La tragédie classique et le travail d'un dramaturge : Racine et sa Phèdre
 
mercredi 13 juin 2007
L'aveu de Phèdre (Acte II, 5)
 
 
Racine, Phèdre (1677)
[...]

HIPPOLYTE
Madame, pardonnez. J'avoue, en rougissant,
Que j'accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue,
Et je vais...

PHEDRE
Ah ! cruel, tu m'as trop entendue !
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi−même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison,
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le coeur d'une faible mortelle.
Toi−même en ton esprit rappelle le passé.
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé :
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis−je ? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois−tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime !
Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi−même !
Venge−toi, punis−moi d'un odieux amour ;
Digne fils du héros qui t'a donné le jour,
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois−moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.
Voilà mon coeur : c'est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d'expier son offense,
Au−devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête−moi ton épée.
Donne.
[...]
 
Objectifs :

- Justifier le choix d'une forme de prise de parole théâtrale particulière : la tirade.
- Faire connaissance avec un personnage tragique, Phèdre, et en percevoir la complexité.
Activités
1. Quels éléments du texte montrent que cet aveu est une véritable libération pour Phèdre ? Pourquoi, dans cette perspective, le choix de la forme de la tirade est-il pertinent ?
2. Montrez que cette tirade permet aussi à Phèdre de laisser parler son coeur, laissant ainsi s'exprimer toute la violence de sa passion (la "fureur"). Prenez appui sur des procédés précis.
3. Racine écrit à propos de son personnage : "en effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente" (préface) : quels éléments laissent entendre que Phèdre se sent coupable d'aimer Hippolyte ? En quoi est-elle aussi victime du Destin ?
4. Quels procédés Phèdre utilise-t-elle pour interpeller Hippolyte ? A quoi devine-t-on l'impassibilité de ce dernier ? Expliquez en quoi cela renforce le pathétique de la scène.
5. Comparez cet extrait à la scène d'aveu chez Euripide, puis à celle que l'on trouve chez Sénèque :
a) Comment
Euripide atténue-t-il la responsabilité de Phèdre ?
b) Est-ce le cas chez
Sénèque ? Quelle image de Phèdre ce dernier nous offre-t-il ?
c) En prenant appui sur toutes vos réponses aux questions, montrez que
Racine a fait de son personnage un être plus complexe que celui de ses deux prédécesseurs.
Devoirs
Écriture d'invention : Après cette tirade de Phèdre, Hippolyte prend la parole. Horrifié par cet aveu, il veut la convaincre de renoncer aux sentiments qu'elle éprouve pour lui. Imaginez la tirade qu'il adresse à Phèdre.
Préparation de la séance 4 :
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L’actrice Rachel Félix