Le
rôle des pouvoirs publics pour Adam Smith.
1 :
Certaines dépenses collectives, celles afférentes à la défense nationale et
à l’exercice des devoirs du souverain, relèvent de l’intérêt général
sans qu’il soit possible d’en percevoir le bénéficiaire.
A :
Une armée « bien réglée »
est nécessaire pour garantir la sécurité intérieure et extérieure.
n
La
défense du territoire est une nécessité absolue. « Le premier des devoirs
du souverain, celui de protéger la société contre la violence et l’invasion
d’autres sociétés indépendantes, ne peut se remplir qu’à l’aide
d’une force militaire [...]. Une armée
de troupes réglées bien tenue est supérieure à toute espèce de milice ».
n
Une
armée « bien réglée »
est, en outre, porteuse de civilisation. « Ce ne peut être que par ce
moyen qu’un pays barbare peut passer tout à coup à un état passable de
civilisation ».En effet, une armée « bien
réglée » est garante de la sécurité intérieure : commandée
par le souverain lui-même, elle fait régner la loi de l’Etat au plus profond
du territoire. Par ailleurs, dès lors qu’elle est soumise à l’autorité du
gouvernement civil, l’armée protège les libertés.
B :
La défense nationale bénéficie à tous mais devient plus coûteuse avec le développement
économique.
n
«
Les dépenses qu’exige la défense publique,[ ...], sont faites[ ...] pour l’avantage commun de toute la société ».
Puisque tous les membres de la société en bénéficient il est logique que
chacun contribue à son financement « dans
la proportion des ses facultés ».
n
Le
développement des sociétés s’accompagne d’un renchérissement des dépenses
destinées à financer la défense nationale. Au fur et à mesure que le sociétés se développent, les progrès
dans l’art de la guerre rendent la défense nationale plus coûteuse :
l’évolution de l’armement, la fortification des grandes villes..., « mille
causes différentes contribuent à rendre plus coûteuse la dépense de la défense
publique ». Il est donc
compréhensible que les ressources publiques allouées à ces dépenses
s’accroissent.
C :
Pour qu’il puisse exercer dignement ses devoirs au bénéfice de tous, le
souverain doit pouvoir compter sur des ressources suffisantes.
n
« Le soutien de la dignité du souverain » exige un certain
niveau de dépenses. Il doit en effet pouvoir assurer un train de vie digne de sa fonction.
n
Le
montant de la dépense est d’autant plus élevée que le développement de la
société est avancé.
Dans une société riche, il est évident que le train de vie du souverain devra
être plus élevé que dans une société pauvre. Là où les individus
accroissent leurs dépenses de logements, de vêtements, etc., « on
ne peut guère s’attendre que le souverain résistera seul au torrent de la
mode ».
2 :
Les bénéficiaires de certaines dépenses publiques d’intérêt général
peuvent être plus facilement identifiés : il en est ainsi, par exemple,
des dépenses liées à l’administration de la justice.
A :
« Le second devoir du souverain,
celui de protéger, autant qu’il est possible, chacun des membres de la société
contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre de cette société,
[...], exige aussi des dépenses qui , dans les différentes périodes de la
société, s’élèvent à des degrés fort différents ».
n
La
justice protège la propriété.
« Des hommes qui n’ont point de
propriété ne peuvent faire de torts l’un à l’autre que dans leur personne
ou leur honneur ». Dans ces deux cas, celui qui porte atteinte à
l’autre n’en tire aucun profit. Il en va différemment quand le fautif
s’en prend à la propriété d’autrui. « Ce
n’est que sous l’égide du magistrat civil que le possesseur d’une propriété
précieuse, acquise par le travail de beaucoup d’années ou peut-être de
plusieurs générations successives, peut dormir une seule nuit avec tranquillité[...].Le
gouvernement civil, en tant qu’il a pour objet la sûreté des propriétés
est, dans la réalité, institué pour défendre les riches contre les pauvres,
ou bien ceux qui ont quelque propriété contre ceux qui n’en ont point ».
n
La
justice entérine la subordination de certains individus à d’autre.
La subordination peut provenir de quatre facteurs : la supériorité des
qualités personnelles de certains ; leur supériorité d’âge ;
celle de leur fortune ; et enfin, celle de leur naissance qui, de fait,
tient à « une ancienne supériorité de fortune [...]. La
naissance et la fortune sont évidemment les deux circonstances qui contribuent
e plus à un homme au dessus d’un autre ».
B :
Il faut séparer le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire..
n
Jadis,
l’administration de la justice procurait des revenus importants au souverain
et à ceux qui le secondaient dans cette tâche. Des abus en ont résulté : ceux qui réclamaient
justice et disposaient d’un niveau de richesse élevé, étaient toujours
disposés à payer pour avoir gain de cause. Le souverain était alors tenté
d’établir ses jugements en fonction de la rémunération ou de la
gratification la plus élevée qui lui était proposée. Lorsque ces revenus tirés
de l’administration de la justice ont représenté une faible part des
ressources publiques, en raison de l’extension de l’impôt, l’instauration
d’une administration judiciaire indépendante du souverain est devenue
possible.
n
La
séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire est indispensable.
Pour la sécurité des individus, l’indépendance des juges doit être réelle
et pour cela leurs revenus ne doivent pas dépendre du bon vouloir du souverain ;
de même, ils ne doivent pas être déplacés de manière arbitraire.
n
La
dépense liée à la justice est d’un montant modeste : il est quand même
recommandée de soulager l’Etat de cette charge. L’Etat doit organiser un système judiciaire et en garantir le bon
fonctionnement. Mais, pour autant, il n’est pas obligatoire qu’il en assume
la totalité du financement. Les juges devraient percevoir des honoraires payées
par leurs clients, une fois leur tâche accomplie : « le public n’est jamais mieux servi que quand la récompense vient après
le service et qu’elle est proportionnelle à la diligence qu’on a mise à
s’en acquitter ». Pour éviter toute corruption et tout
dysfonctionnement, il suffirait que ces honoraires soient versés à un caissier
ou un receveur qui, sans consigne de l’exécutif, en assurerait la répartition
entre les juges, en fonction de leur compétence..
3 :
Par ailleurs, l’intervention des pouvoirs publics est nécessaire au bon
fonctionnement de l’économie.
A :
Les pouvoirs publics peuvent, selon des modalités particulières, prendre en
charge certains travaux et établissements destinés à faciliter le commerce en
général, ou certaines de ses branches.
n
Les
infrastructures routières, les ponts, les canaux, les ports, la fabrication de
la monnaie, la poste..., exigent des dépenses d’autant plus grandes que le développement
économique est avancé. « La plus grande partie des
ces ouvrages peut aisément être régie de manière à fournir un revenu
particulier suffisant pour couvrir leur dépense, sans grever d’aucune charge,
le revenu commun de la société ». Par exemple, un léger droit sur
les diligences faisant usage des routes peut suffire à leur entretien, voire à
de nouvelles constructions. « Il
paraît presque impossible d’imaginer une manière plus équitable de pourvoir
à l’entretien de ces sortes d’ouvrages ».
n
Les
droits d’usage des équipements
collectifs ne doivent pas être prélevés par des particuliers. Ils pourraient, en effet, minimiser leurs efforts
d’entretien tout en percevant les droits. De même, l’Etat ne doit pas y
voir une possibilité d’accroître ses revenus car alors il chercherait à
augmenter les droits. Il convient donc que la gestion des équipements
collectifs soit décentralisée et assurée par une administration locale ou
provinciale. Dans ce cas, on peut envisager le paiement d’une taxe locale
finançant les équipements collectifs (par exemple l’éclairage public
communal).
B :
Certains de ces travaux et établissements sont destinés à l’éducation de
la population.
n
L’éducation
de la jeunesse est une nécessité.
Son financement devrait être assuré par l’usager. Si le salaire des maîtres
ne provient pas intégralement de l’usager, il n’est pas nécessaire que le
budget national y pourvoit : la rente de quelques fonds donnés par le
souverain ou des particuliers, une taxe locale ou provinciale, suffisent. Par
ailleurs, un traitement fixe assuré aux maîtres serait le meilleur moyen de
les dissuader d’accroître leur efficacité. En outre, même si leur travail
est sous la surveillance de personnalités extérieures (évêques,
ministres...), cela ne peut en garantir la qualité : d’abord parce que
ces personnalités n’ont pas toujours la compétence suffisante pour le faire ;
ensuite parce qu’ils n’en ont pas forcément la possibilité. De plus, elles
pourraient abuser de leur pouvoir. Le seul remède est alors que les salaire des
maîtres dépendent pour l’essentiel des émoluments versés par leurs élèves
ou plutôt leurs familles..
n
L’intervention
de l’Etat est nécessaire car si seule la demande commandait l’enseignement,
il n’y aurait aucun développement des connaissances. Seules seraient demandées aux maîtres les
connaissances directement utiles à la vie quotidienne . Pour le
comprendre, il suffit de voir comment s’organise l’instruction des femmes
pour qui il n’y a pas d’institutions publiques scolaires : « on
leur enseigne ce que leurs parents et tuteurs jugent nécessaires ou utile pour
elles de savoir et on ne leur enseigne pas autre chose ». Il leur
suffit de savoir ce qui est nécessaire pour exercer leur rôle de mère ou « pour
relever les grâces naturelles de leur personne, ou de former leur moral à la réserve ».
n
En
outre, l’éducation est absolument nécessaire pour compenser les effets dévastateurs
de la division du travail sur l’intelligence des hommes. « il
est indispensable que le gouvernement prenne quelques soins pour empêcher la dégénération
et la corruption presque totale du corps de la nation [...].
Lire écrire, compter, sont des connaissances qu’on peut acquérir à un âge
si jeune, que la plupart même de ceux qui sont destinés aux métiers les plus
bas ont le temps de prendre en connaissances avant de commencer à se mettre à
leurs travaux ». Pour une petite dépense, l’Etat peut donc
encourager l’acquisition des connaissances de base et même imposer
l’obligation de les acquérir en organisant des examens par exemple. C’est
ainsi que l’on permettra aux membres des catégories les plus démunies de
rester des hommes : « un
homme qui n’a pas tout l’usage de ses facultés intellectuelles est encore
plus avili, s’il est possible, qu’un poltron : il est mutilé et
difforme ». Une démarche analogue vaut pour les individus de rang moyen à qui on demandera la possession de certificats
pour pouvoir exercer certains professions libérales. Là encore, nul besoin de
grandes sommes pour financer un tel niveau d’éducation : le fait de
faire payer les usagers suffira à financer la dépense et permettra de trouver
les professeurs de bon niveau.
C :
Dans certains cas, il est nécessaire de promouvoir le protectionnisme.
n
Le
protectionnisme peut contribuer à l’essor des pays en retard. La protection du marché intérieur peut permettre
à un pays d’acquérir « un genre
particulier de manufacture plus tôt qu’il ne l’aurait acquis sans cela, et
qu’au bout d’un certain temps ce genre de manufacture se fasse à aussi bon
marché ou à meilleur marché que chez l’étranger ». Cependant,
cette pratique grève pour un temps la croissance du revenu national.
n
Il
est nécessaire de protéger les industries stratégiques, liées à la défense
nationale (par exemple, les chantiers navals). Même si la protection du marché freine la
croissance du revenu national «la sécurité
de l’Etat est d’une plus grande importance que sa richesse ».
n
Enfin,
dans certains cas particuliers, le protectionnisme est justifié.
C’est notamment le cas lorsque le
libre-échange est dommageable à l’industrie nationale au point où un trop
grand nombre de travailleurs y perdraient leur emploi. Dans ce cas, l’adoption
du libre-échange doit être très progressive. Enfin, le protectionnisme peut
être également justifié lorsque les pays étrangers pratiquent une trop forte
taxation de leurs importations ou lorsque les produits nationaux subissent une
imposition élevée qui augmente leur prix en regard de ceux des produits importés...
SERGE
D’AGOSTINO (lycée Camille Vernet, Valence)