienté occidentale médiévale. Il s’agit de montrer la diversité et l’évolution des structures politiques de l’Occident médiéval (féodalité, royaumes, Empire).

Document 1 :
1 : Souligner dans la description du sceau, les symboles du pouvoir royal. Identifier les différents symboles du roi.
2 : Comparer ce sceau avec celui du roi Philippe IV (document 7) : quelles similitudes ? Quelle image du roi veut-on donner ?
3 : En quoi consiste la donation du roi Rodolphe à sa femme ?
4 : Quels personnages composent la cour du roi et l’aident à prendre ses décisions ?
5 : Qu’est-ce que ce texte nous apprend sur l’organisation sociale au XIème siècle?

Document 2
1 : Quels mérites l'auteur attribue-t-il à l'évêque Isarn?
2 : Selon l'auteur, que s'est-il passé à l'époque de l'évêque Mallein?
3 : Que reproche l'évêque Hugues au comte?
4 : Comment le comte et l'évêque se mettent-ils d'accord?
5 : Montrer que l'histoire du diocèse présentée par Hugues a pour but de justifier ses exigences.

Document 3 :
1 : Qui est l'auteur de ce texte? Quels sont ses titres, et les termes qui le caractérisent?
2 : Quels pouvoirs reçoit le dauphin? En échange de quoi?

Document 4 :
1 : Qui est le seigneur?
2 : Qui sont les vassaux?
3 : Qu'est-ce que les vassaux ont reçu en fief?
4 : La cérémonie de l'hommage comporte trois étapes importantes, lesquelles?
5 : Pourquoi le serment est-il prêté sur les Evangiles?
6 : Soulignez dans le texte les devoirs du vassal envers son seigneur.
7 : A quoi s'engage le seigneur envers son vassal?
8 : D'après vous, pourquoi la cérémonie s'est-elle déroulée devant autant de témoins?

 

Mise en relation des documents. On peut aborder tous ces documents de façon thématique.
1 : Les pouvoirs du roi.
2 : L' image du roi à partir du sceau, du monogramme, du formulaire.
3 : La féodalité et les rapports d’autorité entre les individus.
4 : L'importance de la religion et les liens entre religion et pouvoir.
5 : L'écriture, la calligraphie, le parchemin : une charte médiévale.

- Comparer les documents 3 et 4 : Qu'ont-ils en commun?
- Identifier l'auteur ou celui qui a fait établir chaque document, et le destinataire du texte.
- Que nous apprennent ces documents sur les rapports entre les puissants?
- Quelles sont les classes sociales mentionnées dans les documents 1 et 2?
- Pour chaque document, quelles références sont faites à la religion? A Dieu?