| Concourir à la formation de citoyens est une des missions
fondamentales du système éducatif. On ne peut oublier que c'est au lycée qu'une
partie, mais pas la totalité des élèves, atteignant leur majorité civile, va se
trouver confrontée au droit de vote qui en découle ou à l'absence de ce droit pour les
étrangers, aux questions que ces différences soulèvent, à la décision d'exercer ce
droit et de mesurer la portée de ce choix.
Au-delà de cette réalité hautement symbolique, la citoyenneté a bien d'autres
dimensions dont le lycée doit permettre la compréhension avec l'aide de l'enseignement
de l'E.C.J.S.
Que signifie "éduquer à la citoyenneté" dans un système
scolaire ? Deux réponses sont possibles. L'une consiste à faire de la citoyenneté un
objet d'étude disciplinaire, au même titre que les mathématiques, la physique, la
littérature etc. ... , la citoyenneté s'apprendrait à l'école avant de s'exercer dans
la vie du citoyen. Ce choix correspond pour l'essentiel à la conception traditionnelle
d'une "instruction civique", en tant qu'inculcation de principes à mettre en
actes dans un temps différé plus ou moins lointain. Elle a eu sa place dans le système
éducatif : les missions du lycée, fréquenté par une petite minorité, n'étaient pas
celles qui lui sont assignées aujourd'hui. L'autre réponse part de l'idée que l'on ne
naît pas citoyen mais qu'on le devient, qu'il ne s'agit pas d'un "état", mais
d'une conquête permanente ; le citoyen est celui qui est capable d'intervenir dans la
cité : cela suppose formation d'une opinion raisonnée, aptitude à l'exprimer,
acceptation du débat public. La citoyenneté est alors la capacité construite à
intervenir, ou même simplement à oser intervenir, dans la cité.
Cette dernière réponse peut être mise en uvre au lycée
aujourd'hui. Deux conditions essentielles sont réunies : elle correspond aux attentes des
élèves telles qu'elles se sont exprimées au travers des consultations sur les savoirs ;
elle s'inscrit dans la continuité de ce qui a été enseigné en Éducation Civique au
collège, et permet de montrer les dimensions sociale, éthique et politique de certains
savoirs enseignés au lycée. De nombreux professeurs ont exprimé leur intérêt pour
cette démarche, et leur désir d'y contribuer.
Lorsqu'une pratique éducative consiste à transmettre un savoir sous forme d'une
succession d'évidences sanctionnées par les autres, l'élève apprend, en plus, autre
chose que ces contenus : il apprend que le savoir est détenu par des
"autorités", il a la tentation de ne le recevoir que passivement, il commence
par admettre qu'il peut être délégué à "ceux qui savent". Appliquée à l'
E.C.J.S., une telle pratique formerait des " citoyens passifs ", percevant le
savoir comme déconnecté de ses enjeux sociaux, économiques et politiques. Certes on ne
crée pas le savoir, on le reçoit ; il est énoncé et validé par quelqu'un qui fait
autorité. Mais le savoir n'est pas seulement quelque chose de transmis, on doit aussi se
" l'approprier ". L'élève pourra exercer sa citoyenneté grâce au savoir,
mais un savoir reconstruit par lui, dans une recherche à la fois personnelle et
collective.
L'Éducation Civique Juridique et Sociale doit être abordée comme un
" apprentissage", c'est à dire l'acquisition de savoirs et de pratiques. Grâce
à ce processus doit s'épanouir, à terme, un citoyen adulte, libre, autonome, exerçant
sa raison critique dans une cité à laquelle il participe activement. Ainsi se constitue
une véritable morale civique ; celle-ci contient d'abord une dimension civile fondée sur
le respect de l'autre permettant le "savoir-vivre ensemble" indispensable à
toute vie sociale, mais elle suppose aussi une nécessaire dimension citoyenne faite
d'intérêt pour les questions collectives et de dévouement pour la chose publique.
L'École (le lycée ici) n'est pas et ne peut pas prétendre être le seul lieu d'un tel
apprentissage : elle doit y prendre, à côté d'autres, toute sa place. L'E.C.J.S. ne
doit, ni prétendre se substituer, ni accepter d'être considérée comme substituable, à
la formation qui résulte de pratiques citoyennes, au lycée et hors du lycée. Elle
s'ouvre largement à la découverte et à l'étude de ces pratiques.
L'Éducation Civique Juridique et Sociale n'est donc pas, parmi d'autres enseignements,
une 'discipline" nouvelle. A quelques exceptions près, l'E.C.J.S. n'a pas à ajouter
de savoirs aux connaissances acquises dans les principales disciplines enseignées au
lycée. Elle peut, de surcroît, se fonder sur les acquis du collège en matière
d'Éducation Civique, dont les programmes, désormais complets, préparent à cette
nouvelle approche en combinant de solides bases en matière institutionnelle à
l'initiation à des réflexions personnelles. Il s'agit donc d'organiser le croisement et
le dialogue de ces savoirs autour du "concept intégrateur" de citoyenneté.
Le seul savoir nouveau auquel il faut initier, grâce à l'E.C.J.S. concerne le Droit,
trop ignoré de l'enseignement scolaire français. Il s'agit de faire découvrir le sens
du Droit, en tant que garant des libertés, et non d'enseigner le Droit dans ses
techniques.
Mobilisant un ensemble de connaissances disponibles, l'E.C.J.S. doit
satisfaire la demande exprimée par les lycéens lors de la consultation de 1998 sur les
savoirs, de pouvoir s'exprimer et débattre à propos de questions de société. Le
"débat argumenté" apparaît donc comme le support pédagogique naturel de ce
projet, même s'il ne faut pas s'interdire de recourir à des modalités pédagogiques
complémentaires.
Faire le choix du débat argumenté n'est ni "concession
démagogique" faite aux élèves ni soumission à une mode ; c'est choisir une
méthode fructueuse. Le débat argumenté permet la mobilisation, et donc l'appropriation,
de connaissances à tirer de différents domaines disciplinaires : histoire, philosophie,
littérature, biologie, géographie, sciences économiques et sociales, physique,
éducation physique... notamment, mais non exclusivement. Il fait apparaître l'exigence
et donc la pratique de l'argumentation. Non seulement il s'agit d'un exercice encore trop
peu présent dans notre enseignement, mais au-delà de sa technique, il doit mettre en
évidence toute la différence entre arguments et préjugés, le fondement rationnel des
arguments devant faire ressortir la fragilité des préjugés. Il doit donc reposer sur
des fondements scientifiquement construits, et ne jamais être improvisé mais
soigneusement préparé. Cela implique qu'il repose sur des dossiers élaborés au
préalable par les élèves conseillés par leurs professeurs, ce qui induit recherche,
rédaction, exposés ou prises de parole contradictoires de la part d'élèves mis en
situation de responsabilité et, ensuite, rédaction de compte rendus ou de relevés de
conclusions.
Le débat doit reposer sur le respect d'autrui et donc n'autoriser
aucune forme de " dictature intellectuelle' " ou de parti pris idéologique. Il
est une occasion d'apprendre à écouter et discuter les arguments de "l'autre"
et à le "reconnaître" dans son identité.
Un tel dispositif favorise les adaptations. Le même thème du programme
pourra être abordé en fonction des activités ou des préoccupations propres à chaque
classe. Les évènements de l'actualité pourront être tout à la fois pris en compte et
mis à distance.
Le dossier documentaire sur lequel se fonde le débat est le témoin de
la progression de cette démarche. Il peut prendre des formes variables : présentation de
textes fondateurs ou de textes de loi, sélection d'articles de presse, collecte de
témoignages, recherche ou élaboration de documents photographiques, sonores ou vidéo.
C'est ici que l'E.C.J.S. peut utiliser les technologies de l'information - communication
éducative (T.I.C.E.), avec l'Internet, les combinaisons multimédia, et plus
généralement toutes les modalités inter-actives de la recherche documentaire actuelle.
Quelques exemples sont soulignés dans le programme de chaque classe, sans leur donner un
caractère limitatif qui serait contraire à la liberté pédagogique des professeurs.
Le lien avec l'autre innovation que constituent les " Travaux
Personnalisés Encadrés " (T.P.E.) est ici évident et devra être exploité.
Dans le cadre de la liberté des choix pédagogiques, les élèves
doivent acquérir des méthodes à travers desquelles ils seront initiés à l'étude des
règles juridiques et des institutions. On peut ainsi, à propos de situations concrètes,
enseignées ou vécues, et sans préjuger de l'usage d'autres pratiques, identifier trois
" moments " remarquables.
Le premier " moment " étudie les circonstances et les
conditions de l'invention de la règle ou de l'institution. On a trop tendance à oublier
l'origine et l'histoire d'une règle. Leur genèse doit être mise au jour. Ainsi, dans la
famille, les règles qui guident l'autorité parentale à laquelle tout enfant est soumis
se sont transformées à travers le temps, particulièrement au cours des trois dernières
décennies, déterminant son exercice actuel. De même, les règles qui déterminent les
relations du travail ne peuvent être comprises qu'en connaissant les contextes et
conflits qui, depuis un siècle, ont construit et construisent encore le droit du travail.
L'Histoire est donc ici très particulièrement mobilisée ; étudier les conditions de
naissance d'une règle en montrant qu'elle est une production historique et pas un "a
priori' absolu contribue à 'humaniser " la règle de droit : ce n'est plus un dogme
mais une règle de vie.
L'institution scolaire peut aussi servir de référence : ainsi, le "règlement
intérieur" du lycée peut être objet d'analyses et d'études sur ses origines et
son actualité.
Le deuxième "moment" privilégie l'étude des usages de la
règle par les acteurs sociaux concernés. La règle n'est pas nécessairement utilisée
comme ses inventeurs l'avaient imaginé : la pratique d'une règle peut s'éloigner des
principes qui ont guidé sa fondation. Il faut donc conduire l'élève à se demander
"pourquoi les acteurs sont-ils amenés à utiliser une règle dans un sens plutôt
que dans un autre ? " On montrera alors qu'une même règle peut avoir des
utilisations différentes selon les contextes économiques et sociaux, selon les époques
ou selon les pays.
Les apports de l'Histoire, des Sciences Économiques et Sociales, du Français (notamment
à travers la lecture de textes d'actualité) seront mis à contribution. La législation
américaine anti - trust, adoptée à la fin du XIXeme siècle, fut utilisée à l'époque
essentiellement contre les syndicats ouvriers : elle pourrait ainsi être confrontée aux
législations et procès contemporains contre les monopoles qu'illustre le cas des
multinationales de l'informatique. La Géographie introduit à la notion d'espace et à la
mise en évidence des intérêts, privés ou publics, individuels ou collectifs, qui
peuvent se manifester à son propos. Ainsi, une "zone franche", avec les
dérogations qu'elle implique, peut favoriser un quartier classé "sensible", ou
être utilisée comme un paradis fiscal.
Hors d'un champ disciplinaire particulier, l'École offre à nouveau de nombreuses
illustrations de ces comportements :
Le troisième " moment " s'attache aux "discours"
produits sur les règles. Chaque époque produit des discours qui tentent de justifier
rationnellement les règles existantes. D'une époque à une autre, d'un lieu à un autre,
ces discours peuvent différer jusqu'à être contradictoires. L'E.C.J.S. en tant
qu'éducation à la citoyenneté doit conférer la capacité à analyser les discours
existants.
C'est cette fois sur les objectifs fixés par le programme de
l'enseignement du Français au lycée (" approfondir la maîtrise du discours ")
que l'E.C.J.S. peut se fonder, tout en recourant à des exemples relevant des autres
disciplines déjà mentionnées, comme l'Histoire. On peut ainsi renouveler la perception
de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen -qu'il sera opportun de reprendre
à cette occasion- en découvrant qu'elle a donné lieu à des lectures différentes en
1789, et lors des commémorations de 1889 ou de 1989 : le citoyen doit pouvoir les
identifier et les décrypter s'il veut s'approprier pleinement ce texte fondateur.
On trouverait, ici encore, à propos du lycée, de nombreuses
illustrations ; ainsi des " discours " produits sur l'Ecole par différents
protagonistes, hommes politiques et partis, syndicats, parents d'élèves, etc.
Les modalités matérielles de mise en oeuvre de l'E.C.J.S. doivent donc
être au service de ces ambitions. Sans ignorer les difficultés pratiques que peuvent
rencontrer les chefs d'établissement pour y parvenir, les regroupements de l'horaire
réglementaire sont essentiels pour permettre la réalisation du travail qu'impliquent ces
programmes. Le choix de 8 séquences mensuelles de 2 heures chacune est hautement
souhaitable ; il est adapté aux modalités pédagogiques décrites ici, tant par son
rythme (temps de préparation et de suivi des dossiers) que par la durée des séances
nécessaire pour que le maximum d'élèves puisse participer au débat. A défaut, le
rythme de l'heure par quinzaine ne peut être considéré que comme un pis-aller.
De très nombreux professeurs, par leurs savoirs, leur culture, leurs
implications dans la vie du lycée, ont vocation à y contribuer. La participation
d'intervenants extérieurs, témoins dans un champ social étudié, est évidemment
souhaitable. Les responsables des établissements doivent favoriser ces pratiques ; cela
implique que, cet enseignement devant être organisé dans toutes les classes et filières
de leurs lycées, ils encouragent et si possible organisent coordination, échanges
d'expériences, mise en commun de séquences pédagogiques.
L'architecture d'ensemble du programme, sur les trois années du lycée,
consiste à redécouvrir, par l'analyse, la notion de citoyenneté, à en étudier les
principes, modalités et pratiques, et à la confronter aux réalités du monde
contemporain. Il est naturel que l'accent soit mis sur des aspects différents de cette
problématique dans chacune des classes du lycée.
En classe de Seconde : "De la vie en société à la
citoyenneté"
La découverte de la citoyenneté se fait à partir de l'étude de la vie sociale que
l'élève peut comprendre pour remonter, par analyse, à sa source politique et à sa
construction dans le temps. Des objets d'étude, choisis dans la vie sociale, servent de
base à ce travail et permettent de faire découvrir par les élèves une ou plusieurs
dimensions de la citoyenneté. Par-là, on approfondit et enrichit ce qui a été acquis
au collège.
En classe de Première : "Institutions et pratiques de la
citoyenneté".
L'étude de la citoyenneté permet l'analyse du fonctionnement des principales
institutions politiques de la cité. Les grands principes constitutionnels ouvrent sur les
institutions de la démocratie avec les partis politiques, les systèmes électoraux et
les libertés publiques. La présentation des institutions judiciaires peut être faite à
partir de divers niveaux intéressant particulièrement les classes concernées
(Prudhommes et législation du travail, Tribunal de Commerce et technologies de la vente,
autorité légitime et tribunaux d'exception par exemple). La diversité des conceptions,
des institutions et des pratiques de la citoyenneté est appréhendée, par une méthode
comparative, dans le temps et dans l'espace.
En classe Terminale : "La citoyenneté à l'épreuve des
transformations du monde contemporain".
La confrontation de la citoyenneté aux grandes transformations du monde contemporain
permet de déboucher, hors de toute intention polémique, sur des thèmes faisant débat,
par exemple les différentes conceptions de l'égalité, le rôle des media,
l'indépendance de la justice, ou sur des questions résultant des évolutions familiales,
scientifiques ou sociales. On aborde aussi les problèmes posés par l'unification
européenne et la mondialisation avec leur impact sur les institutions politiques. On
traite notamment le thème de "la défense et la paix" sur lequel le système
éducatif s'est engagé à faire réfléchir les élèves dans le cadre de la fin du
système de conscription.
L'évaluation de l'Éducation Civique Juridique et Sociale doit
refléter les particularités de cet enseignement. Ne comportant pas, ou très peu, de
nouveaux savoirs, les programmes ne sauraient être présentés exclusivement sous forme
de listes de contenus. Ils mettent l'accent sur des objectifs et l'acquisition de
méthodes. Les documents d'accompagnement suggèrent, sans les imposer, des exemples pour
leur mise en uvre. L'évaluation doit tenir compte d'une part de ce que cet
enseignement n'est pas censé apporter de savoirs fondamentalement nouveaux par rapport à
ceux qui sont acquis dans les autres disciplines, d'autre part de la pédagogie
particulière qui y est mise en uvre.
L'évaluation durant les classes de Seconde, Première et Terminale
porte d'une part sur l'investissement et la qualité des travaux produits par les élèves
avant et après la séquence (évaluation à dominante formative), d'autre part sur ce qui
aura été assimilé des acquis réalisés lors de chaque séquence (évaluation à
dominante sommative). Les professeurs s'assurent de la maîtrise des "notions"
recensées dans chaque programme.
Le cas particulier de l'évaluation au baccalauréat découle de ces
principes. Il est traité de manière spécifique en liaison avec le programme de la
classe Terminale.
Les programmes des trois classes sont élaborés en application de ces
principes généraux, valables pour l'ensemble du lycée et donc appelés à être pris en
considération pour la mise en uvre de ces programmes.
Afin de donner aux professeurs, qui doivent pouvoir exercer leur
liberté pédagogique à partir de repères durables, le cadre stable dont ils ont besoin,
le texte de ces principes généraux ne sera pas modifié au fur et à mesure de
l'élaboration des programmes des classes de Première et Terminale. S'il apparaissait
qu'une précision s'impose dans ces principes généraux, relativement au programme d'une
de ces classes, mention en serait faite dans le texte de ce programme.
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