mardi 25 décembre 2007
mardi 25 décembre 2007
Son cheval était perdu ; ses chiens l'avaient abandonné; la solitude qui l'enveloppait lui sembla toute menaçante de périls indéfinis. Alors, poussé par un effroi, il prit sa course à travers la campagne, choisit au hasard un sentier, et se trouva presque immédiatement à la porte du château.
La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue, il revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prédiction l'obsédait ; il se débattait contre elle :
- Non ! non ! non ! je ne peux pas les tuer ! puis il songeait :
-Si je le voulais, pourtant ?... et il avait peur que le Diable ne lui en inspirât l'envie.
De l'autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf, une biche et son faon.
Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon; et le faon tacheté, sans l'interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle.
L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde, déchirante, humaine. Julien exaspéré, d'un coup en plein poitrail, l'étendit par terre.
Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière flèche. Elle l'atteignit au front, et y resta plantée.
Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir ; en enjambant par-dessus les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l'éventrer ; et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal s'arrêta ; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois :
- Maudit ! Maudit ! Maudit ! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère !
Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières, et mourut.
Julien fut stupéfait, puis accablé d'une fatigue soudaine ; et un dégoût, une tristesse immense l'envahit. Le front dans les deux mains, il pleura pendant longtemps.
Objectif :
Observer la source d’inspiration de Flaubert et comprendre quel est le travail du romancier à partir de sa source.
Activités
Observez le vitrail puis lisez les deux extraits du conte qui vous sont proposés.
1. Quels médaillons du vitrail ont inspiré Flaubert pour l’écriture de ces deux épisodes ? Pour quel épisode Flaubert a-t-il manifestement eu une autre source d’inspiration ?
2. Relisez le premier extrait. Repérez avec précision les différentes étapes de l’action. Et délimitez-les. En prenant appui sur le travail que vous venez de faire, expliquez quelle place occupe le moment de la prédiction dans cette scène. Comment celui-ci est-il dramatisé ?
3. Relisez le deuxième extrait. Comment la violence de la scène du meurtre des parents par Julien est-elle traduite par Flaubert ?
4. En confrontant les deux extraits vous montrerez comment Flaubert transforme le personnage de Julien en une machine à tuer.
5. En conclusion vous expliquerez quelle part a, selon vous, pu occuper le vitrail de la cathédrale de Rouen dans le travail d’écriture du conte par Flaubert.
Devoirs
Lire le conte entier.
Cette déception l'exaspéra plus que toutes les autres. Sa soif de carnage le reprenait ; les bêtes manquant, il aurait voulu massacrer des hommes.
Il gravit les trois terrasses, enfonça la porte d'un coup de poing; mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chère femme détendit son coeur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre.
Ayant retiré ses sandales, il tourna doucement la serrure, et entra.
Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pâleur de l'aube. Julien se prit les pieds dans des vêtements, par terre ; un peu plus loin, il heurta une crédence encore chargée de vaisselle. “ Sans doute, elle aura mangé”, se dit-il ; et il avançait vers le lit, perdu dans les ténèbres au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme, il se pencha sur l'oreiller où les deux têtes reposaient l'une près de l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe.
Il se recula, croyant devenir fou ; mais il revint près du lit, et ses doigts, en palpant, rencontrèrent des cheveux qui étaient très longs. Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement sa main sur l'oreiller. C'était bien une barbe, cette fois, et un homme ! un homme couché avec sa femme !
Éclatant d'une colère démesurée, il bondit sur eux à coups de poignard; et il trépignait, écumait, avec des hurlements de bête fauve. Puis il s'arrêta. Les morts, percés au coeur, n'avaient pas même bougé. Il écoutait attentivement leurs deux râles presque égaux, et, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait. Incertaine d'abord, cette voix plaintive, longuement poussée, se rapprochait, s'enfla, devint cruelle ; et il reconnut, terrifié, le bramement du grand cerf noir.
Et comme il se retournait, il crut voir, dans l'encadrure de la porte, le fantôme de sa femme, une lumière à la main.
Le tapage du meurtre l'avait attirée. D'un large coup d'oeil, elle comprit tout, et, s'enfuyant d'horreur, laissa tomber son flambeau.
Il le ramassa.
Son père et sa mère étaient devant lui, étendus sur le dos avec un trou dans la poitrine ; et leurs visages, d'une majestueuse douceur, avaient l'air de garder comme un secret éternel. Des éclaboussures et des flaques de sang s'étalaient au milieu de leur peau blanche, sur les draps du lit, par terre, le long d'un Christ d'ivoire suspendu dans l'alcôve. Le reflet écarlate du vitrail, alors frappé par le soleil, éclairait ces taches rouges, et en jetait de plus nombreuses dans tout l'appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en voulant croire, que cela n'était pas possible, qu'il s'était trompé, qu'il y a parfois des ressemblances inexplicables.
Texte 1 : Extrait de “La légende de Saint Julien”, Les trois contes (1877), Gustave Flaubert.
Texte 2 : Extrait de “La légende de Saint Julien”, Les trois contes (1877), Gustave Flaubert.