Une sélection de poèmes, réalisée par Georges COLLONGE

Articles

  • Un compte à régler - Février 2013

    Dix amis sont morts à la guerre Dix femmes sont mortes à la guerre Dix enfants sont morts à la guerre Cent amis sont morts à la guerre Cent femmes sont mortes à la guerre Cent enfants sont morts à la guerre Et mille amis et mille femmes et mille enfants
    Nous savons bien compter les morts Par milliers et par millions On sait compter mais tout va vite De guerre en guerre tout s’efface
    Mais qu’un seul mort soudain se dresse Au milieu de notre mémoire Et nous vivons contre la mort Nous nous battons (...)

  • Abandon - Février 2013

    Un landau dépouillé fer rouillé de balles criblé
    Lointain berceau blanc cocon pour un nourrisson
    L’objet hurle l’horreur

  • Instant envolé - Février 2013

    La forme d’une petite bicyclette Un enfant l’a possédée
    Corps qui s’élance Engin qui roule Victoire ressentie
    L’enfant a disparu
    Seule la carcasse du vélo accuse

  • Jeu effacé - Février 2013

    Juste un élément ferrugineux A peine une poussette de poupée
    Une fillette a joué Longtemps Sérieusement Tendrement

  • Paroles de Fraternité - Février 2013

    Il y a sur la terre de telles immensités de misères, de détresse, de gêne et d’horreur que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui et par des possessions dont on le prive (...). Pour moi, j’ai pris en aversion toute possession exclusive ; c’est de don qu’est fait (...)

  • L’ombre perdue - Février 2013

    Ecole en ruine Des traces uniques : les encriers petits gobelets de faïence blanche
    les mains potelées des enfants trempaient dans l’encre leur porte-plume Les mots coulaient sur leur cahier
    Sanglots de silence

  • L’heure fatale - Février 2013

    Parmi les décombres une montre à gousset
    L’incendie ravageait Oradour La montre tomba d’une poche Le feu détruisit le mécanisme Les aiguilles s’arrêtèrent
    marquant définitivement 4 heures 35

  • Les mères dépossédées - Février 2013

    Des silhouettes noires, têtes courbées, sabots traînants, portent à leurs invisibles morts les fleurs des jardins.
    Dans la soudaineté d’un après-midi, ceux et celles à qui elles avaient donné la vie, s’en sont allés ; raflés, tués, brûlés.
    Les mots s’effacent. Les mots perdent leur sens.
    Cris, brume flottante, la route vite voilée de larmes.
    Sans leurs enfants aucune vie ne peut se vivre.
    Au cimetière, venus des hameaux, les parents errent. Ils ne peuvent croire l’incroyable.
    De noir vêtus, mères, (...)

  • Au loin - Février 2013

    Proverbe tibétain
    J’ai regardé au loin J’ai vu quelque chose qui bougeait Je me suis approché J’ai vu un animal Je me suis encore approché J’ai vu un homme Je me suis encore approché Et j’ai vu que c’était mon frère
    Proverbe tibétain

  • Les juments blanches - Février 2013

    Par Paul André
    En breton, pour dire « la jument blanche », on dit : « Ar gazeg wenn ». En arabe, on dit : « El fâras lè bêda ». En anglais, on dit : « The white mare”. En esquimau, on ne dit rien parce que chez eux il n’y a pas de juments blanches. En espagnol, on dit : « La yegua blanca ». En flamand, on dit : « DE witte merrie ».
    Comme vous pouvez le voir toutes ces juments sont très différentes
    Mais ce sont toutes des juments blanches.
    Paul (...)

  • Dans mon pays - Février 2013

    Dans mon pays on ne prête pas on partage. Un plat rendu N’est jamais vide ; Du pain Quelques fèves Ou une pincée de sel.
    Tahar Ben Jelloun

  • Les gens du voyage - Février 2013

    Par Frédéric Charles
    Hommes du voyage femmes de la route et gamins des Toujours-plus-loin vos murs ont des ailes et vos ailes en battant dérangent un peu nos mèches de cheveux.
    Elles les dérangent parce qu’elles ont besoin d’être dérangées pour doucement nous faire croire qu’en nous nous aussi nous marchons
    Frédéric Charles

  • L’anneau - Février 2013

    Pour les fiançailles d’amour Des peuples redevenus frères Les hommes construiront un jour Par-dessus continents et mers Par-dessus rives et rivières Un pont sans arches ni piliers Un pont qui tiendra dans les airs Sans aide aucune à rien lié Comme un grand arc-en-ciel de pierre Qui fera le tour de la terre
    Marc Béalu

  • Il m’a dit - Février 2013

    Par Edmond Jabès
    Il m’a dit : Ma race est la race jaune. J’ai répondu : Je suis de ta race.
    Il m’a dit : Ma race est la race noire. J’ai répondu : Je suis de ta race.
    Il m’a dit : Ma race est la race blanche. J’ai répondu : Je suis de ta race ;
    car mon soleil fut l’étoile jaune car je suis enveloppé de nuit ; car mon âme, comme la pierre de la loi est blanche.
    Edmond Jabès

  • Le sang rouge - Février 2013

    Par Pierre Osenat
    Un petit enfant noir à la prunelle claire
    Poussait son ombilic sous le torchis natal Bouche blanche il allait dans le ciel tropical Un bout de canne à sucre agaçant ses molaires. Un petit enfant noir à la peau noire Ignorant blanc et noir ne sachant que jouer
    Un petit enfant blanc courait dans le pré vert Un petit enfant blanc à la prunelle noire Vers d’autres enfants blancs tendait ses bras ouverts Bleuets et boutons d’or étaient son auditoire. Un petit enfant blanc la peau (...)

  • Les couleurs - Février 2013

    Par Malcom de Chazal
    sont
    les empreintes digitales
    du soleil
    Malcom de Chazal

  • Tu me grondes - Février 2013

    Par Joël Sadeler
    parce que j’ai les doigts de toutes les couleurs noir-polar ou jaune-sable des squares parfois blanc-banquise ou rouge-révolution et même bleu-contusion Tu me grondes et tu te trompes mes doigts je les ai trempés dans l’amitié des mains des enfants du quartier
    des enfants du monde entier
    Joël Sadeler

  • D’ailleurs et D’ici - Février 2013

    Par Michel Voiturier
    Ali bafouille son français Giuseppe rêve du soleil Kasongo agite une amulette Amalia rit de ses lèvres de poivron
    Dans la cour ils éclatent en rires clairs sur la marelle dessinée Et moi Benoît seul dans mon coin où l’ombre devient fraîche je déballe une sucette parce que mon papa croit que les rois sont blancs
    Michel Voiturier

  • Rien à craindre - Février 2013

    Par Jacques Prévert
    Ne craignez rien Gens honnêtes et exemplaires Il n’y a pas de danger Vos morts sont bien morts Vos morts sont bien gardés Il n’y a rien à craindre On ne peut vous les prendre Ils ne peuvent se sauver Il y a des gardiens dans les cimetières Et puis Tout autour des tombes Il y a un entourage de fer Comme autour des lits-cages Où dorment les enfants en bas âge Et c’est une précaution sage Dans son dernier sommeil Sait-on jamais Le mort pourrait rêver encore Rêver qu’il est vivant (...)

  • Familiale - Février 2013

    Par Jacques Prévert
    La mère fait du tricot Le fils fait la guerre Elle trouve ça tout naturel la mère Et le père qu’est-ce qu’il fait le père ? Il fait des affaires Sa femme fait du tricot Son fils la guerre Lui des affaires Il trouve ça tout naturel le père Et le fils et le fils Qu’est-ce qu’il trouve le fils ? Il ne trouve rien absolument rien le fils Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre Quand il aura fini la guerre Il fera des affaires avec son père La guerre continue la (...)

  • Chasse à l’enfant - Février 2013

    Par Jacques Prévert
    A Marianne Oswald
    Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
    Au-dessus de l’île on voit des oiseaux Tout autour de l’île il y a de l’eau
    Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
    Qu’est-ce que c’est que ces hurlements
    Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
    C’est la meute des honnêtes gens Qui fait la chasse à l’enfant
    Il avait dit J’en ai assez de la maison de redressement Et les gardiens à coups de clefs lui avaient brisé les dents Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment
    Bandit (...)

  • Etranges Etrangers - Février 2013

    Par Jacques Prévert
    Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel hommes des pays loin cobayes des colonies Doux petits musiciens soleils adolescents de la porte d’Italie Boumians de la porte de Saint-Ouen Apatrides d’Aubervilliers brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied au beau milieu des rues Tunisiens de Grenelle embauchés débauchés manœuvres désoeuvrés Polacks du Marais du Temple des Rosiers
    Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone (...)

  • Les Partisans - Février 2013

    Par Joseph Kessel et Maurice Druon
    Ami, entends-tu Le vol noir des corbeaux Sur nos plaines ?
    Ami, entends-tu Les cris sourds du pays Qu’on enchaîne ?
    Ohé Partisans Ouvriers et paysans C’est l’alarme !
    Ce soir l’ennemi Connaîtra le prix du sang Et les larmes
    Montez de la mine Descendez des collines Camarades,
    Sortez de la paille Les fusils, la mitraille Les grenades !
    Ohé les tueurs A la balle ou au couteau Tuez vite ! Ohé saboteur Attention à ton fardeau Dynamite !
    C’est nous qui brisons (...)

  • Je trahirai demain - Février 2013

    Par Marianne Cohn
    Je trahirai demain pas aujourd’hui. Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles, Je ne trahirai pas.
    Vous ne savez pas le bout de mon courage. Moi je sais. Vous êtes cinq mains dures avec des bagues. Vous avez aux pieds des chaussures Avec des clous.
    Je trahirai demain, pas aujourd’hui, Demain. Il me faut la nuit pour me résoudre, Il ne me faut pas moins d’une nuit Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
    Pour renier mes amis Pour abjurer le pain et le vin, Pour trahir la vie, (...)

  • Bretagne - Février 2013

    Par Anne Bervas-Leroux et Bruno Leroux
    Il y a beaucoup de vaisselle Des morceaux blancs sur le bois cassé,
    Des morceaux de bol, des morceaux d’assiette Et quelques dents de mon enfant Sur un morceau de bol blanc.
    Mon mari aussi a fini, Vers la prairie, les bras levés, Il est parti, il a fini
    Il y a tant de morceaux blancs, De la vaisselle, de la cervelle Et quelques dents de mon enfant
    Il y a beaucoup de bols blancs, Des yeux, des poings, des hurlements,
    Beaucoup de rire et tant de sang (...)

  • La Rose et le Réséda - Février 2013

    Par Louis Aragon
    A Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves Comme à Guy Môquet et Gilbert Dru
    Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas Tous deux adoraient la belle Prisonnière des soldats Lequel montait à l’échelle Et lequel guettait en bas Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas Qu’importe comment s’appelle Cette clarté sur leur pas Que l’un fût de la chapelle Et l’autre s’y dérobât Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas Tous les deux étaient fidèles Des lèvres du coeur (...)

  • Liberté - Février 2013

    Ce poème "Liberté" de Paul Eluard fut largué par les avions de la RAF en milliers de tracts sur la France occupée en 1942.
    Sur mes cahiers d’écolier Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige J’écris ton nom
    Sur toutes les pages lues Sur toutes les pages blanches Pierre sang papier ou cendre J’écris ton nom Sur les images dorées Sur les armes des guerriers Sur la couronne des rois J’écris ton nom Sur la jungle et le désert Sur les nids sur les genêts Sur (...)

  • Amour du prochain - Février 2013

    Par Max Jacob (1876-1944)
    D’origine Israélite
    A jean Rousselot,
    Qui a vu le crapaud traverser une rue ? C’est un tout petit homme : une poupée n’est pas plus minuscule. Il se traîne sur les genoux : il a honte, on dirait... ? Non ! Il est rhumatisant. Une jambe reste en arrière, il la ramène ! Où va-t-il ainsi ? Il sort de l’égout, pauvre clown. Personne n’a remarqué ce crapaud dans la rue. Jadis, personne ne me remarquait dans la rue, maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune. Heureux (...)

  • Les oiseaux - Février 2013

    Par Anick Roschi
    1945 – 6 août : un bombardier B-29 américain lâche sur la ville japonaise de Hiroshima la première bombe atomique de l’histoire.
    Les oiseaux
    Une obscure nébuleuse Assombrit La bannière étoilée du ciel L’aube nucléaire Décime L’empire D’un soleil levant Une plaie béante Trace Le vol sacré Des oiseaux de papier.
    Hiroshima, 6 août 1945, Japon.

  • Présent - Février 2013

    Par Anick Roschi
    1945 – 8 mai : manifestations nationalistes réprimées dans le sang par les autorités coloniales françaises à Sétif et Guelma. Des miliciens utilisent les fours à chaux d’Héliopolis pour faire disparaître les cadavres des victimes.
    Présent
    Sur les terres libérées, Tes enfants, Dans la terre noire Leurs corps blancs, Espoir De terres retournées Ton présent.
    Héliopolis, 8 mai 1945, (...)

  • Boucles - Février 2013

    Par Anick Roschi
    1941- 3 septembre : premiers essais d’extermination de personnes par le gaz Zyklon B à Auschwitz.
    Boucles
    Les boucles du jour Tombées à vos pieds Caressent les nuits De nos mémoires brûlées
    Auschwitz, 3 septembre 1941, Pologne.

  • Paroles d’yeux - Février 2013

    Par Anick Roschi
    1917 – 4 mai : offensive de l’armée française pour la prise du plateau de Craonne dans l’Aisne. (guerre de 1914-18)
    Paroles d’yeux
    Dans un trou De mine Deux uniformes De boue Partagent le feu, Paroles d’yeux Apaisent Peurs d’eux, Les fusées vertes et rouges Couchent leurs cœurs L’un contre l’autre.
    Craonne, 4 mai 1917, France.