Bourgoin Jallieu : École Primaire Publique Jean Rostand

Chapitre 1

lundi 31 décembre 2012

Pour écouter le chapitre page par page, cliquez sur celle qui vous intéresse. Le début du texte correspondant est en gras.

OÙ LE VIEIL HOMME OUVRE SON CŒUR

Sur la voie ferrée qui se trouvait juste derrière le mur du jardin d’Anatole, un train passa.

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Mais le vieil homme s’en fichait bien des trains, il ne releva même pas la tête. De toute façon, il n’y avait rien à voir, les trains passaient tout fermés, Anatole ne savait pas ce qu’ils transportaient, ce n’était pas son affaire. Sauf quand, du train, on lui envoyait quelque chose dans son jardin. Un jour ce fut une brosse à cheveux, une autre fois une lettre pliée en quatre, qui commençait par « mon amour », qui se terminait par « faites suivre s’il vous plaît >> ; mais il n’était l’amour de personne, et l’adresse était illisible pour ses yeux, alors il l’avait jetée dans le feu...

Un peu après le passage du train, Anatole est sorti, comme chaque jour, pour faire le tour du jardin, biner, sarcler, enfin tout son travail, quoi, comme chaque jour.

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Et là, il s’est juste dit ça : « Tiens, l’herbe bouge... >> •
Et il a cru que c’était un chat, ou un crapaud, enfin un animal, quelque chose comme ça. Il a continué de ramasser ses pommes, qui étaient tombées, parce que c’était l’automne, déjà. Il ne faisait plus attention à l’herbe, il était un peu perdu dans ses pensées ; puisque l’automne arrivait, il allait falloir faire provision de bois sec, pour la cheminée, et vérifier le toit, pour que la pluie ne passe pas.
Ce qui lui a attiré l’œil, tout à coup, c’est qu’il a eu l’impression que dans l’herbe, là-bas, tout près du mur, ça rampait... Et si ça rampait, ça pouvait être un serpent, et alors là, c’était plus embêtant, fallait voir ça de plus près. Il s’est approché, prudemment, un bâton a la main, prêt à frapper s’il le fallait. Mais ce qu’il a vu l’a arrêté net.

Un bébé, un tout petit bébé, à plat ventre, rampait dans l’herbe.

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Anatole est resté là, bouche bée. Que faisait ce bébé dans son potager ? On lui avait bien raconté, autrefois, que les garçons naissaient dans les choux et les filles dans les roses, mais même à 5 ans, il n’y avait pas cru, alors à 60, vous pensez ! Il avait toujours habité là, Anatole, il y avait vécu, il y mourrait. Seul. Il n’aimait pas les étrangers, il n’aimait pas être dérangé, même par un bébé. Du bout de son bâton, comme il l’aurait fait pour un animal un peu galeux ou dangereux, il le toucha. C’est comme ça que ça arriva. Le bébé tourna la tête vers lui, et le regarda. Ses yeux étaient noirs comme le fond d’un puits, avec, au milieu, une toute petite étoile d’or. Il fixa sérieusement Anatole, dans les yeux, un long moment, et puis tout à coup, il lui sourit, comme s’il le reconnaissait, qu’il ne l’avait pas vu depuis longtemps et qu’il était tout heureux de le retrouver.

Or, jamais personne n’avait été heureux de retrouver Anatole, qui n’était ni beau, ni aimable, ni gentil.

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Qui n’avait même jamais voulu de chien pour lui tenir un peu compagnie. Le sourire de ce bébé lui fit au cœur comme une brulure, avant de se répandre en lui en douce chaleur. C’était l’automne, le froid venait, justement Anatole allait faire du feu... Il prit, comme il le put, ce bébé inconnu dans ses bras, et il rentra. Il poussa sa porte d’un grand coup de bottes ; dans la maison, il faisait sombre, c’était en désordre, il n’avait pas grand-chose mais ne rangeait jamais rien. Il se demanda où poser ce drôle de paquet, la table était encombrée, le lit n’était pas fait, les draps d’un blanc gris douteux. Il se dit qu’il vaudrait mieux ramener tout de suite ce mioche à sa mère, mais qui pouvait être sa mère à ce mioche, en avait-il une, comment savoir ?

Il garda un peu trop longtemps ce bébé contre lui.

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Au bout de ce long moment, il sentit que se séparer de cet enfant qu’il tenait contre son cœur et dans ses bras serait comme s’arracher le cœur, comme s’arracher les bras. Il accepta le miracle.

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