L'eau, entre abondance et rareté.

A. Marnezy

 

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Thème du programme d'enseignement de la Classe de Seconde, Histoire-Géographie, à compter de l'année scolaire 2001-2002.

Prise de notes et documents, exposé d'Alain MARNEZY, Professeur à l'Université de Savoie.



INTRODUCTION.

Un vaste sujet qui ne peut être abordé sans en montrer au préalable toutes les "entrées" possibles et les diverses problématiques entre lesquelles on pourra choisir. Partir par exemple d'un commentaire du schéma de J. BETHEMONT (1999), élaboré pour l'étude des grands fleuves, mais qui peut être simplifié et adapté à notre sujet.

Les composantes des hydrosystèmes

L'eau est au coeur d'hydrosystèmes variés, aux multiples composantes :
- les variables climatiques (précipitations, évapotranspiration...) ;
- les caractères du bassin-versant (topographie, couverture végétale...) ;
- le cadre géologique (perméabilité des roches, capacité de rétention, roches-magasins pour les nappes souterraines...).
A l'eau elle-même s'ajoutent des éléments associés : la biomasse (toute la matière vivante de l'hydrosystème), les valeurs paysagères ou encore les granulats (cf exploitation des gravières)...
Dans des cadres géographiques différenciés : vallée, marais, lacs, delta, estuaires...
Sous diverses formes :
- les eaux de surface (torrents, fleuves, lacs, marais, source, estuaires...)
- les nappes souterraines (les aquifères) : nappes phréatiques (proches de la surface, accessibles par des puits) ; nappes profondes.

Mais l'eau n'est une ressource que parce qu'elle correspond à des besoins humains. Les "politiques de l'eau", au sens large, mettent en jeu :
- des acteurs, de l'Etat aux propriétaires riverains des cours d'eau, en passant par les entreprises, les Agences de Bassin...
- ces acteurs mettent en oeuvre l'exploitation de la ressource pour divers usages : alimentation, agriculture, énergie, transport, tourisme, exploitation halieutique et forestière (milieux humides, ripisilves...).
Ces multiples usages se traduisent par des formes différenciées d'occupation et d'organisation de l'espace.

L'exploitation de la ressource ne peut se faire sans une certaine maîtrise de l'eau, permise par une panoplie de techniques et d'aménagements hydrauliques (travaux de protection, barrages, canaux...).
L'ensemble de ces actions et aménagements :
- agissent en retour sur les milieux géographiques : ce sont les divers impacts et déséquilibres des milieux naturels ;
- provoquent aussi des mutations et bouleversements économiques et sociaux sur les sociétés humaines riveraines, des ruptures d'équilibre parfois brutales ;
- ne fonctionnent que dans le contexte spécifique d'une civilisation donnée, avec son système socio-économique, ses héritages historiques, son niveau de technicité, son aptitude au changement et à l'adaptation. C'est tout ce qui constitue les "filtres culturels". Un inuit ne voit pas la rivière avec le même regard qu'un ingénieur EDF.
Des diverses formes d'exploitation de l'eau peuvent naître des tensions, des concurrences, des situations conflictuelles intersectorielles (entre usages différents), interrégionales, internationales.
Rajoutons le volet Risque que représente l'eau, dans certaines situations, pour les enjeux économiques et humains. Ce thême faisant l'objet d'un autre chapitre du programme ne sera guère développé ici.

De cette présentation d'ensemble, ressortent les multiples facettes du thème et les nombreuses possibilités d'entrer dans un sujet riche et complexe, à toutes échelles. Quelques axes ou problématiques peuvent être dégagés :

1 - La notion de ressource :
Qu'entend-on par ressource ? Ressource réelle ou potentielle ? C'est l'accessibilité et la disponibilité de l'eau dont il est question.
Cette ressource est-elle renouvelable comme on l'a longtemps dit ? Quelle est sa répartition sur la planète par rapport aux besoins des hommes ? Les disparités sont évidentes.

2 - Une problématique "spatiale" : la maîtrise de l'eau et la transformation de l'espace.
L'eau, moteur de l'organisation de l'espace, à l'origine de formes spécifiques de structuration de l'espace. Types d'organisation ? Quels processus ? A quelle échelle ? Dans quels
contextes ? Une infinie de situations...

3 - La problématique des déséquilibres engendrés par la surexploitation, la dégradation de la qualité, les besoins grandissants, et les situations conflictuelles qui en découlent, à toutes échelles spatiales.

4 - Des déséquilibres qui nécessitent la mise en oeuvre de politiques de gestion, de régulation et de protection, qu'il est urgent de mettre en place, des conventions et un droit international à fixer...


I. LA RESSOURCE EN EAU.


1) L'inventaire des eaux dans une région, un Etat ou sur la planète revient à faire le bilan des eaux de surface et des eaux souterraines, sous toutes leurs formes et en toutes situations . Ce sont des ressources "potentielles", mesurées ou calculées par des bilans hydrologiques. Mais pas forcément accessibles, dans un contexte donné, à un moment de l'histoire des techniques. Par exemple, les nappes profondes n'ont été atteintes qu'à l'occasion des forages pétroliers (jusqu'à 1000 - 1500 m de profondeur et plus...). Le plus grand réservoir d'eau douce du monde que représentent les inlandsis polaires n'est qu'une ressource théorique (malgré les projets grandioses des années 1970 - demeurés lettre morte - de tractage des icebergs vers la péninsule arabique...!).
Une véritable ressource est donc celle qui est accessible, rendue mobilisable en l'état des techniques, dans un contexte donné.
Une accessiblité qui dépend :
- des caractéristiques de l'hydrosystème lui-même (éloignement des lieux de consommation, profondeur des nappes, mauvaise qualité naturelle...) ;
- du niveau de développement et de technicité, des politiques mises en oeuvre par les sociétés humaines, des moyens que ces sociétés sont prêtes à lui accorder. Exemple : les ressources "non conventionnelles" : dessalement de l'eau de mer...

La ressource est-elle renouvelable ?
- Oui, si l'on considère le "cycle de l'eau", c'est-à-dire l'ensemble des échanges d'eau sous forme liquide, solide, gazeuse entre les océans, l'atmosphère, les continents, les êtres vivants... (une "installation géante de distillation"). Le bilan global paraît se maintenir en équilibre à l'échelle de la planète.
- En réalité, une part grandissante de la ressource utilisée est non renouvelable, du moins à l'échelle du temps humain :
. les nappes profondes fossiles : au Sahara par exemple, la nappe du "Continental intercalaire" de 800 à 1500 m de profondeur, dans les grès et sables du Secondaire, correspond à des pluies tombées pendant les périodes plus humides ("pluviales") du Quaternaire ; elle ne se renouvelle pratiquement pas aujourd'hui
. les pompages excessifs dans les nappes phréatiques, lorsque les prélèvements sont très largement supérieurs à la recharge par les pluies, entraînent l'enfoncement ("le rabattement") des nappes. Dans ce cas, les effets sont moins graves que dans le cas précédent, car l'arrivée d'une saison bien arrosée peut rétablir l'équilibre.
. l'eau polluée par des rejets de toutes sortes, ou devenue saline (dans les régions désertiques, après une irrigation mal maîtrisée), n'est plus une ressource mobilisable en l'état.

2) Une ressource très inégalement répartie à la surface du globe.

Inégalités liées aux disparités des hydrosystèmes (zones climatiques, bassins fluviaux, répartition et caractéristiques des nappes...). Le tiers des terres émergées est aride ou semi-aride, à côté de secteurs excessivement arrosés. Etude de cartes des précipitations ... Inégalités des continents, des Etats, des régions. Moins de 10 pays se partagent 60 % des ressources (cf l'anamorphose cartographique).
Inégalités d'accès à la ressource : interviennent le niveau de développement, le type de système socio-économique, le niveau technique (possibilités de forage, de pompage, de stockage, d'adductions...). Inégalités par rapport aux besoins estimés .

3) Une distribution inégale dans le temps.

Des rythmes de l'eau, à plusieurs pas de temps :
- variabilité saisonnière : cf les régimes pluviométriques, les régimes des cours d'eau, les régimes des nappes.
- variabilité d'une année à l'autre (ex en zone méditerranéenne et semi-aride) ;
- des épisodes paroxysmiques : crues, étiages, à des pas de temps irréguliers, dont on calcule, par traitement statistique, les "temps de retour" (crue décennale, centennale...). Cette variabilité pose la question de la régulation des flux (par le stockage).

4) Une ressource limitée face à une demande grandissante.

a) Une consommation en constante augmentation à l'échelle de la planète.
En liaison avec la croissance démographique mondiale et avec l'accroissement de la consommation par habitant : des besoins accrus, des usages de plus en plus nombreux.
Les différents usages de l'eau :
- l'agriculture est le plus gros consommateur d'eau douce (pour les terres irriguées) : les 2/3 de l'eau consommée par les hommes. Pratique très ancienne (cf les vieilles "civilisations hydrauliques"). L'irrigation permet :
.l'extension des surfaces cultivées dans les régions arides ;
.la croissance des rendements / ha ;
.la régularisation des récoltes (en échappant aux aléas climatiques).
Elle s'est généralisée plus récemment dans les zones à pluies suffisantes pour augmenter les rendements (ex le maïs) : irrigation "de complément".
- l'industrie, grosse consommatrice (22 %) : l'eau solvant, diluant (industrie chimique, teinturerie), fluide réfrigérant (aciéries, centrales thermiques et nucléaires)... cf l'implantation des zones industrielles à proximité de sources d'approvisionnement en eau (le Rhône, le Rhin, les grands lacs américains...).
- les besoins domestiques (11 %) : alimentation, hygiène et autres usages. Fortes inégalités selon le degré de développement. Très forte consommation / habitant dans les pays développés. Besoins des citadins supérieurs à ceux des ruraux en général. Probléme de l'alimentation en eau des grandes concentrations urbaines.
- l'eau, ressource énergétique (hydroélectricité essentiellement ; p. m., la géothermie). Volume considérable des prélèvements, mais il est de tradition de la comptabiliser séparément, car il s'agit d'une eau qui ne subit guère de dégradation au cours du processus de production. Ne pas sous-estimer cependant l'impact de l'exploitation hydroélectrique en termes de concurrence avec les autres usages.
- Autres usages de l'eau :
.l'eau, moyen de transport : cours d'eau, canaux, lacs. Des voies de communication de première importance, sur tous les continents.
. la pêche, comme activité économique (pisciculture) dans les cours d'eau, lacs, étangs...
. l'eau, support de loisirs : sports nautiques, sports d'eaux vives, navigation de plaisance, pêche, lieux de détente, neige de culture.
Il ne s'agit pas ici à proprement parler de consommation d'eau, mais il est nécessaire d'évoquer ces activités en terme de besoins, car elles induisent des contraintes de gestion des ressources qui peuvent concurrencer les autres activités (conflits d'usages, cf 3ème partie). Par exemple, le maintien d'un débit minimum dans les fleuves pour la navigation peut conduire à limiter la satisfaction des besoins agricoles.

b) Les disparités de la consommation :
- entre continents, entre pays, entre régions...Attention : étant donné la part prépondérante de l'irrigation dans les usages de l'eau, les écarts de consommation ne sont pas uniquement liés au niveau de développement...
- définition de "seuils" : le seuil de 1700 m3 / an / hab est considéré comme la quantité minimale d'eau nécessaire pour répondre pleinement aux besoins des populations. Aujourd'hui, une cinquantaine de pays ne disposent pas de cette quantité. 1000 m3 constitue le "seuil de pénurie" qui conduit à restreindre certains usages, soit agricoles, soit industriels... A 500 m3 / an / hab, on atteint le "seuil critique". La plupart des pays du Proche-Orient sont au-dessous du seuil de pénurie. Israël et la Jordanie sont dans la tranche critique, les nappes sont régulièrement en baisse, les eaux lacustres (Tibériade) et du Jourdain sont quasi inutilisables (salinisation). La bande de Gaza connaît la situation la plus critique.
En 100 ans, la population mondiale a triplé, la consommation d'eau a été multipliée par 6. La pénurie est annoncée pour le XXI ° siècle (cf le Forum mondial de La Haye en Mars 2000) ; ou plutôt une situation de disparité croissante.

II. LA MAITRISE DE L'EAU ET LA TRANSFORMATION DE L'ESPACE.


Il faut rendre la ressource disponible et accessible. Comme elle ne se trouve pas toujours en quantité suffisante où et quand elle est nécessaire, il faut réaliser divers types d'aménagements hydrauliques qui permettent la "maîtrise des eaux" et conduisent à la transformation des espaces concernés.

1) Techniques et aménagements hydrauliques.

Les principes remontent loin dans le passé : cf les vieilles civilisations hydrauliques (Chine, Mésopotamie, Egypte, plaine indo-gangétique...) .
Mise en oeuvre de toute la gamme des techniques, traditionnelles et modernes, de captage, transport, stockage, régulation, distribution, drainage, assainissement, traitement, protection :
- Puits et techniques de relèvement de l'eau (balancier, vis d'Archimède, noria, station moderne de pompage...), galeries drainantes souterraines (foggaras)...
- Barrages et réservoirs (grande diversité en fonction des objectifs poursuivis et des contraintes imposées par le cadre naturel, multiples classifications ; des volumes considérables mis en jeu aujourd'hui, divers degrés d'insertion dans des chaînes d'aménagement intégrant de vastes surfaces...).
- Les canaux (de dérivation, de restitution, de contournement, de jonction... En tube ou tranchée, aqueducs...).
- Techniques de défense : endiguements, chenalisation, correction des lits fluviaux, techniques de drainage.
-Techniques d'irrigation (par gravité, aspersion, goutte à goutte...), de distribution (réseaux d'adductions, répartiteur, château d'eau), d'assainissement (réseaux d'égoût, station d'épuration).
Le plus souvent, il s'agit d'oeuvres collectives, nécessitant des moyens colossaux, dans des contextes socio-économiques variés (exemples des grands aménagements hydrauliques dans l'Histoire : la Chine impériale, puis communiste, l'Egypte des Pharaons...).

2) L'organisation de l'espace.

La maîtrise de l'eau a été l'une des composantes majeures de l'organisation de l'espace par les sociétés humaines. Partir d'analyses de cas concrets, en mettant en évidence les acteurs, les modes d'appropriation, les processus de production, les structures agraires ; en montrant l'immense variété des systèmes d'organisation spatiale, à diverses échelles (locale, régionale, nationale, internationale) :
. aménagements traditionnels ou modernes ;
. dans des conditions inégales de ressources et de moyens ;
. dans divers contextes socio-économiques et culturels, et selon des politiques variées ;
. à l'origine de paysages spécifiques.

Quelques grands types :

a) Les aménagements hydrauliques des pays secs (méditerranéen à aride).
Des zones de grandes civilisations hydrauliques.
- Les oasis sahariennes :
. systèmes hydrauliques traditionnels (seguias ou foggaras, techniques d'élévation variées) ou modernes (forages profonds, pompages) ;
. aménagements agraires : agriculture intensive (superposition des cultures, assolements complexes, paysages caractéristiques) ;
. structures sociales : traditionnellement, exploitation et propriété distinctes : métayage, domination des nomades ou des commerçants. Des formes de décadence liées à l'abandon des métayers, au départ des agriculteurs vers d'autres emplois (sur les champs pétrolifères...).

- Le Nil :
.Irrigation traditionnelle par hod (casier de débordement de la crue), puis construction du barrage d'Assouan (162 km3) : régularisation de la crue, extension des surfaces cultivées, élargissement du calendrier agricole dans l'année.
.A nécessité un Etat centralisé, une discipline collective (utilisation et entretien des systèmes d'irrigation), une hiérarchisation sociale, intensité du travail humain...
.Aujourd'hui, problèmes d'adaptation : liquidation des grandes propriétés socialistes et difficile partage entre petits exploitants ; problèmes de salinisation des terres (apports d'eau excessifs et drainage déficient).

- En Chine du Nord, le Hoang Ho (Fleuve Jaune) .
Gigantisme des aménagements depuis la Chine Impériale, repris par la Chine communiste : protection contre les crues et les défluviations cataclysmiques (endiguements, barrages, correction torrentielle, reforestation), systèmes d'irrigation (cultures variées, céréales...), hydroélectricité, alimentation en eau de la ville de Pékin.

b) Les aménagements sous les Tropiques humides, pays de mousson .
Civilisations de la riziculture inondée, "modèle chinois" exporté ensuite au Japon et dans le Sud-Est asiatique (Tonkin, Indonésie...). Analyse des paysages, des techniques hydrauliques, du parcellaire, des systèmes de cultures, habitat, structures sociales...

c) Les aménagements hydrauliques intégrés des grands fleuves des pays occidentaux.
- Pas de longue tradition d'hydraulique agricole, comme dans le monde sino-indien. Les plus vieux aménagements de ce type remontent aux Arabes (les "huertas" méditerranéennes : plaine de Valence...).
- Valorisation progressive dans le temps, avec multiplication et complexification des fonctions. Intégration qui connaît son aboutissement par exemple sur le Rhône, le Rhin, le Danube, avec des aménagements à buts multiples associant la navigation, la production énergétique, la protection contre les crues, l'irrigation, le tourisme, l'alimentation urbaine...

* Le fleuve Colorado.
Un contexte de milieu semi-aride (haut-plateau de l'intérieur des Rocheuses).
Le cadre d'une économie capitaliste libérale, de grandes entreprises.
Les objectifs multiples de l'aménagement du fleuve : irrigation, industrie, hydroélectricité, alimentation urbaine...
Techniques des grands barrages, de canaux de dérivation (alimentation des Etats voisins), périmètres irrigués. Deux grandes opérations récentes : LAA (approvisionnement en eau douce de la Côte Pacifique) et CAP (dérivation vers les périmètres d'irrigation de l'Arizona).
En fin de parcours, forte concentration des eaux en sels (d'où la nécessité de les évacuer vers le Golfe de Californie) et minceur des débits restants pour le Mexique.

* Le Rhône .
Action de la Compagnie Nationale du Rhône depuis 1934, puis opérations coordonnées et en partenariat avec EDF depuis 1946.
Etude d'un aménagement-type. Multiplication de ces aménagements d'abord en aval de Lyon, puis en amont depuis les années 1980.
Les objectifs poursuivis ont été multiples : défense des villes et des riverains contre les crues, énergie, navigation, zones industrialo-portuaires, irrigation, amélioration du cadre de vie (multiplication des voies de communication, assainissement, bases de loisirs...).
Au total, un axe fluvial largement maîtrisé, aux activités variées développées en liaison avec le Rhône. Cependant, le trafic sur le fleuve est resté plus mince que prévu (problèmes du cul-de-sac de la vallée du Rhône et de la liaison Rhône-Rhin), et les plateformes industrialo-portuaires n'ont pas connu l'essor escompté.

* Autres études de cas possibles : le Danube, le Rhin, la Volga....

d) Les vallées de montagne (pays tempérés).
A l'exception des petits équipements (moulins) et autres "artifices" traditionnels, les aménagements des cours d'eau ne sont entrepris que depuis le XIXème siècle. Exemples à prendre dans les montagnes françaises, au Japon, dans le Caucase...

- Un cas original d'aménagement dans notre région : les vastes opérations d'assainissement et de colmatage des fonds de vallée (Combe de Savoie, basse Maurienne...). Jusqu'au début du XIXème siècle, divagation des rivières Isère ou Arc, crues non maîtrisées, fonds caillouteux peu utilisables, paludisme permanent. A partir des années 1830, les sardes entreprennent des opérations d'endiguement, couplées avec le "colmatage" du fond de vallée par le dépôt provoqué des limons (débordement dans des casiers) . De vastes surfaces, protégées des crues, soustraites à la malaria, ont ainsi été acquises à l'agriculture. La trame du parcellaire actuel est encore largement inspirée de ces aménagements.

- Opérations de correction torrentielle dans les vallées alpines par le service Restauration des Terrains en Montagne, à partir des années 1880.
Emboîtement des différentes échelles : les aménagements torrentiels (barrages-seuils, drainage, paravalanches, endiguement...) ; objectifs : réduire les crues torrentielles et par là diminuer la puissance des crues des fleuves (pour la protection des villes de la plaine, comme Lyon). Des acteurs et une politique nationale (lois de 1860, 1864, 1882).

- Exemples d'aménagements de rivières : la Durance . La réalisation d'un grand barrage "de tête" (Serre-Ponçon), de barrages-réservoirs sur le Verdon et d'un réseau de canaux de dérivation a permis la transformation complète de l'espace durancien (terres irriguées, bases de loisirs) ; intégration aussi à l'espace provençal avec la Société du Canal de Provence : périmètres irrigués, alimentation des villes, réservoirs pour les incendies...

e) L'eau et la ville.
Dans cette approche de l'eau sous l'angle de la transformation de l'espace, on pourra introduire aussi le thême des rapports entre l'eau et la ville :
- le rôle de l'eau dans les sites urbains (pont, défense...) ;
- l'eau et les activités urbaines (industries, ports fluviaux...) ;
- l'approvisionnement en eau et la distribution...
- l'organisation de l'espace urbain par rapport au fleuve, à la rivière, aux canaux (les exemples de plans de villes ne manquent pas...) ; rôle des points d'eau (fontaines) dans l'urbanisme (points de repère, symbolique) ; les espaces de loisirs et espaces verts souvent associés à l'eau...
- les systèmes d'assainissement et d'évacuation des eaux usées.

La multiplication des aménagements visant à l'exploitation de la ressource a pu entraîner un certain nombre de déséquilibres, tant sur le milieu lui-même (en termes d'impacts) que pour les utilisateurs (tensions et conflits).


III. UNE RESSOURCE MENACEE.


1) La détérioration de la qualité des eaux.

La définition de "l'eau potable" est évolutive. Elle fait référence à des normes énoncées à un moment donné. En France et en Europe, la définition de l'eau potable se réfère à une "grille de qualité" comportant des paramètres physico-chimiques et biologiques, l'absence de substances toxiques ou de micro-organismes... Fortes inégalités des sociétés et des Etats face à ce problème.

a) Dans le monde tropical, l'eau est vecteur de parasitoses, d'épidémies diverses : paludisme, bilharziose, onchocercose... Maladies transmises par des insectes ayant un stade larvaire aquatique, dans les zones humides (marais, rizières, bords de rivières...).
Situation en aggravation dans les grandes villes des pays sous-développés, où les conditions d'hygiène et de propreté de l'eau potable sont très insuffisantes : nombreux cas de typhoïde ou de choléra, transmis par l'eau de boisson souillée... L'eau de bonne qualité est encore inaccessible pour plus d'un cinquième de l'humanité. C'est tout le thème de l'eau et la santé qui pourrait être développé ici.

b) Dégradation de la qualité par la pollution.
- Origine : rejets agricoles, industriels, domestiques. Le problème des nitrates affectant les nappes souterraines, les rivières, les lacs, a été depuis longtemps dénoncé en France et en Europe . Dans nos vallées de montagne, la pratique du "noyage" des étables et des rejets directs dans les cours d'eau (délayage et lavage du fumier à grande eau) est encore souvent employée.
- Salinisation fréquente des eaux et des sols dans les périmètres irrigués des pays arides où le drainage est mal maîtrisé.
- Pollution thermique (par réchauffement à l'aval des centrales thermiques et nucléaires) qui affecte fortement la flore et la faune aquatiques.

* Souligner la fréquence des effets en chaîne des impacts. Par exemple dans le processus d'eutrophisation des lacs :
nitrates d'origine agricole -> nappes et rivières ->lacs -> prolifération des micro-organismes et algues -> diminution de l'Oxygène -> disparition des poissons...

Dans les pays développés, fortement concernés, ces phénomènes sont bien connus ; dans les PVD, le problème est moins souvent dénoncé, mais pas forcément moindre.


2) Autres impacts liés à l'exploitation de la ressource.

a) Des perturbations hydrologiques : cf les "régimes-usines" à l'aval des barrages et des dérivations : modifications des rythmes saisonniers, mensuels et journaliers. D'autre part, il ne subsiste souvent que des "débits réservés" (définition administrative : en France actuellement, 1/10 ème du débit naturel) . Certains cours d'eau se retrouvent presque à sec au moment des basses eaux (le Colorado, le Fleuve Jaune, les deux Daria en Asie centrale...).

b) Des problèmes de dynamique fluviale. Les bouleversements hydrologiques, associés à d'autres interventions imprudentes (ex. extraction massive de granulats), peuvent aboutir à l'enfoncement rapide du lit des rivières (jusqu'à près de 15 m d'incision pour l'Arve ou le Fier en un demi-siècle !) . L'ensablement des barrages est une autre conséquence des perturbations du lit et des écoulements.

c) La surexploitation des eaux souterraines. Elle entraîne le rabattement des nappes (enfoncement des niveaux piézométriques) ayant pour conséquence la nécessité d'approfondir puits et forages ; elle peut provoquer des phénomènes de subsidence ou d'affaissement, diminuer les capacités de réserve, modifier la végétation ...

d) Les perturbations des écosystèmes.
La disparition des zones humides et le rabattement des nappes entraînent une perte de biodiversité, la modification des écosystèmes subaquatiques et rivulaires...

* Voir les déséquilibres en chaîne, avec parfois un grand décalage dans l'espace : par exemple, la diminution des transports solides dans le bassin-versant du Rhône (barrages, correction torrentielle) se traduit par le recul de la côte de Camargue.
Des impacts sont réversibles à l'échelle humaine (certaines pollutions...), d'autres sont irréversibles (incision du lit par exemple...).
La Volga a connu des aménagements massifs, avec une complète artificialisation de son cours. De lourds impacts apparaissent aujourd'hui : eutrophisation des retenues lacustres et diminution de la pêche, érosion des berges (du fait des fortes fluctuations journalières des niveaux d'eau), hydromorphie ou salinisation des sols... .

3) Déséquilibres et situations conflictuelles.

Des problèmes de quantité et de qualité de l'eau à l'origine de tensions.

a) Des déséquilibres socio-économiques.
Si les aménagements hydrauliques sont réalisés pour permettre le développement économique, ils peuvent être parfois à l'origine de grands bouleversements des sociétés riveraines, avec des problèmes d'insertion dans le nouveau système, d'adaptation, de maîtrise de la technologie, de formation des hommes... Exemple, les fleuves du Sahel, à la suite des grands travaux hydrauliques contemporains ; c'est tout le débat - déjà ancien - de la petite et de la grande hydraulique dans les PVD... Sur le fleuve Sénégal, passage de l'agriculture "de décrue" à l'agriculture irriguée .
Certains effets des aménagements sont particulièrement radicaux : les déplacements de population suite à la création de grandes retenues (sur le Zambèze, le barrage d'Assouan, le lac Volta au Ghana, les Trois-Gorges sur le Yang Tsé Kiang...).

b) Tensions entre usages, entre secteurs, entre groupes sociaux.
Difficile compatibilité entre usages agricoles, touristiques, alimentation des villes, écrêtement des crues, besoins en énergie... Exemple le barrage de Serre-Ponçon, où la gestion doit tenir compte des besoins énergétiques (production d'hiver), des agriculteurs (besoins d'eau en été dans la vallée de la Durance), du tourisme (plan d'eau de Serre-Ponçon en été), de la protection contre les crues (il faudrait que la retenue soit vide en automne, moment des plus fortes crues d'origine méditerranéenne)...

c) Situations conflictuelles entre régions ou Etats.
Voir la carte des "hydroconflits" dans le monde . Entre amont et aval des fleuves, les "eaux de la discorde" : le Nil, le Tigre et l'Euphrate...

IV. DES POLITIQUES DE GESTION ET DE PROTECTION.


Déséquilibres et disparités ont conduit, dans de nombreux pays, à une planification de l'exploitation et de la gestion des eaux : des "politiques de l'eau" à l'échelle locale, régionale, nationale.

1) Subvenir aux besoins quantitatifs.

- Etablissement de bilans ressources disponibles / besoins.
- Des organismes de gestion, régies communales, sociétés privées... Les Agences de Bassin en France (depuis 1964) sont chargées de percevoir les redevances et de gérer la ressource à l'échelle des grands bassins-versants (cf les SDAGE, Schémas Directeurs d'Aménagement et de Gestion de l'Eau).
- Devant l'accroissement de la demande, on recherche de nouvelles ressources (nappes, exploitation des grands fleuves encore vierges dans les PVD). Mais surtout on envisage vers des solutions qui permettent de réduire la consommation :
. donner un prix à l'eau : en France, un budget communal de l'eau est obligatoire depuis 1996. Réticences des ONG sur ce sujet, dans les PVD, qui craignent de donner trop de pouvoir au secteur privé.
. développement de techniques d'irrigation moins gaspilleuses : goutte à goutte, adduction par tube plutôt qu'à ciel ouvert (surtout dans les milieux à forte évaporation).
. sélection d'espèces, de variétés de plantes plus adaptées à la sécheresse.

2) Restauration de la qualité et protection des milieux.

a) Une politique largement prônée aujourd'hui dans les pays développés : réduire les pollutions et protéger la ressource.
. Assainissement, traitement, épuration : réseaux séparatifs, diverses filières d'épuration et recyclage des eaux usées .
. Renforcement de la législation et de la règlementation : cf la loi de 1992, dite "loi sur l'eau" dont le premier article établit que l'eau est un "patrimoine". Etablissement de normes européennes (pour les niveaux d'épuration par exemple).

b) Des politiques environnementales de protection des milieux.
. La réhabilitation et la restauration des cours d'eau : ex les Contrats de Rivière : ils s'attachent, pour un bassin-versant, à restaurer la qualité des eaux, maîtriser les problèmes d'hydraulique et de dynamique fluviale (ex incision des lits), restaurer les écosystèmes aquatiques et rivulaires...
. Etablissement de périmètres de protection pour toutes zones de captage des eaux...
. Sauvegarde et protection des zones humides (diverses règlementations : Arrêtés de Biotope, sites classés...).
Il reste de nombreux points noirs (ex pollution agricole).
Sur ce plan aussi, grandes inégalités dans le monde

3) Les conflits internationaux : la nécessité de renforcer le droit.

Le droit international est lacunaire, limité à certains usages, bien qu'une évolution prometteuse apparaisse dans la gestion des eaux transfrontalières.

Dans la pratique, les Etats agissent selon plusieurs doctrines d'utilisation des eaux (Sironneau, 1999) :
- "de la souveraineté territoriale absolue" ("doctrine Harmon") : il n'est tenu aucun compte des intérêts des territoires en aval (ex la Turquie actuellement face aux revendications de l'Irak ou de la Syrie).
- "de la souveraineté territoriale limitée et intégrée" (entreprendre des aménagements, mais sans porter préjudice aux intérêts des autres Etats...).
- "pour un usage raisonnable et équitable" des eaux, sur l'intégralité du bassin-versant, en reconnaissant à chaque Etat des droits et des devoirs. Doctrine en progrès...
Un cas d'entente, après des décennies de conflits : le Comité International du bassin de la Plata (1967), qui gère, à l'aide de conventions inter-Etats, les ressources des fleuves Parana, Paraguay, Uruguay ...

Conclusion : L'eau, à l'origine de formes originales d'organisation de l'espace, à toutes époques et sur tous les continents. Une ressource naturelle, estimée pendant longtemps inépuisable et devenue un bien économique rare ; source d'inégalités, sur les plans quantitatif et qualitatif, entre continents, Etats, régions. Sources de conflits d'usages, de concurrences, de discordes entre pays riverains. Elle nécessite la mise en oeuvre de véritables politiques de gestion durable, à toutes échelles d'intervention. L'un des grands défis de ce siècle.



Bibliographie indicative :

BETHEMONT J. (1977). De l'eau et des hommes. Paris, Bordas, 280 p.
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