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Les principes de l'argumentation

Jane Méjias, Université d’automne sur l 'ECJS, Paris, 04-05 novembre 1999

L'argumentation n'est pas manipulation. Pour Aristote, la rhétorique est un outil d'éducation civique. Il se montre d'autant plus honorable qu'il tire sa vertu des limites mêmes de son pouvoir: " sa fonction propre n'est pas de persuader, mais de voir les moyens de persuader que comporte chaque sujet ". Aristote considère que la rhétorique enseigne les moyens de persuader sans toutefois préjuger du succès. Car à la différence d'un consensus, accord conclu démagogiquement sur les points faibles d'opposition, la controverse oblige à négocier sur les points forts et à considérer les arguments contraires. La rhétorique n'est donc pas l'instrument de persuasion universel dont rêve le tyran. Elle est davantage un " art du contre " : elle apprend à dire non et à fonder ce refus sur la raison.
Gilles Declercq, La rhétorique et sa méthode, Sciences Humaines n° 38, avril 1994.

La métaphore : " Que nous fassions du monde une maison, une gare desservant cette maison, un terrain d'essais, un atelier d'instruments potentiels, une carrière exploitable par le travail humain, un pays étranger, un camp ennemi, une prison... et notre mode de vie en sera fondamentalement transformé. "
Helmut Kuhn, Encounter with Nothingness, London, Melthuen, 1951.

L’analogie permet de transférer l'accord obtenu sur la situation recadrée à un terme ou à une opinion au nom d'une ressemblance. L'exemple donné par Aristote dans sa Rhétorique est très clair. I1 met en scène un philosophe qui veut convaincre l'assemblée que les magistrats de la cité devraient être choisis selon leurs compétences et non tirés au sort. L'orateur rappelle que les joueurs des équipes sportives qui représentent la cité sont choisis selon leurs compétences et non tirés au sort parmi ses habitants (cadrage préalable). Puis (argument analogique), il s'étonne qu'il n'en aille pas de même pour les magistrats.
Philippe Breton, L'argumentation entre information et manipulation, Sciences Humaines Hors Série n° 16, mars-avril 1997.

Prendre appui sur les représentations du public, c'est la question de l'ancrage, notion qui est due à Grize. Quand on veut faire comprendre une théorie, on a besoin de s'ancrer dans des choses que les gens comprennent, et si l'on veut faire adhérer, il faut que l'on s'ancre dans des croyances qui sont déjà dans le public. L'ancrage a différentes dimensions. Une dimension cognitive: il faut s'appuyer sur des notions qui sont comprises. Une dimension épistémique qui concerne ce à quoi l'individu croit. Une dimension linguistique : les notions peuvent être présentes, les croyances aussi, mais le langage que j'emploie peut n'être pas accessible.
On ne réussit à faire comprendre quelque chose à un public qui ne le connaît pas encore qu'en rompant avec certaines représentations de sens commun, mais en se fondant sur d'autres représentations préalables. La valeur pédagogique des exemples est précisément de partir de choses qui sont connues et de construire un raisonnement à partir de là.

L’argument d’autorité consiste à s'appuyer sur la réputation d'un autre pour appuyer sa propre argumentation. On ne peut pas se passer de l'argument d'autorité, mais tout dépend de l'usage qu'on en fait. Il est légitime, et même bienvenu, de faire référence aux travaux antérieurs, par exemple au début d'une thèse. C'est aussi une façon de capter la bienveillance de l'auditoire. En revanche, l'argument d'autorité ne peut se substituer à un argument logiquement valide.

Paralogisme de composition. C'est une faute de raisonnement qui consiste à croire que ce qui est vrai d'une partie d'un tout est vrai du tout lui-même. Le paralogisme de division consiste à croire que ce qui est vrai du tout est vrai de chacune de ses parties. Pourquoi fait-on fréquemment cette erreur de raisonnement ? Parce que parfois - voire assez souvent - on peut conclure de façon valide du tout aux parties et des parties au tout. Si on me dit que chaque partie d'une machine est verte, je peux dire que la machine dans son ensemble est verte. Inversement, si on me dit que la machine est entièrement verte, je peux en déduire que chaque partie est verte. Mais cela ne marche pas si vous changez de prédicat et qu'à la place de la couleur, vous prenez le poids. Si je dis: " chaque partie de la machine est légère ", je ne peux pas en conclure que la machine est légère. Ce type de raisonnement est extrêmement fréquent quand on traite du rapport entre les individus et la société. Ce qui est vrai au niveau de chacun des individus ne sera pas forcément vrai au niveau du tout, et inversement. Si l'on considère qu'un pays est riche, cela ne veut pas dire que chacun de ses habitants le soit.
D'après Alban Bouvier, Conférence sur les théories de l'argumentation, Lyon, 1996

Paralogisme de généralisation. On étaye une proposition générale par un certain nombre de cas particuliers. Plus on en a, plus la proposition générale est étayée. Mais une généralisation ne prouve rien. L'exemple des cygnes est très connu. Au millième cygne blanc que je rencontre, ma proposition générale qui est que tous les cygnes sont blancs est bien étayée. Néanmoins, rien ne prouve que le mille et unième cygne soit blanc. Si l'on cite cet exemple, c’est parce que cela c’est passé ainsi, historiquement. Au XIXème siècle, on s’est aperçu avec surprise qu’il y avait es cygnes noirs en Australie, alors qu’on avait longtemps cru qu’il n’y avait que des cygnes blancs.
L’essentiel est de bien cerner sa validité dans le temps et dans l’espace, les conditions de son existence, et d’éviter de généraliser.
D’où l’importance de la recherche de contre-exemples.

 

 

Induire

Déduire

Démarche Partir des faits, puis généraliser pour dégager une loi, une règle. Partir de faits exacts pour établir une proposition, un fait nouveau qui en soit la conséquence.
Rôle des exemples
point de départ de l’induction
vérification de la loi, de la règle générale
illustration des arguments de la déduction.
Vérification de la cohérence.
Pièges
généralisation abusive
mauvaise formulation
la proposition nouvelle n’est que l’addition, la juxtaposition des propositions ou faits initiaux.
Mauvaise formulation
Pour étoffer l’argumentation
recherche d’autres exemples renforçant la généralisation
appliquer la règle générale à quelques cas précis pour montrer sa pertinence
recherche de contre-exemples. Ne sont-ils que des exceptions ? Si oui, les présenter comme tels, sinon reprendre tout le raisonnement.
recherche à chaque étapes de la déduction, à chaque implication, des failles possibles, es contre-exemples ou des éléments allant dans le sens du raisonnement, ou encore le complétant.

 CDDP de Valence, Apprentissage des savoir-faire fondamentaux en Sciences économiques et sociales, 1993.

 

Bibliographie indicative

Bautier Elisabeth et Rochaix Jean-Yves, L'expérience scolaire des nouveaux lycéens, Armand Colin, 1998

Boudon Raymond, Le sens des valeurs, PUF, 1999

Bouvier Alban, Conférence sur les théories de l'argumentation, Lyon, 1996

Breton Philippe, L'argumentation entre information et manipulation, Sciences Humaines Hors Série n° 16, mars-avril 1997.

CDDP de Valence, Apprentissage des savoir-faire fondamentaux en Sciences économiques et sociales, 1993

CRDP de Franche-Comté, Argumenter au lycée, 1994

Perrenoud Philippe, " Le débat et la raison ", Les cahiers pédagogiques, supplément n° 4, oct-nov. 1998

Schnapper Dominique, La relation à l'autre, Gallimard, Coll. Essais, 1998

Sciences Humaines n°38, avril 1994, dossier " L'art de convaincre "

Taylor Charles, Multiculturalisme. Différence et démocratie, 1992, trad. F. Aubier, 1994

Thomas J.P., " Pas de formation sans réflexion de fond ", Les cahiers pédagogiques, supplément n°4, Octobre-Novembre 1998