Accueil.Connaissez-vous Jean Jacques ?

Un jeune homme dans la ville.

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La classe de 1ère S2 en visite avec un guide du patrimoine.

En 1728, la ville d'Annecy est délimitée par des remparts qui existeront jusqu'à la Révolution Française, ceux-ci suivaient la rue Vaugelas(8). L'actuel centre de Bonlieu(5) faisait partie des faubourgs de la ville. A son emplacement se trouvait un couvent occupé par des femmes, les Bernardines, un ordre religieux en plein essor à cet époque.
L'emplacement du Pâquier(6) existe déjà. Le mot a pour origine le patois savoyard, et désigne les pâturages qui appartiennent à la commune. Le bétail des anneciens va y paître gratuitement, certains jours de la semaine. Son aspect est bien différent de celui d'aujourd'hui : il est marécageux, couvert de mamelons de terre. On y organise des fêtes, des concours de tir à l'arc, c'est l'endroit idéal aussi pour y être le lieu d'exécution publique de la ville. Dix-huit kilomètres carrés de roseaux s'étendent autour du lac, le cachant ainsi à la vue des habitants. Voilà pourquoi sans doute Rousseau n'en parle pas lors de son séjours à Annecy, au grand dam des habitants de la ville, jaloux de l'évocation, dans les Confessions, qu'il fait du lac de Genève un peu plus loin. Sans doute à son âge, a-t-il encore bien d'autres préoccupations... A la place de l'actuelle mairie s'étend un jardin plus ou moins marécageux. Le canal du Vassé(7) a été construit pour défendre les remparts de la ville qui suivaient la rue Vaugelas(8) et le quai Eustache Chapuis(3) actuels.

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Rousseau arrive par la porte de Bœuf. (1)

Nous célébrons la 270ème année de l'arrivée de Jean Jacques Rousseau à Annecy.

En 1728, Annecy est la deuxième plus grande ville de Savoie après Chambéry. La Savoie est alors un duché gouverné par un duc qui a résidé à Chambéry puis s'est installé à Turin. Depuis le traité de Londres en 1718, il est devenu roi de Piémont et de Sardaigne : c'est Victor Amédée II. Les Savoyards sont alors des Sardes qui parlent Français.
Au niveau religieux, Annecy, bastion catholique, a un chef religieux qui porte le titre de Prince Evêque. Le roi étant catholique, tous les sujets doivent être catholiques. A ce moment, pour 4000 habitants que comptait la ville, il y avait dix-neuf couvents et églises : on l'appelait « la petite Rome savoyarde ». Au milieu du XVIe siècle, Calvin s'installe à Genève qui est une république indépendante, et transforme cette ville en peu de mois en Rome protestante du monde.
A l'arrivée de Jean Jacques Rousseau en 1728, à Annecy une très vive crise religieuse éclate le long de la frontière genevoise car une armée de convertisseurs (souvent des prêtres) interceptait les Genevois qui franchissaient la frontière pour les convertir. Aussi, un véritable réseau s'est tissé pour récupérer quelques âmes calvinistes et les amener à la religion catholique. Les prêtres convertisseurs sont relayés par de nombreux fidèles qui ont pour mission d'accueillir les aspirants au catholicisme. Mme de Warens sera chargée de cette mission...


Pierre tombale de M le Juge-maje Simon, à la façade d'une poissonnerie.

C'est le 21 mars 1728 que Rousseau arrive par la porte Bœuf à Annecy(1). Mme de Warens, réside rue Saint François, dans une petite maison à l'emplacement de l'actuel poste de police municipale. Les bâtiments se trouvant à cet endroit formaient le palais épiscopal. Le couvent des Cordeliers et la maison de Mme de Warens ont été démolis en 1784, six ans après la mort de Jean Jacques pour en faire le palais épiscopal, actuel bâtiment abritant les locaux du conservatoire de musique et de la police municipale.
La rencontre se fait dans la cour intérieure de ces bâtiments à l'actuel lieu d'entrée d'un balustre en fer forgé, représentant des cœurs entrelacés et des pervenches premières fleurs que Mme de Warens a fait connaître à Jean Jacques, futur botaniste. Ce balustre a été réalisé en 1922 par les Amis du vieil Annecy.


Au 5 de l'actuelle rue Jean Jacques Rousseau, Le logement de Venture.

Chose étonnante, Mme de Warens vient de parcourir la même démarche que son protégé à peine deux ans plus tôt. Son histoire familiale quasiment identique à celle de Jean Jacques et tout comme lui, elle prend l'initiative de quitter son pays d'origine, le canton de Vaud pour se rendre à Evian et traverse le lac de Genève en barque avec quelques biens personnels.
Aux mains des convertisseurs du côté français, elle arrive en 1726 à Annecy pour abjurer sa foi protestante au couvent de la Visitation, qui est l'actuel hôtel de Savoie. Tout semble les amener à se rencontrer.
Depuis la maison de Maman, Rousseau aperçoit le canal Saint Dominique, le canal de Vassé(7), les remparts et les champs de blé. Beaucoup de personnes viennent le voir dont l'évêque Gabriel de Rossillon de Bernex. Quelques essais pour faire de Jean Jacques un homme d'église s'avèrent alors infructueux: l'apprentissage forcé du latin relève de l'impossible. En fait, l'élève se sent mal, enfermé entre quatre murs au séminaire d'Annecy l'actuel conservatoire d'Art et d'Histoire. Il n'apprend bien que lorsqu'il est lui-même acteur au cour des apprentissages. Là aussi, sans le savoir il va anticiper sur la réflexion que fera le pédagogue Meirieu de l'Université de Lyon, célèbre par ses nombreux travaux en didactique, et par ses non moins célèbres consultations nationa1es des Lycéens du printemps 1998.


La mairie d'Annecy au XVIIIe siècle. (2)

Mme de Warens craint les commérages : un jeune homme résidant chez elle peut laisser les imaginations se débrider. Comme elle pratique elle-même la musique, elle décide de l'envoyer à la maîtrise d'Annecy pour se former : c'est une école qui forme les choristes et les instrumentistes qui sont au service de la cathédrale à l'église des Cordeliers.
Rousseau y apprend d'autant plus facilement que du bâtiment où il est interne, il aperçoit la maison de Maman.
Au mois de février 1930, Venture de Villeneuve arrive à la maîtrise. C'est un français et le professeur de musique Le Maître l'accueille. Venture par sa voix de haute-contre et son sens très facile de la communication devient rapidement très populaire en ville. Jean Jacques s'est littéralement « venturisé ». Après un rapide détour par Lyon là où Mr Le Maître est abandonné lâchement par Rousseau, en proie à une crise d'épilepsie.
Jean Jacques est de retour à Annecy, et se loge au numéro 5 de la rue St François chez Venture. Cette rue va devenir à la Révolution Française la rue Jean Jacques Rousseau. Locataires d'un cordonnier ils s'amusent tous les deux à entretenir les scènes de ménage de leurs propriétaires, le cordonnier ponctuant ses querelles de l'insulte « salopière » adressée à son épouse.


Le palais de l'isle où travaillait M le Juge-maje Simon. (4)

Rue Perrière se trouve la maison de Mlle de Galley de St Pierre. Celle-ci est une maison de notables en pierres apparentes, avec une tourelle. Le Thiou à cette époque servait de dépotoir aux habitants si bien que les propriétaires des plus belles maisons d'Annecy quittaient la ville l'été, quand la chaleur décuplait les mauvaises odeurs, pour se rendre dans leur résidence secondaire. Celle de la famille des de Galley, originaire de la Clusaz, était le manoir de la tour à Thônes que l'on connaît par l'épisode des cerises. La façade de ce manoir a brûlé à deux reprises au siècle dernier, le bâtiment a été reconstruit en ferme agricole.
Au milieu du Thiou se trouve le palais de L'Isle et la vieille prison d'Annecy(4) : on pouvait y accéder jusqu'à 18 heures car après, les deux ponts étaient fermés par des portes. C'est au premier étage que le M le Juge-maje Simon a ses bureaux, en compagnie d'une multitude d'avocats. Comme ces études sont petites, les clients discutent depuis la rue avec les avocats par dessus un guichet appelé banche. M le Juge-maje Simon, dont la pierre tombale trône dans la cour intérieure de la prison contre le mur, lègue à sa mort en 1788 toute sa bibliothèque à la ville d'Annecy.

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Quai Eustache Chapuis (3)

Conférence faite le 3 Avril 1998 à Annecy, par Marc Vincent Howlet.

Quelques notes prises au cours de cette conférence faite par Marc Vincent Howlet, chargé de cours à l'université Paris II, et quelques commentaires personnels.

Rousseau est une figure emblématique du XVIIIe siècle comme il l'est pour la critique à l'égard de ce même siècle. En effet, l'originalité de cet écrivain explose dès son vivant. Même si les autres philosophes proclament le XVIIIe siècle comme le siècle du progrès, Rousseau n'y croit pas. S'il y a progrès au niveau des techniques et des arts, il n'y a pas de progrès pour l'homme tant qu'il n'accède pas au stade de la vertu. Par ailleurs, si les idées religieuses ne sont plus une référence, alors qu'elles dominaient largement au XVIIe siècle, Rousseau affirme son christianisme. Ces contradictions en font un auteur difficile, car loin de proposer un système de pensée comme le fait Blaise Pascal un siècle plus tôt, cet artiste fait des propositions multiples qui s'enchaînent avec rigueur, avec raison. Lui qui se dit l'homme des sentiments, fait preuve de raison dans l'enchaînement de ses propositions.


La maîtrise d'Annecy.

Aussi faut-il le comprendre dans la pertinence de ses propositions. Par ailleurs chacune de ses propositions devient elle-même un microcosme, tel un diamant aux reflets singulièrement multiples. Voilà la difficulté du texte de Rousseau où l'on trouve une affirmation et souvent son contraire, mais qui garde par là toujours une valeur d'enseignement. Sa pensée joue ainsi sur la fulgurance, sur l'ambivalence, en courant le risque de la contradiction. S'il n'a jamais accepté de s'adapter de s'arranger avec la société de son temps, Rousseau appartient à la catégorie des gens qui dérangent : c'est le rôle du penseur et la qualité fondamentale de la pensée.
Jean Jacques a une façon d'habiter les lieux et sa présence comme aux Charmettes à Chambéry laisse encore sa trace, même deux siècles après les faits. Il en est de même à Annecy, même si son séjour y est très court. Ainsi Annecy va représenter pour le jeune homme quand il arrive dans cette ville à seize ans, un lieu initiatique où il va vivre après sa naissance biologique à Genève une renaissance, une assomption symbolique : certains éléments des textes des Confessions ne peuvent pas nous laisser indifférents. Par exemple, les dates pour marquer l'arrivée du jeune homme en terre de Savoie et pour signifier son départ trois jours après deviennent à la lueur d'autres documents sursignifiantes. Le 21 Mars 1728, jour dit des Rameaux, où se déroule sa rencontre avec Madame de Warens, est aussi le moment où à quelques siècles de là, Jésus Christ entre à Jérusalem, comme l'autre dans Annecy. La passion du Christ peut évoquer la passion de Jean Jacques Rousseau. Le 24 mars 1728, le Mercredi Saint, Jean Jacques quitte cette ville pour se rendre à Turin, à l'hospice des Catéchumènes. Ce départ peut être mis en relation avec l'office des ténèbres de Marc-Antoine Charpentier ou de Couperin, que Rousseau connaît, rumine, réfléchit. Si pour le chrétien, Jésus est l'agneau pascal immolé pour le salut de tous les hommes, Rousseau va accuser le monde des impies qui le persécutent. Sa souffrance va se focaliser autour de deux objets : les autres, le monde des jugements sociaux et lui même comme pouvant être son propre ennemi. Penser que pour Rousseau la persécution ne vient que des autres constitue un contresens, ou du moins une vision bien réductrice. Pourquoi ne pas envisager l'idée que Rousseau est son propre ennemi, son propre mal ?
Ainsi ne contribue-t-il pas lui-même au développement de son complexe de persécution quand il reste sourd à tous les témoignages d'amitié qu'on peut lui faire lors de son retour d'exil d'Angleterre à Paris ? Comment Jean Jacques Rousseau va faire la part entre autrui et lui même, comment va-t-il pouvoir s'écarter des autres pour n'être que dans l'examen de soi ? Comment peut-il prendre en compte cet écart permanent entre le regard des autres et le regard qu'il porte sur lui-même à l'origine d'une souffrance permanente qu'il ne peut apaiser ?
La tradition est peu encline à la complaisance à l'égard de Rousseau. Son désir d'être dans la vérité de soi force son côté larmoyant et cette souffrance passe mal au regard des autres.
Annecy devient un lieu emblématique pour Rousseau car la découverte de la musique jouera une rôle important dans la construction de sa personnalité. La musique vocale comme la musique sacrée est un mode de communication totale dans ce qu'elle le lie au plus profond de lui-même aux autres. Ainsi les cantates de Clérambault lui procurent du ravissement, car l'interprétation vocale lui parle droit au cœur et ne cesse de se perpétuer dans le temps en dépassant les bornes de la visibilité. Il est évident que dans ce contexte que la voix de haute-contre de Venture de Villeneuve va le transporter, et celle si disgracieuse du Juge-maje Simon sera à l'origine d'un portrait fort divertissant du personnage.
Si l'on peut hasarder une comparaison par anticipation avec le Spleen et l'idéal baudelairien, la musique pour Rousseau traduit peut-être sa postulation vers l'idéal pour combler cette souffrance de la perte de la mère et échapper ainsi à l'état de spleen, à ce chaos autour des relations de parenté.
On accuse souvent Rousseau de se plaindre, d'être en proie à un délire paranoïaque. Ce n'est pas forcément la question. Il faut plutôt s'interroger sur la dimension humaine et universelle de cette plainte et voir en quoi cette plainte participe à l'universel humain.

Notes prises par N.L.

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