Etonnants voyageurs (2)

       L’arbre infecté

 

J’aimerais que tu m’aides à grandir

j’aimerais que tu puisses revenir

j’aimerais que l’on puisse se souvenir…

 

Une ruine, traversant l’allée A du parking n°2 , j’observais les cendres du bâtiment C. Quatrième étage, on l’appelait l’étage des immigrés, celui des noirs, ma «catégorie». J’habitais donc ici, entourée par le dessus et le dessous par des arabes, ils occupaient aussi tous les autres buildings désaffectés ( sauf le deuxième du petit E, lui était nommé «l’asiatique» parce que ça sentait les nems des restaurants chinois).En y réfléchissant, je n’ai jamais pu savoir si, du haut de leur balcon , ils nous jugeaient ou nous insultaient, le chinois est une langue si compliquée… Je m’avançais donc doucement dans ces halls où régnaient autrefois des sentiments de peur et de méfiance insoupçonnables si l’on n’ était pas un habitué du lieu. Je restais quelques minutes face à l’ascenseur . «En panne»… Je me rappelle de ce sentiment d’injustice quand , accompagnée d’un sac à dos qui pesait lourd sur mon frêle corps d’enfant,  je devais monter les quatre paliers à pied ! De plus, je me souviens de ma frayeur lorsque je passais devant la porte de la famille alcoolique au deuxième ou le couple qui se dispute sans arrêt au troisième et à côté d’eux la porte toujours fermée, je n’ai jamais su qui y habitait, sûrement un vieil ermite. Voir les serrures déchiquetées me bouleverse quelque peu. J’arrivais devant la  porte, celle en bois, celle que nous décorions pour les fêtes avec ma sœur cadette. Le loquet était poussiéreux et rouillé. Je pus l’ouvrir, en réalité même auparavant, notre appartement était l’un des plus accessibles,  jamais verrouillé ! C’était nos origines qui étaient la cause de cette «non responsabilité» racontaient nos voisins du cinquième, des Arabes. Je me baladais dans notre ancien logement contemplant les restes des photos brûlées, les tapisseries delavées, déchirées…J’entrais dans ma chambre pour être plus précise notre chambre , je l’ai toujours partagée avec ma sœur, Elisa. Un lit en hauteur, j’aimais être supérieure, elle aimait garder les pieds sur terre. Je m’avançais alors vers cette fenêtre, au carreaux brisés. Je me souviens de ce temps où je t’observais, parfois de longues heures, me demandant si je devais venir t’aider ou rester là. Je choisissais toujours la deuxième option préférant ne pas me mêler des problèmes des autres «espèces». Aujourd’hui, tu sais,  je regrette mes gestes de l’époque mais prends cela comme la naïveté d’un enfant qui voulait faire «comme les grands». En effet, maintenant je peux te le dire sans honte, car à cet instant présent,  j’ai trouvé l’indépendance de mon esprit , j’ai appris de mes expériences :  j’avais peur de toi non, de tous les étrangers qui habitaient autour de chez moi, qui vivaient dans ces grands immeubles de béton. Je vous méprisais de vos couleurs, de vos voix et de vos libertés, maman disait que nous étions en danger partout et qu’ici de nombreuses bêtes multicolores guettaient leurs prochaines proies. Je te demande pardon pour avoir cru que toi aussi tu faisais partie de ces monstres ! « Des arabes, des chinois, des blancs»,  mes parents nommaient nos voisins de telle sorte que l’on pouvait les classer dans des catégories, mon insouciance ne me permettait pas de comprendre la réelle situation dans laquelle je me trouvais, mais je devinais tout de même que leurs paroles n’étaient pas fondées, après tout, tu ne valais pas ce couple d’alcooliques au deuxième et pourtant tu possédais la même apparence qu’eux! Mais malgré tout, j’écoutais et agissais tel que mes parents le voulaient car j’étais une «gentille fille». Malheureusement le poids de mon silence est tombé sur toi, comme si Dieu t’avait abandonnée…

Je me rappelle de ces soirs où par ma fenêtre, je voyais ton père tirer les rideaux,où j’aperçevais ton ombre s’affaisser sous les coups violents de cet homme, mais en ce temps là , je me disais que je n’avais pas à me mêler des affaires des blancs, et puis j’étais effrayée par la cruauté dont ton père faisait preuve. Je retiens de ces longs moments d’observation, une attente interminable. J’attendais toujours que ta silhouette se relève pour me sentir rassurée, je n’ai jamais parlé de cela à ma mère,  redoutant l’expression qui s’afficherait sur son visage, quand elle entendrait ma pitié pour toi, elle me dirait «cela ne nous regarde pas , si tu savais tout ce qu’ils nous ont fait…» avec des yeux froudoyants. Je me taisais donc, cachant mes mots, une absence de parole qui t’a détruite, pardonne-moi.

A l’école, je ne t’ai jamais parlé, les enfants jouent selon l’affinité de leurs apparences, encore des idées transmises par leurs parents, comme les miens auparavant. Nous, nous étions «les réfugiés , la bande des noirs, mais toi, toi tu restais seule, ne rentrant dans aucune catégorie, tu étais une paria sur la palette dans laquelle les grandes personnes nous avaient placées. Aujourd’hui, je me demande pourquoi les enseignantes ont fermé les yeux sur tes plaies, sur ces bleus qui recouvraient ton corps… Comment ont-elles pu ignorer tant de souffrances?

Tout d’un coup, j’aperçus mon ancienne peluche, celle qui CETTE nuit se serrait contre ma poitrine. La lueur de ton corps ne se relevait pas, ton père éteignant la lumière de ta chambre avec une telle rapidité que je ne pus voir si tu t’étais ou non remise de ton malheur. Une vision d’horreur me traversa l’esprit mais je la fis disparaître immédiatement. Au lendemain de cette soirée, bouleversée, je me souviens que l’ascenseur fonctionnait. Je me suis dit alors que cette journée serait une bonne journée ! Mais cet instant de joie fut de courte durée et cela tu le sais n’est ce pas? Ce six février 2005, une date à jamais gravée dans mon cœur, qui me hantera toujours ! Cette matinée qui commençait si bien, brusquement s’assombrit… Tu n’étais pas là, plus là. A ce moment là, je me souviens avoir ressenti une émotion semblable à de la culpabilité, mais aussi un grand mal être. Un mauvais pressentiment me submergeait, je fis signe à la maîtresse.

- « Madame, dis je d’une voix tremblante, elle  est absente.

- Elle est peut être malade, ne t’inquiète pas, va là-bas, jouer avec tes camarades, répliqua-t-elle. »

Là-bas, là-bas?? Avais-je ici aussi, une place attribuée, un endroit où mon «espèce» devrait rester? Quelle impertinence quand j’y repense. J’étais sûre qu’il t’était arrivé quelque chose et personne ne m’entendait… Attendant la sonnerie avec impatience, lorsque l’horloge brandit les deux aiguilles sur le quatre, je sortis,  je courus, pris l’ascenseur et de cette même fenêtre aux carreaux brisés, j’attendis que le soleil se couche et que la lune se lève, elle illuminait ta chambre, un lieu vide. Exaspérée, je surveillais sans crainte l’immeuble d’en face, ton père ne vint pas, cette nuit , fermer les rideaux ;  il les laissa au contraire grands ouverts et il eut ce geste étrange, inhabituel. Un regard lancé dans ma direction, un regard froid et laissant ta chambre allumée, il repartit. A ce moment-là, je me rappelle avoir perdu tout raisonnement logique, je ne réfléchissais plus, une violente envie d’agir m’envahit en y repensant, c’était sûrement la peur que tout soit déjà trop tard qui me donna le courage de téléphoner. Sache-le, j’ai appelé les gendarmes, les pompiers… Je ne savais plus quoi faire, j’étais terrorisée par mon impuissance  face à une situation que je croyais maîtrisable. Une demi-heure plus tard, ils arrivaient pour te sauver des griffes de ce monstre. «Les bêtes multicolores guettent leurs prochaines proies» disaient ma mère, elle avait raison ! Mais ce n’était pas une bête multicolore, c’était un Homme.

Plus tard, je sus par le biais de bruits de couloir que tu étais morte, montée aux cieux…

Tu as tellement souffert et je n’ai rien fait pour arrêter cela, j’ai fermé les yeux et bouché mes oreilles, pardonne moi. J’ai le vague souvenir d’une discussion avec mes parents lors d’un repas, c’était à propos de «La mort de la blanche du quatrième batîment D», autrement dit ta disparition ! Je préfère l’appeler «la mort d’une petite innoncente». Ce jour-là, ma mère me disait qu’elle avait eu raison, que nos quartiers étaient dangereux et qu’il fallait se méfier des gens différents de nous, mon père avait alors rajouté «surtout les blancs, avec tout ce qu’ils nous ont fait »

Encore et toujours cette même phrase ! Revenant à mes esprits, sans m’en aperçevoir, j’étais dans la cuisine devant cette table autrefois recouverte des plus délicieux mets,là où s’étaient déroulées toutes ces conversations autour d’un même sujet : les différents êtres humains. C’est sur cette même table que j’ai écouté et retenu toutes les horreurs te concernant. Aujourd’hui, regrettant cette impuissance qui m’envahit le jour où tu disparus loin de nous, je mets en pratique non pas ce que les adultes m’ont appris mais ce que mon cœur me dicte !

Dans mon arbre généalogique, comme une bactérie, les préjugés et le racisme s’étaient propagés des racines jusqu’aux branches mais grâce à toi, toi qui m’as ouvert les yeux sur nos ressemblances, j’ai coupé le tronc, espérant que doucement les tiges qui repousseraient ne seraient pas infectées par ces idées dévastatrices , dépassées. Merci de m’avoir instruite, merci de m’avoir fait grandir.

 

« Puisque deux couleurs, une fois mélangées n’en forment plus qu’une,

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