1ère
remarque :
cette question n’a de sens que dans le cadre des PDEM.
2e
remarque :
le travail est bien sûr entendu au sens éco (fournir une force de travail pour
produire un bien, en étant officiellement rémunéré pour cela)
3e
remarque :
je suis preneur de toute suggestion d’amélioration
Serge
d’AGOSTINO, lycée Camille Vernet, Valence
1
: Des raisons de penser que l’on assiste à la fin du travail.
1.1 : Les évolutions éco transforment le travail en une denrée
rare.
- La mondialisation ==> concurrence ==> baisse de l’emploi (et précarisation)
- surtout non qualifié - pour réduire les coûts (et en raison des faillites).
Cf 1.2
- Les évolutions techniques : même le tertiaire est aujourd’hui
concerné par le progrès technique. La théorie du “déversement”
de Sauvy perd donc une partie de sa pertinence : sauf à se contenter de
“petits boulots” ou de “nouveaux
domestiques” (A. Gorz), on ne pourra plus compenser les pertes d’emplois
des secteurs primaire et secondaire par des créations dans le tertiaire. Cf 1.2
- La saturation des marchés.
- La croissance des “trente Glorieuses” = phénomène exceptionnel à
l’échelle de l’histoire ==> retour à des taux de croissance plus
conformes à ceux de la longue période ==> frein à la création
d’emplois.
1.2 : Certains auteurs ont d’ailleurs articulé leurs analyses
autour du thème de la fin du travail.
- La fin du travail en tant que tel : pour l’américain Jeremy Rifkin
par exemple, (”la fin du travail”, 1997), la troisième révolution
industrielle fondée sur l’informatique, est terriblement destructrice
d’emplois, en particulier dans les services, ce qui est un fait nouveau. Par
ailleurs, la restauration des lois du marché contribue à abaisser les salaires
(puisqu’il y a chômage) et à détruire des emplois (concurrence). La
mondialisation empêche toute régulation étatique compensatrice. L’abaissement du temps de travail et l’émergence
d’un tiers secteur sont alors les seules solutions envisageables.
Rifkin
renoue ainsi avec la vision prémonitoire de la philosophe Hannah Arendt
qui, au début des années 1960, voyait dans l’avènement de
l’automatisation la fin de l’asservissement des hommes par le travail.
- La fin de la valeur travail (au sens socio) selon Dominique Méda (« le
travail une valeur en voie de disparition », 1995). Pour cette philosophe
française, c’est au 19e siècle, que le travail a été constitué comme
facteur d’intégration. Le travail est alors à la fois source de revenu,
facteur de production, moyen de réalisation de
l’homme, source de statut... D’activité, le travail est devenu une
valeur qui envahit l’espace social. Or, les mutations économiques
contemporaines atteignent les hommes dans ce qui les définit, le travail (chômage,
précarité, inégalités...). Il devient donc urgent de diminuer l’importance
de la valeur travail (au sens sociologique) pour donner plus de place à
d’autres valeurs permettant l’épanouissement des individus et la
restauration du lien social. Par exemple, la participation à la vie politique,
l’exercice de la citoyenneté, est davantage productrice
d’appartenance que la participation à la production de biens et
services.
1.3 : Que faire ?
- Partager le travail : le travail étant devenu rare, il convient de
mieux le répartir. Mais, les revenus doivent également être partagés. Ainsi,
la baisse de la durée du travail se traduirait par celle des salaires mais les
ex chômeurs verraient ainsi leurs revenu augmenter. Le partage des revenus
s’impose d’autant plus que l’employabilité de certains individus est
nulle. Pour eux, il coinvient alors d’instaurer un revenu d’existence. De même,
comme le soutient Rifkin, l’émergence d’un tiers secteur paraît
indispensable.
- La multiactivité : ce concept est promu par de nombreux auteurs dont
Jacques Robin : pour lui, l’accomplissement de soi et la “bonne
marche de la société” dépendent.
d’une
combinaison entre activités individuelles de culture (formation, connaissance
de soi, acquisition de connaissances...), activités individuelles familiales,
activités relationnelles collectives (activités politiques, participation à
la vie sociale), et activités collectives de production.
Cette
idée est aussi développée par J. Boissonnat, dans un rapport du Plan (1995).
Il s’agit de promouvoir un “contrat
d’activité”, en remplacement du contrat de travail traditionnel. Un
ensemble d’entreprises, auquel s’associeraient divers acteurs publics
(associations, écoles, collectivités locales...), offriraient aux individus un
contrat d’au moins cinq ans au cours duquel la rémunération serait assurée,
et les droits sociaux respectés (sous garantie de l’Etat). L’individu
pourrait alterner des périodes d’emploi, de formation, d’activités
personnelles et d’utilité sociale. Par exemple, une entreprise subissant
temporairement un recul de son activité “prêterait” certains de ses salariés
à d’autres entreprises du groupement, leur proposerait une formation ou un
temps partiel, les inciterait à se lancer dans une activité d’utilité
collective... C’est dans une direction proche, que s’oriente la sociologue
Dominique Schnapper, qui prône la multiactivité des individus, se partageant
entre plusieurs PME, et perçoit la flexibilité fonctionnelle comme une chance
pour l’individu d’accroître son autonomie et sa dignité.
- Ce concept de multiactivité est à rapprocher des thèses de Bernard
Perret (”l’avenir du travail”, 1995). Pour cet auteur, il faut
prioritairement activer les dépenses finançant les politiques de l’emploi :
par exemple, les bénéficiaires d’allocations chômage et du RMI exerceront
en échange une activité d’intérêt
collectif. La création d’un “statut
d’activité” rejoint le modèle de “contrat
d’activité” et complète une politique de réduction du temps de
travail. Enfin, il faut “promouvoir une
économie solidaire”, via la vie associative (lieux d’accueil pour
enfants, activités périscolaires, fourniture d’aide à domicile...). Par
exemple, des régies de quartier regroupant tout ou partie de ses habitants
pourraient s’en charger.
2
: Toutefois, ces positions sont très fortement contestées.
2.1 : Le travail ne manque pas.
- Les arguments statistiques : que vaut la thèse de la fin du travail
quand face aux millions d’emplois créés aux Etats-Unis depuis plusieurs années
? Même en France, malgré le chômage, le nombre d’emplois a progressé sur
longue période. En revanche, partout, sur longue période, le volume d’emploi
régresse avec la baisse de la durée du travail.
Ceci n’empêche pas que beaucoup effectuent encore des heures supplémentaires,
dont de nombreuses ne sont pas déclarées, comme le souligne le sociologue R.
Castel. En outre, les modalités de la gestion de la main-d’œuvre tendent à
intensifier le travail au point où celui-ci envahit la sphère privée. Par
exemple, l’exigence de disponibilité exprimée par les employeurs influe sur
le rythme de vie des individus concernés : le travail est « présent »
même quand il ne travaille pas.
- Les gains de productivité ne jouent pas forcément contre l’emploi
et le “déversement” est encore une réalité (cours). En outre, depuis 25
ans, le chômage s’est accru, par exemple en France, alors même que les gains
de productivité annuels étaient divisés par deux : alors que les ordinateurs
sont partout, les gains de productivité sont moindres (paradoxe de Solow). Ce
dernier constat a cependant été partiellement contesté dans la mesure où il
est possible que la ralentissement de la productivité soit imputable, pour une
part peut être importante, à l’imperfection de la mesure des grandeurs économiques
mobilisées par le calcul de la productivité.
- Une faible croissance n’est pas inéluctable
·
Cf la
perspective en terme de cycles longs.
·
Le
renouvellement des marchés face à la saturation (innovations de produits
majeures et mineures).
·
De manière
plus générale encore, les besoins non satisfaits restent immenses, surtout si
l’on raisonne au niveau de la planète.
2.2 : Sur le plan théorique, de nombreuses critiques.
- La mise au point de D. Méda. Dans son livre “qu’est-ce que la
richesse ?” (1998), elle revient sur sa thèse pour en rappeler le véritable
sens : depuis 2 siècles, le travail a pris une place extrême en occupant
“l’ensemble de la vie de la
société et de chacun de ses membres”. On comprend alors quelles peuvent
être les conséquences désastreuses de sa privation. Par conséquent, il
conviendrait de “ rééquilibrer les
temps sociaux et de circonscrire la place du travail”, et non de l’éliminer.
Il s’agit de permettre aux individus d’accéder à un emploi “normal”
(et non pas précaire), mais également d’exercer “d’autres
activités, source de bonheur pour eux, source de richesse pour la société”.
Par
ailleurs, le concept de tiers secteur est intéressant par les perspectives
d’insertion qu’il ouvre. Mais, “il y
a fort à parier que les projets développés par l’économie sociale, les
coopératives et/ou les associations [...] seront , dès qu’ils offriront une rentabilité intéressante, repris
par des entreprises classiques”, sauf à être dans la sphère étatique,
actuellement décriée. En outre, sur le marché du travail, les employeurs
pourraient se montrer plus sélectif, le tiers secteur jouant un rôle de filet
de sécurité. Le tiers secteur pourrait devenir alors le lieu de relégation
des exclus, entretenant un dualisme social qu’il faut rejeter. Il en va de même
de l’allocation universelle ou revenu d’existence dont les limites ont été
décrites par ailleurs.
- La position de R. Castel et de Fitoussi :
Pour Castel, ”c’est sur le
travail, que l’on en ait ou que l’on en manque, qu’il soit précaire ou
assuré, que continue à se jouer aujourd’hui le destin de la grande majorité
de nos contemporains”. Pour Fitoussi, évoquer la “fin du travail”
ou ses avatars (tiers secteurs, emplois de proximité...), c’est la
marque du renoncement. Il en est de même du partage du travail, s’il s’agit
de partager la pénurie. Par conséquent, le travail doit rester au centre de la
vie sociale... Mais un travail réinstitutionnalisé : le travail-marchandise du
19e siècle est à proscrire (Gorz).
- La position de Dominique Schnapper : “contre
la fin du travail et la morne agonie de la passion républicaine, il faut penser
le travail, non la fin du travail”, pour qu’il retrouve sa capacité à
intégrer ceux qui en sont, aujourd’hui, exclus. C’est par son travail que
l’individu acquiert l’autonomie nécessaire à l’exercice de sa citoyenneté.
Si l’on peut penser à d’autres manières que le travail de renouer le lien
social, cela ne veut en aucun cas dire que le travail ne restera pas une norme
puisque notre société et la production restent elles-mêmes organisées autour
de ce concept. Pour Schnapper, les services à la personne représentent de véritables
gisements d’emplois (en cela, elle se rapproche de l’idée de tiers secteur)
: “prendre en charge matériellement,
moralement, intellectuellement les enfants, les adolescents et les vieux, les
malades et les infirmes, et même les adultes actifs, c’est-à-dire les
instruire, les soigner et les distraire”, tels sont les domaines à développer.
Rien n’impose que les services à la personne soient assurés par l’Etat ou
une collectivité publique. Quel qu’en soit le mode, le financement de tels
emplois sera de facto assuré par le secteur concurrentiel (et donc les gains de
productivité). Cela implique un rôle actif de l’Etat : sa politique économique
doit contribuer à l’amélioration de la compétitivité du secteur
concurrentiel ; il doit mieux gérer son budget social...
Enfin, ces emplois étant souvent dévalorisés car considérés comme
subalternes et précaires (cf les “petits boulots”), il revient aux
politiques et aux intellectuels de montrer au contraire en quoi ils sont utiles
et par là valorisant, et par ailleurs de faire percevoir la machine, comme un
moyen de libérer les hommes (cf Arendt) et non de l’asservir.
2.3 : Que faire ?
- Redonner ses chances à la régulation étatique : Robert Castel ne
manque pas de souligner que le marché dérégulé crée de l’exclusion. “L’histoire
sociale montre à l’évidence que ce sont les régulations sociales
construites à partir du travail qui ont promu cette domestication relative du
marché dont l’aboutissement à été le compromis instable de la société
salariale”. Il faut donc
redonner à l’Etat un pouvoir de régulation qui, sans s’opposer aux lois du
marché, en limite les excès et contrôle
ses externalités négatives.
De
même, la régulation keynésienne n’est pas à exclure : par exemple,
pourquoi ne pas envisager une telle régulation au niveau de l’Union européenne
ou d’autres zones, de façon à prendre en compte le fait que les économies
sont aujourd’hui ouvertes ?
.
- Partager le travail mais pas la pénurie : baisser le temps de travail
sans appauvrissement. L’expérience française actuelle a pour objectif de
diminuer la durée du travail sans baisse des salaires (ou une baisse minime).
Les conditions de réussite ne sont pas simples d’application et sont très décriées
du fait de la flexibilité (par exemple, annualisation du temps de travail) qui
l’accompagne. Si l’on se réfère à l’histoire, la réduction du temps de
travail est un succès lorsque les gains de productivité sont plus élevés :
or , ceux-ci se redressent. Comme l’écrit D. Schnapper, “ les
périodes de réduction du temps de travail sont les périodes de progrès de
productivité”.