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Publié : 1er février 2013
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Sauve-toi Elie : fiche pédagogique

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par Joël Manchon

Descriptif
- Auteur : Elisabeth Brami, Bernard Jeunet
- Editeur : SEUIL
- Nombre de pages : 50
- Forme littéraire : Album
- Narration : Je, personnage principal
- Niveau : CM2, collège...

Présentation :
Juin 1942. Elie, petit garçon juif de 7 ans, est emmené par ses parents à la campagne, et placé en pension chez l’habitant pour échapper aux persécutions et la déportation. Elie devient donc Emile, sans comprendre ce qui lui arrive ni ce qui se passe autour de lui. Séparé de ses parents, il sent qu’il n’est pas le bienvenu au village. Tout au plus on le supporte.Un jour, désespéré, il décide de s’enfuir. C’est alors qu’il assiste, impuissant, à une rafle d’enfants...

Schéma narratif :
L’instance narrative est assurée par un jeune garçon dont l’identité se dévoile petit à petit. Au début de l’histoire, le narrateur est dissimulé par un « on » globalisant : p.9. On apprend à la page 10 qu’il s’appelle Élie et à la page 46 qu’il a presque neuf ans. Le lecteur infère également qu’il est juif car sa mère a cousu une étoile jaune sur sa blouse.
La narration conduite par un enfant s’accompagne de certaines caractéristiques propres au style enfantin. Les phrases sont généralement courtes et rarement complexes (peu de subordonnées). Parfois, elles ont la maladresse de l’enfance et rappellent Le Petit Nicolas de Sempé et Gosciny : « Ce mercredi, on avait décidé de jouer au mariage presque en vrai dans l’église, après l’école » (p. 37). La prolepse est également employée : « Papa et maman, je les ai vus partir au bout du chemin » (p. 17).


L’illustration.
Les illustrations sont des photographies d’œuvres de Bernard Jeunet. L’artiste utilise une technique mixte qui rappelle les travaux de Georges Braque et Annette Messager : papiers déchirés, collés ou sculptés sur des camaïeux aux teintes sombres. Les images tourmentées accompagnent les moments douloureux du texte. Elles le contredisent dans ses passages mois dramatiques, laissant le lecteur dans un état de malaise.
Les pages arrachées aux missels dialoguent avec des moulins à café, des bols, des cafetières, des échelles, des seaux. En associant des éléments relevant du sacré et des objets triviaux de la vie paysanne d’autrefois, Bernard Jeunet suscite l’interprétation de l’image, la lecture polysémique.
La récurrence de certains objets invite le lecteur à leur attribuer une signification symbolique.
Le moulin à café donne un indice pour la datation du temps de l’histoire. Il évoque le grain à moudre du message biblique, mais aussi, à la lecture du texte, le broyage des existences par la barbarie nazie, surtout lorsque l’enfant l’associe au train qui devient par le contexte de l’histoire le train de la déportation.
L’échelle, anodine dans une ferme, devient le moyen de passage qui permet à Elie de regagner le grenier où il dort dans des couvertures qui piquent. On pense également à l’échelle de Jacob : p. 25, l’échelle semble vouloir sortir du cadre de l’image, chaque échelon s’est vu attribué une lettre de l’alphabet, depuis le a (alpha) initial jusqu’à l’oméga qu’on suppose ; de même, à la page 16, l’échelle, en s’extirpant de la mandorle, se dirige vers les cieux et constitue un accès pour les anges, selon la parole biblique.
Le seau évoque la traite des vaches. Mais le titre de l’œuvre de la page 23, Ramasse merde, fait songer aussi à l’évacuation des déjections humaines à une époque où les maisons ne sont pas dotées de toilettes. Cette action qu’on interprète en l’occurrence comme une punition, en raison du bonnet d’âne, rappelle au lecteur de Si c’est un homme de Primo Levi, que la vidange des seaux d’aisance était l’une des tâches humiliantes qu’on attribuait aux prisonniers punis dans les camps de concentration.
La couronne, de fleurs, de feuilles ou d’épines, constitue un élément récurrent dans l’œuvre de Bernard Jeunet. Elle évoque la couronne d’épines de la passion du Christ et dans l’histoire, le martyr du peuple juif. On peut y voir aussi l’enfermement douloureux dans lequel se trouve Elie. On peut enfin, en raison de l’effet de relief du papier sculpté, considérer que la couronne est un lieu de passage, une porte, qui symbolise l’entrée de l’enfant dans le monde de la violence. Ainsi, l’illustration de la page 32, intitulée Le Massacre du Printemps, qui fait allusion à l’œuvre de Stravinsky, Le sacre du printemps. L’intrusion ambiguë de la petite fille au couteau résonne comme une menace. De même, dans l’œuvre de la page 47, intitulée Mater noster et se référant à la prière chrétienne Pater noster, la position des jambes et la flèche bleue semblent projeter « le grand ventre de la guerre » vers Elie et le lecteur. On voit comment la couronne peut être utilisée comme un symbole de l’entrée de la violence.
Un sentiment d’enfermement, de séparation et de souffrance se construit également par l’emploi de fil de fer barbelé dans les œuvres de Bernard Jeunet, à la page 47 déjà évoquée et à la page 44 qui rappelle Flon-Flon et Musette d’Elzbieta. La main blessée par les épineux renvoie à l’enfant caché et blessé par les branches d’aubépine.
La flagellation de la page 27 constitue la scène de violence la plus directe de l’album. Si on peut penser à l’un des épisodes du Christ avec le personnage agenouillé sur un prie-dieu, le texte évoque de son côté la peur « qu’on fasse du mal à Papa et à Maman » et l’interprétation peut rapporter la scène aux tortures des camps de concentration.
L’analyse permet donc d’envisager à quel point l’illustration offre au lecteur un jeu , un espace d’interprétation. L’articulation entre le texte et l’image autorise des pistes que chacun explore au gré de sa sensibilité, de ses connaissances, de ses lectures antérieures.
Cependant des zones d’ombre demeurent qui réclament un complément d’investigation. Ainsi, quelle signification donner à la relation entre l’histoire d’un enfant juif caché et une illustration empreinte d’allusions à la religion catholique ? Peut-on y voir la condamnation de l’attitude de l’Eglise face aux exactions nazies ? Cependant, on sait qu’en dépit du rôle peu net que joua le pape, de hauts responsables religieux protégèrent des familles juives, des couvents et des séminaires cachèrent des enfants pendant la durée de la guerre. D’autre part, les œuvres de Bernard Jeunet sont signées et datées de 1998 (Le bouquet du 12 septembre 1998, p. 16) alors que le livre est paru en 2003. Faut-il y voir un long délai entre la création de l’album et son édition ? Et dans ce cas quelle en est la cause ? L’interprétation générale doit-elle en tenir compte ?
Ces différentes questions m’ont conduit à prendre contact avec l’illustrateur et ses révélations éclairent d’un jour nouveau l’idée même d’interprétation. En effet, les illustrations pleine page sont des œuvres originales qu’Elisabeth Brami a découvertes lors d’une exposition en 1998. L’auteure a alors demandé au plasticien de pouvoir les utiliser pour la réalisation d’un album dont le texte n’était pas écrit et dont le sujet n’avait pas encore émergé selon les propres dires d’Elisabeth Brami, contactée à son tour à l’initiative de Bernard Jeunet. L’illustration est donc antérieure à l’écriture qui l’interprète dans son acte de création pour ensuite la proposer à un lecteur qui l’interprétera à son tour dans un acte de recréation articulant le texte et l’image. Cette mise en abîme des interprétations successives vérifie les théories de Jauss et Yser, reprises par Umberto Eco dans Lector in fabula : la réception est une œuvre de collaboration, une co-écriture d’une œuvre initiale prise en charge par celui qui la réceptionne. A la lumière de ces nouvelles connaissances, le problème de la datation des œuvres disparaît et les allusions à la responsabilité de l’Eglise catholique sont moins directes même si elles subsistent dans l’interprétation qu’on peut en avoir.
Les vignettes insérées, tout comme la couverture, sont postérieures à l’écriture. Elles citent le texte (la vache, le chien) ou sont allusives : le rat de la page 21 évoque le grenier où dort l’enfant, l’ostensoir de la page 37 est lié à la scène qui se passe dans l’église, la chouette de la page 42 illustre la fuite nocturne. Ces relations implicites nécessitent une participation du lecteur tout comme l’image du nounours à la page 9 dont on apprend à la page 29 qu’il s’agit de « Totor, mon ours que j’avais laissé à Paris » ou la couronne de coquelicots de la page de garde que portera Mariette à la page 37. Le va-et-vient dans l’album éclaire une illustration dont on ne peut donner qu’une interprétation incertaine lors de la lecture linéaire.
On pourrait penser que connaître les origines de la composition de l’ouvrage constitue une gêne au plaisir en dévoilant les arcanes de la création. Il n’en est rien. Au contraire, cela aide la validation des interprétations et propose de nouvelles perspectives. Ainsi, on s’aperçoit que chaque double page forme un diptyque composé d’un panneau image et d’un panneau texte.
L’illustration, dans Sauve-toi Élie, de par sa primauté dans l’œuvre, n’est donc pas un simple commentaire de l’histoire. Elle entretient un dialogue avec le texte. Il appartient au lecteur de l’interpréter pour mieux l’apprécier.


L’écriture
Le titre de l’album est une citation du Livre des Rois (1R 19) : Elie, menacé comme les autres prophètes par les massacres ordonnés par Jezabel, doit fuir pour sauver sa vie.
Le texte d’Elisabeth Brami est postérieur à la réalisation des œuvres de Bernard Jeunet. Tout en participant d’une chronologie, chaque texte est une entité propre qui se termine toujours par un point ; jamais une phrase n’enjambe la page pour se terminer à la suivante. C’est en cela qu’on est amené à évoquer une construction en diptyque où le texte et l’image dialoguent, offrant à chaque fois un ensemble complet à lire et à interpréter. L’absence fréquente de connecteurs d’une double page à l’autre invite le lecteur à établir des liens, à combler les « blancs » entre les différents plans qui se succèdent.
Autre particularité du récit : le secret, la dissimulation. Le narrateur, le temps de l’histoire, les relations de causalité ne se dévoilent pas facilement. Pour parler des enfants juifs cachés pendant la 2° Guerre Mondiale, Elisabeth Brami a choisi d’écrire un texte qui ne livre ses secrets qu’au lecteur attentif : celui qui sait utiliser ou construire une connaissance historique pour appréhender une œuvre ; celui qui parvient à mettre en relation les éléments du texte entre eux et ceux de l’illustration ; celui enfin qui, au terme de débats et d’échanges, arrive à émettre son propre jugement sur les événements et les personnages.

Situer l’histoire dans l’Histoire.
Pas une seule date n’est donnée par l’auteure. Cependant, au fil du texte, des indices sont proposés au lecteur vigilant, qui lui permettent de raccorder l’histoire à l’Histoire. Pour accéder au sens, le lecteur aura recours a ses propres connaissances ou il les construira parallèlement à la lecture.
- « L’étoile jaune que Maman avait cousue le 9 juin, le jour de mon anniversaire » (p. 13) : le 9 juin 1942, l’Etat français oblige les Juifs au port de l’étoile jaune. Elie a sept ans.
- « L’hiver est revenu » (p. 29) : il s’agit de l’hiver 42-43.
- « Je venais d’avoir huit ans » (p. 34) : 9 juin 1943.
- « Après, il y a eu un été et un autre hiver » (p. 37) : été 43, puis hiver 43-44.
- « En avril » (p. 37), « Je vais bientôt avoir neuf ans » (p. 46) : printemps 44.
La dédicace finale à Liane Krochmal est le dernier indice de datation. Liane, petite fille de 7 ans, fut raflée le 6 avril 1944 avec les enfants d’Izieux. Elle partit avec eux pour Auschwitz dans le convoi 71, le 13 avril 1944. Aucun n’en réchappa.


Le temps de la narration.
En utilisant essentiellement le passé composé et l’imparfait dans une narration à la première personne, Elisabeth Brami place son héros dans une situation de remémoration. Élie raconte les événements qui lui sont arrivés depuis deux ans. On reprend pied dans le présent du narrateur juste après l’épisode de la rafle, au moment où il finit par prendre conscience de ce qui arrive : « Je le sais que Liane est partie pour toujours dans le grand ventre de la guerre » (p. 46). La construction du temps est donc complexe : le lecteur du XXI° siècle lit le compte-rendu qu’un petit garçon écrit en 1944 d’événements survenus entre juin 1942 et avril 1944.

Le flash-back.
L’incipit in medias res, projette le lecteur dans un moment dramatique. Le flash-back qui suit, en apaisant la tension délivrée par les deux lapidaires premières phrases, donne des pistes sur les raisons de la fuite. Il appartient au lecteur de rétablir l’ordre temporel. L’épisode initial s’insère chronologiquement entre la page 13 et la page 14.

Les fausses pistes.
Elles ont pour origine l’incompréhension du jeune narrateur et peuvent aussi entraîner le (jeune) lecteur qui ne dispose pas des éléments historiques lui permettant de comprendre la situation.
Les prénoms « Ralph et Yves » (p. 10 et 26) n’en sont pas : ils résultent de l’incompréhension de l’évocation de la rafle du Vél d’Hiv.
« J’avais compris qu’elle voulait me couper quelque chose ».
L’incompréhension, dans ce cas, provient de la mauvaise interprétation de « T’y couperas pas ! » et qu’il faut comprendre « Tu n’y échapperas pas ! ».
L’action aussi, pendant un temps, entraîne le narrateur et le lecteur sur une fausse piste lors de l’intervention des soldats allemands : « C’est sûr, ils venaient me chercher. »
L’angoisse de l’enfant provoque une fausse piste orthographique qui transforme « machinalement » en « machine allemand ».

Les énigmes.
Comme les fausses pistes, des connaissances hors texte sont nécessaire pour résoudre les énigmes et comprendre le sens de l’histoire.
- L’étoile jaune. Elle est cousue le 9 juin 1942 en application des lois sur les Juifs appliquées par l’Etat Français. Elle est dissimulée pendant le voyage car, en raison de ces mêmes lois, les Juifs n’avaient pas le droit de quitter leur domicile sauf pour travailler et s’approvisionner. L’étoile est décousue pour que l’enfant ne soit pas repéré.
- Le changement de nom. Pour la même raison, les enfants juifs cachés devaient changer leur prénom hébraïque. Ils allaient aussi à la messe (p.29) et recevaient parfois les sacrements de l’église catholique comme dans Les étoiles cachées de Régine Soszewicz.
- L’enveloppe. Les parents versent une pension pour l’hébergement de l’enfant. Les questions de l’enfant deviennent celles du lecteur qui s’identifie : que se passera-t-il quand l’enveloppe sera vide ? Les François dénonceront-ils Élie comme il le croit à la page 45 ?
- La nouvelle famille. Pourquoi les parents confient-ils leur enfant à des inconnus à l’aspect repoussant (le mégot jaune. « Il ne sentait pas bon ». p. 14) ? Pourquoi ces gens doivent-ils passer pour l’oncle et la tante (p. 17) ? Pourquoi Élie n’est-il pas « une bonne affaire » (p. 26) [et on songe aux Thénardier] ? Toutes ces questions relèvent du point suivant.
L’abandon des parents. Comme la pauvre Fantine, les parents d’Élie n’assurent plus la pension de leur enfant. N’ont-ils plus d’argent ? L’ont-ils abandonné ? Ont-ils disparu ? Autant de questions auxquelles le texte ne répond pas. Élie attend à la fin de l’histoire. Le lecteur peut émettre des hypothèses : la réponse est ouverte.
« La France était coupée en deux » ; « Et puis, il n’y a plus eu de café » (p. 26). Le recours à l’Histoire est nécessaire pour donner du sens à ces informations.
La « colonie de vacances avec des enfants toute l’année » (p. 42). Là aussi, il est nécessaire de connaître l’histoire des enfants cachés pour résoudre cette énigme.
Les hurlements : « Schnell ! Schnell ! ». Que signifient ces mots ? Comment en trouver le sens ?


Les silences, le secret.
Dans une époque de terreur et de traque, le silence est le meilleur atout de celui qui se cache. La dissimulation doit régir tous les actes de la vie courante.
Dans une œuvre où il est question des enfants juifs cachés pendant la 2° Guerre Mondiale, pas une fois Elisabeth Brami ne laisse apparaître le mot « juif », comme une protection supplémentaire dont pourrait bénéficier Élie. Ce dernier semble ignorer sa judaïté. Il ne comprend ni pourquoi il doit tantôt porter une étoile jaune, tantôt la dissimuler puis la découdre, ni pourquoi il doit dissimuler son sexe lorsqu’il urine (p. 29). Il ne comprend pas davantage que Mariette a découvert qu’il était circoncis (p. 38). Il sait seulement que la mère de la petite fille a découvert le terrible secret qu’il ignore et que cela représente pour lui un danger mortel (p. 42 et 45).
D’autres éléments se rapportant au secret jalonnent le récit. Ainsi, les paroles sont chuchotées, comme celles du policier qui prévient la famille ( p. 10). Les gestes sont furtifs : l’enveloppe est glissée (p. 14). Les identités sont changées (p. 17). De, même, il faut attendre la page 29 pour rencontrer le mot « guerre » et la fin de l’histoire pour voir apparaître les soldats allemands.

La peur.
Elle irradie l’histoire depuis la fuite précipitée du début (le départ « sans fermer à clef » p. 9) jusqu’à la scène paroxystique de la fin (p. 45 et 46). Élie a « peur » (p. 21, 25, 26, 30). Il a peur des brimades du maître, de la grand-mère qui l’espionne. C’est la terreur qui le pousse à s’enfuir et à passer la nuit dehors après les menaces de la mère de Mariette et le geste de la main « couic ! ». Ce même geste, plusieurs rescapés des camps de la mort, dans le film de Claude Lanzman, Shoah, s’en rappelaient. Il leur avait été adressé par de jeunes Polonais depuis le bord de la voie ferrée alors que les convois roulaient vers la mort.
La peur c’est aussi celle qu’éprouvent les enfants raflés à la fin de l’histoire.

La fuite.
Elle est inscrite dans le titre : et c’est Liane qui le crie à Élie à la fin de l’histoire : Sauve-toi Élie ! Comme le silence, la fuite est la seule solution pour les Juifs traqués par la police française (les gendarmes, p. 45) et les soldats allemands. L’album commence par la fuite de Paris (après avoir entassé quelques vêtements dans un cartable, sans fermer à clef, en allant à la gare à pied, en dissimulant l’étoile). Elie fuit aussi les allusions menaçantes de la grand-mère, puis les menaces directes de la mère. Enfin, après Liane, c’est le gendarme qui lui ordonne de fuir à la fin de l’histoire : « File ! » p. 46.

Le chagrin.
Élie éprouve le chagrin des enfants abandonnés. Il pleure sa douleur et son incompréhension (p. 14, 21), il appelle ses parents la nuit dans son lit (p.30). On peut ressentir cette souffrance dans les lettres retrouvées des enfants cachés et rassemblées sous la direction de Jean-Pierre Guéno, dans Paroles d’étoiles.

La mort et la souffrance.
Elle ne sont jamais évoquées ouvertement, mais elles apparaissent en filigrane tout au long de l’album. Elles sont la raison même de la fuite, du silence, de la dissimulation. Élie rêve que Vendredi veut le tuer (p. 21). Il pense que Mariette veut le tuer avec son couteau (p. 33). Ces fausses menaces sont des réponses au danger inconnu dont se sait poursuivi Élie. Il n’en découvre la réalité qu’à la fin, au moment de la rafle des enfants. Il comprend alors que « Liane est partie pour toujours dans le grand ventre de la guerre. Tous, ils sont partis » p. 46.

La tension du texte.
Le premier talent d’Elisabeth Brami est d’avoir découvert, choisi puis ordonné les œuvres de Bernard Jeunet. On a évoqué la construction en diptyques successifs et les implicites d’un texte qui appelle à tout moment la coopération active du lecteur. Pour terminer l’analyse de l’écriture, il convient maintenant de souligner la maîtrise avec laquelle l’auteure tient le lecteur en éveil. En alternant les crispations dramatiques et les pauses apparentes, les énigmes et les indices, Elisabeth Brami amène le lecteur dans un crescendo jusqu’au paroxysme final. La scène de la rafle des enfants, toute de bruit et de fureur, entre les hurlements et les coups des soldats, les pleurs et les chants des enfants, est une lecture bouleversante qui nécessite un accompagnement et une convocation de la parole pour verbaliser le traumatisme qu’elle ne manque pas de causer. La découverte de la Shoah est choc émotionnel pour tout être humain. L’horreur du « mal que l’homme fait à l’homme », pour reprendre l’expression de la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, est d’une telle violence que l’on redoute parfois de la faire découvrir aux enfants. Toutefois, la connaissance est toujours préférable à l’ignorance ou au malaise du savoir parcellaire. C’est le rôle, parfois désagréable, de l’enseignant de conduire les élèves à la découverte des aspects les plus repoussants de l’Histoire humaine. Grandir, pour un enfant, c’est aussi prendre conscience de la violence des hommes. En proposant cette œuvre forte aux jeunes lecteurs, l’enseignant choisit de les amener à construire leur connaissance en faisant l’expérience d’une lecture résistante.


Eléments biographiques.
- Bernard Jeunet.
Bernard Jeunet est né en 1956 à Lorient. Il est diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts de Rennes. Il se consacre à l’illustration et à la peinture.
Bibliographie.
• La langue au chat, Robert Boudet, l’école des loisirs, 1987.
• Pic et Plume, Irène Schwartz, l’école des loisirs, 1995.
• La pie Magda, belle brigande, l’école des loisirs, 1995.
• Le chien qui savait lire, Jean Joubert, l’école des loisirs, 1996.
• Sauve-toi Élie, Elisabeth Brami, Seuil Jeunesse, 2003.

- Elisabeth Brami.
Elisabeth Brami est née en 1946 à Varsovie. Après des études supérieures de lettres et de sciences humaines, elle devient psychologue. Elle exerce ce métier depuis 1974, dans un Hôpital de Jour pour adolescents de la région parisienne. Mariée et mère de trois enfants, elle devient "auteur jeunesse" en 1990 et est alors publiée chez Bordas. Depuis cette date, elle n’a cessé d’écrire et certaines de ses oeuvres ont été traduites aux Etats-Unis, en Allemagne et au Japon. Elle a remporté un grand succès avec la série des Lili Bobo illustrée par Christine Davenier, les Dicos et les petits livres rectangulaires illustrés par Philippe Bertrand.
Bibliographie choisie.
• Les bobos de Lili Bobo, ill. Christine Davenier, Bordas, 1990.
• Les petits riens, ill. Philippe Bertrand, Seuil, 1995.
• Les dicos des filles, ill. Christine Davenier, Hachette, 1995.
• Et puis après on sera mort, ill. Tom Shamp, Seuil, 2000.
• Couleur Chagrin, ill. Georges Lemoine, Gautier-Languereau, 2001.
• Moi j’adore, la maîtresse déteste, ill. Lionel Le Néouanic, Seuil Jeunesse, 2002.
• L’oiseau-livre, ill. Zaü, Casterman, 2003.
• Des espérances, ill. Georges Lemoine, Seuil Jeunesse 2004.
• Coucou Lol !, ill. Beatrice Alemagna, Thierry Magnier, 2005.

Sauve-toi Élie ! Œuvres à mettre en réseau.
- Bibliothèque de Travail, 1940 – 1945, La vie en France sous l’occupation allemande, Publications de l’Ecole Moderne Française, 1993.
- Bigot Robert, Une si petite flamme, Syros, 1999.
- Cain Larissa, J’étais enfant à Varsovie, Syros, 2003.
- Causse Rolande, Les enfants d’Izieu, document sonore, Seuil et Didakhé, 1990.
- Chaine Catherine, Le voyage sans retour des enfants d’Izieu, Gallimard, 1994.
- Daeninckx Didier et Pef, Il faut désobéir, Rue du Monde, 2002.
- Daeninckx Didier et Pef, Un violon dans la nuit, Rue du Monde, 2003.
- Du Bouchet Paule, Brouillard de neige in A la vie à la mort, Gallimard Jeunesse, 2002.
- Guéno Jean-Pierre (sous la direction de), Les enfants du silence, Milan, 2003.
- Guéno Jean-Pierre (sous la direction de), Paroles d’étoiles. Mémoire d’enfants cachés (1939 – 1945), Radio France, 2002.
- Gutman Claude, La maison vide, Gallimard, 1993.
- Hassan Yaël, La promesse, Père Castor Flammarion, 1999.
- Hassan Yaël, Quand Hannah riait, Casterman, 1999.
- Hoestland Jo, La grande peur sous les étoiles, ill. Johanna Kang, Syros, 1993.
- Korkos Alain, En attendant Éliane, Pocket, 2002.
- Lowry Lois, Compte les étoiles, Ecole des Loisirs, 1991.
- Richter Hans Peter, Mon ami Frederic, Hachette, 1992.
- Sachs Marylin, Du soleil sur la joue, Père Castor Flammarion, 1998.
- Soszewicz Régine, Les étoiles cachées, Castor Poche Flammarion, 1989.
- Ungerer Tomi, Otto. Autobiographie d’un ours en peluche, l’école des loisirs, 1999.
- Vander Zee Ruth et Roberto Innocenti, L’étoile d’Erika, Milan, 2003.

Sites web à consulter.
- Les enfants du château de la Hille
- Liens sur la shoah
- Maison d’Izieux

Documents joints