Sénèque, Phèdre, (4 avant J.C / 65 après J.C)
 
 
Scène XII
THESEE, LE MESSAGER
[...]
LE MESSAGER :

Dès qu'il fut sorti de la ville, comme un
fugitif, marchant d'un pas égaré, il attelle à la hâte
ses coursiers superbes, et ajuste le mors dans leurs
bouches dociles. Il se parlait à lui-même, détestant
sa patrie, et répétant souvent le nom de son père.
Déjà sa main impatiente agitait les rênes flottantes ;
tout à coup nous voyons en pleine mer une vague
s'enfler, et s'élever jusqu'aux nues. Aucun souffle
cependant n'agitait les flots ; le ciel était calme et serein :
la mer paisible enfantait seule cette tempête.
Jamais l'Auster n'en suscita d'aussi violente
au détroit de Sicile : moins furieux sont les flots
soulevés par le Corus dans la mer d'Ionie, quand
ils battent les rochers gémissants, et couvrent le
sommet de Leucate de leur écume blanchissante. Une
montagne humide s'élève au-dessus de la mer, et
s'élance vers la terre avec le monstre qu'elle porte
dans son sein ; car ce fléau terrible ne menace
point les vaisseaux, il est destiné à la terre. Le flot
s'avance lentement, et l'onde semble gémir sous une
masse qui l'accable.
Quelle terre, disions-nous, va tout à coup paraître sous le ciel ?
C'est une nouvelle Cyclade. Déjà elle dérobe à nos yeux les rochers
consacrés au dieu d'Épidaure, ceux que le
barbare Sciron a rendus si fameux, et cet étroit
espace resserré par deux mers. Tandis que nous
regardions ce prodige avec effroi, la mer mugit, et
les rochers d'alentour lui répondent. Du sommet de
cette montagne s'échappait par intervalle l'eau de
la mer, qui retombait en rosée mêlée d'écume.
Telle, au milieu de l'Océan,
la vaste baleine rejette les flots qu'elle a engloutis.
Enfin cette masse heurte le rivage, se brise, et vomit un monstre
qui surpasse nos craintes. La mer entière s'élance sur
le bord, et suit le monstre qu'elle a enfanté.
L'épouvante a glacé nos cœurs.
THESEE :

De quelle forme était ce monstre énorme ?
LE MESSAGER :

Taureau impétueux, son cou est azuré;
une épaisse crinière se dresse sur son front verdoyant ;
ses oreilles sont droites et velues : ses cornes, de
diverses couleurs, rappellent les taureaux qui
paissent dans nos plaines,
et ceux qui composent les troupeaux de Neptune.
Ses yeux tantôt jettent des flammes, et tantôt brillent d'un bleu étincelant;
ses muscles se gonflent affreusement sur son cou énorme ;
il ouvre en frémissant ses larges naseaux ; une
écume épaisse et verdâtre découle de sa poitrine et
de son fanon ; une teinte rouge est répandue le
long de ses flancs ; enfin, par un assemblage monstrueux,
le reste de son corps est écaillé, et se déroule
en replis tortueux. Tel est cet habitant des mers
lointaines, qui engloutit et rejette les vaisseaux.
La terre voit ce monstre avec horreur ; les
troupeaux effrayés se dispersent ; le pâtre abandonne
ses génisses ; les animaux sauvages quittent leurs
retraites, et les chasseurs eux-mêmes sont glacés
d'épouvante. Le seul Hippolyte, inaccessible à la
peur, arrête ses coursiers d'une main ferme, et,
d'une voix qui leur est connue, s'efforce de les rassurer.
Une partie de la route d'Argos est percée entre de
hautes collines, et voisine du rivage de la mer.
C'est là que le monstre s'anime au combat et aiguise sa rage.
Dès qu'il a pris courage et médité son
attaque, il s'élance par bonds impétueux, et, touchant
à peine la terre dans sa course rapide, il se jette
au-devant des chevaux effrayés. Votre fils, sans
changer de visage, s'apprête à le repousser, et,
d'un air menaçant et d'une voix terrible : "Ce monstre,
s'écrie-t-il, ne saurait abattre mon courage;
mon père m'a instruit à terrasser les taureaux".
Mais les chevaux, ne connaissant plus le frein,
entraînent le char, et, quittant le chemin battu,
n'écoutent plus que la frayeur qui les précipite à
travers les rochers. Comme un pilote qui, malgré la
tempête, dirige son navire et l'empêche de présenter
le flanc aux vagues, tel Hippolyte gouverne encore
ses chevaux emportés. Tantôt il tire à lui les rênes,
tantôt il les frappe à coups redoublés. Mais le monstre,
s'attachant à ses pas, bondit tantôt à côté du
char, tantôt devant les coursiers, et partout
redouble leur terreur.
Enfin il leur ferme le passage et s'arrête devant
eux, leur présentant sa gueule effroyable. Les
coursiers épouvantés, et sourds à la voix de leur
maître, cherchent à se dégager des traits ; ils se
cabrent, et renversent le char. Le jeune prince tombe
embarrassé dans les rênes, et le visage contre terre.
Plus il se débat, plus il resserre les liens
funestes qui le retiennent. Les chevaux se sentent
libres, et leur fougue désordonnée emporte le char
vide partout où la peur les conduit.
Tels les chevaux du Soleil ne reconnaissant plus la main
qui les guidait d'ordinaire, et indignés qu'un mortel portât
dans les airs le flambeau du jour, abandonnèrent
leur route, précipitant du ciel le téméraire Phaéton.
La plage est rougie du sang du malheureux Hippolyte ;
sa tête se brise en heurtant les rochers. Les
ronces arrachent ses cheveux, les pierres meurtrissent
son visage ; et ces traits délicats, dont la beauté
lui fut fatale, sont déchirés par mille blessures.
Mais tandis que le char rapide emporte çà et là cet
infortuné, un tronc à demi brûlé, et qui s'élevait
au-dessus de la terre, se trouve sur son passage, et l'arrête.
Ce coup affreux retient un moment le
char ; mais les chevaux forcent l'obstacle en déchirant
leur maître, qui respirait encore. Les ronces
achèvent de le mettre en pièces. Il n'est pas un
buisson, pas un tronc qui ne porte quelque lambeau
de son corps. Ses compagnons éperdus courent
à travers la plaine, et suivent la route sanglante
que le char a marquée. Ses chiens même cherchent
en gémissant les traces de leur maître. Hélas! nos
soins n'ont pu rassembler encore tous les restes de votre fils.
Voilà ce prince naguère si beau ! voilà
celui qui partageait glorieusement le trône de
son père, et qui devait lui succéder un jour ! Ce
matin il brillait comme un astre ; maintenant ses
membres épars sont ramassés pour le bûcher.