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I - MISE AU POINT SCIENTIFIQUE

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Contrainte et/ou consentement ? Ténacité.

Résolution…

Quand, en s’inspirant des travaux pionniers de Jean-Jacques Becker, l’on cherche à saisir l’état d’esprit des combattants de 14-18, trois remarques doivent être rappelées. D’abord, c’est bien la surprise qui l’emporte à l’été 14 et pas la joie (cf. fiche sur « La mobilisation »). Une surprise qui repose sur trois points : premièrement, l’on considère que les événements de Sarajevo forment certes une crise, mais une crise lointaine de plus, en quelque sorte, du type de celles que l’on a connues en 1911 ou en 1913, au Maroc. Surprise également parce que le pays est alors engagé dans ce temps fort de sa vie économique et sociale que sont les moissons ; on a alors la tête ailleurs. Enfin, croire que les Français attendent avec une impatience qui durerait depuis 45 ans (!) l’occasion de faire la guerre de revanche est tout simplement faux. Ce thème fut indubitablement un enjeu politique fort, surtout à gauche, mais c’était dans les premières années qui suivirent la défaite de 1870 (comme le disait Gambetta : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais »). Mais ce temps n’existe plus et le militarisme sourcilleux du bravache Déroulède ou de Boulanger, ce matamore finalement empêché, n’est plus de mise au début du XXe siècle ; surprise une troisième fois, donc.
La stupéfaction qu’éprouve l’opinion devant la nouvelle de la mobilisation générale débouche bientôt sur une forme de résolution. Le mot est fort, qui renvoie à l’intériorisation, à l’échelle de chaque individu, d’un devoir inculqué depuis près d’un demi-siècle par le triple biais que manie avec dextérité l’Etat républicain : la loi (qui par exemple organise de manière de plus en plus précise la conscription), l’école (et ses fameux « bataillons scolaires » – même s’ils seront rapidement mis de côté), l’armée (redevenue « l’arche sainte de la nation »). Cette résolution durera tout le conflit, on le sait, malgré de graves crises de moral, comme celle qui survient en 1917. Alors, certes, dans le temps long du conflit, ce sentiment de résolution se muera en « morosité patriotique » (Jean-Jacques Becker) ; mais le fait est là, troublant : les Français, et singulièrement les combattants, ont tenu.



Savoir questionner à nouveaux frais la « très Grande Guerre »

Or, la question est centrale, qui continue d’interroger en profondeur les consciences contemporaines (notamment les plus jeunes) : comment ont-ils tenu ? En ces denses années de Centenaire, alors que les opérations de commémoration se multiplient, se déclinant à toutes les échelles (nationale1 , mais aussi locale, voire familiale), le temps d’un examen enfin dépassionné de ce thème essentiel est enfin venu. C’est une nouvelle fois Nicolas Beaupré2  qui exprime le mieux cette nécessité de peser de manière sereine les arguments permettant d’expliquer ce qui semble pourtant difficilement explicable :


« Comment et pourquoi les soldats ont tenu pendant la Grande Guerre reste aujourd’hui l’une des questions les plus complexes et les plus disputées, tout particulièrement en France. Dans ces débats, la controverse scientifique cède trop souvent le pas à la polémique. Il devrait tout de même être possible de proposer une tentative d’explication à l’endurance et à la ténacité des combattants, phénomène qui ne se limita du reste pas aux combattants français ».

Voilà un sain programme d’étude, que l’historien irlandais John Horne formule pour sa part ainsi : « Victimes d’une contrainte étatique et judicaire ou participants dans une violence consentie à l’égard de l’ennemi ? Motivés par une loyauté de groupe envers les camarades ou mobilisés par un sentiment d’appartenance nationale ? Les hypothèses abondent, sans forcément se contredire ». Tentative d’explication en quatre points, avant un rapide essai de synthèse placé sous les auspices de Christophe Prochasson.


Ténacité, une tétralogie explicative.

La première de ces explications renvoie à la force des institutions sociales mises en place depuis deux générations par la République, notamment l’école et l’armée, une nouvelle fois. Avec les efforts d’intégration des masses rurales produits par ces deux corps3 , les citoyens intériorisent progressivement le rôle social qui leur est dévolu par les pouvoirs publics. Et ces vecteurs d’acculturation se révèlent être d’une redoutable efficacité. Ainsi, pour les hommes, endosser l’uniforme renvoie aux valeurs de virilité propre au genre masculin, lesquelles valeurs ont été consciemment cultivées par l’institution du service militaire universel et obligatoire. Etre soldat, c’est donc fusionner deux images positives de soi : c’est être un homme, un « vrai » ; c’est être citoyen, un bon citoyen. Pour certains historiens d’ailleurs (André Loez, Frédéric Rousseau), ce cumul procède d’un rapport de domination, subi plus ou moins consciemment par les soldats et qui laisse peu de place à la contestation, notamment en situation de guerre.
Une deuxième grille d’analyse met en avant le sentiment de solidarité qui prévaut au sein du groupe primaire de combattants qu’a étudié de près Anne Duménil (y compris du côté allemand, où elle repère à l’œuvre les mêmes phénomènes). Dans l’expérience de guerre commune que vivent ces groupes d’hommes, eux qui vivent l’événement dans son quotidien le plus trivial – tranchées, assauts, périodes d’ennui, de corvées, lecture et écriture des lettres, réception et partage des colis, etc. –, se déploie une solidarité forte. Elle est typiquement d’ordre affectif : l’on se soutient car l’on se connaît. Par ailleurs, l’on respecte d’autant plus l’officier qui commande la troupe qu’on le connaît et qu’il est un bon « technicien », économe de la vie de ses hommes. Cette solidarité de base se met en place à une échelle numérique réduite puisque la nécessité tactique de la guerre moderne « fabrique » des groupes de combattants d’une petite dizaine d’individus. Ces « groupes primaires » se substituent ainsi rapidement à l’unité de base de la section, diluant au passage le rapport à la hiérarchie verticale, pourtant forte dans la tradition de l’armée française et renforçant par là-même les liens horizontaux entre individus.
Cependant – et c’est là une troisième raison explicative de l’endurance dont firent preuve les combattants – il entre aussi en la matière des considérations d’ordre mettons « culturel » (au sens de la définition « de culture de guerre » élaborée par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker ; voir ci-après). En effet, les combattants, mais aussi l’arrière, soit l’ensemble de la société qui endure la totalisation d’un conflit qui décidément dure, développe une perception défensive du conflit. Tous pensent être dans leur droit en défendant la patrie, la « terre des pères », injustement occupée par les Allemands depuis plus de quarante ans et sur laquelle les combats se déroulent. Cette dimension est très forte. Elle est relayée depuis longtemps par la propagande d’Etat (les cartes murales de Vidal de La Blache, aux provinces perdues coloriées dans la couleur du deuil…), partagée par tous et diffusée en profondeur dans le corps social de la nation. Là où les Allemands eux aussi pensent se défendre contre l’encerclement qui les menacent, les Français, eux, luttent pied à pied pour sauver le sol de la patrie. Comme l’écrit Léon Werth, l’auteur de Clavel soldat :


« Ses compagnons étaient calmes et résolus. On les attaquait… Ils se défendaient… Cela ne faisait de doute pour personne. L’idée de l’agression, justifiée ou non, en tout cas invérifiable, était née comme la légende de Garros abattant un zeppelin. On dirait que la guerre crée spontanément les idées qui lui sont nécessaires ».

Enfin, à en croire les historiens de Péronne, les combattants endurent les épreuves de la guerre dans un esprit « millénariste ». Pour ces derniers, quel que soit leur régime d’affiliation politique ou culturel, la guerre finira par la victoire et le monde en sera changé. Pour les catholiques – et l’on sait que l’Église catholique connut durant le conflit une nette reviviscence –, le conflit apporte aux Français l’occasion d’une réconciliation avec Dieu, après les épisodes de tension qu’a imposés la République (loi de séparation de 1905 notamment). Pour d’autres, certainement la majorité, la guerre doit être menée jusqu’à son terme afin de faire triompher le droit et la justice et, précisément, d’en finir avec la guerre. Nul doute : après la « der des der », le monde sera débarrassé de la guerre. C’est par exemple ce que prophétise le lauréat du prix Goncourt 1916. En effet, quand Henri Barbusse rédige son ouvrage (Le Feu. Journal d’une escouade), il le conclut par un chapitre intitulé « L’Aube », qui décrit la volonté des combattants de construire, par leur sacrifice – la description crue des souffrances des soldats valut à Barbusse des ennuis avec les services de l’Etat… – un monde de paix éternelle. Bien entendu, cet engagement « millénariste » repose, en fonction des individus concernés, sur des considérations très différentes. Il est souvent teinté de pacifisme. C’est le cas de Barbusse après-guerre, qui s’encarte au PCF et milite pour un pacifisme organisé par Moscou .Il est parfois intellectualisé à l’extrême, comme quand Charles Péguy prend la plume et écrit ceci, dans le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, avec un troublant réalisme prémonitoire :

« C’est toujours la même chose, la partie n'est pas égale. La guerre fait la guerre à la paix. Et la paix naturellement ne fait pas la guerre à la guerre […]. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme tu dis. Mais pour tuer la guerre, il faut faire la guerre... ».

Péguy est « tué à l'ennemi », le 5 septembre 1914, au début de ce qu'il espérait être la dernière des guerres, lui qui aurait écrit ces mots puissants à son amie Geneviève Favre, la veille de son départ pour le front : « Grande amie, je pars soldat de la République, pour le désarmement général et la dernière des guerres ». Cet engagement total est aussi partagé par des anonymes, dans des dimensions qui restent évidemment à questionner (la majorité était-elle dans cet état d’esprit ?, rien n’est moins certain) ; ainsi du cavalier Etienne Létard, aide vétérinaire, qui écrit qu’« Aujourd’hui, avec une foi d’évangélisateurs, les Français se lèvent en masse pour une croisade nouvelle, celle de la justice, et toutes les bannières des croisés d’autrefois se confondent dans le drapeau tricolore ».

Ces facteurs se conjuguent les uns aux autres pour fabriquer un réseau pouvant aider à expliquer comment les combattants ont tenu dans les conditions extrêmes que l’on sait. Cependant, il convient en la matière d’être prudent et de ne pas tomber dans les travers d’une surinterprétation par définition excessive. En effet, nous peinerons toujours à sonder les reins et les cœurs de la majorité des combattants, tout simplement parce que tous ne se sont pas exprimés. Souvent, ce sont les détenteurs des codes de la culture légitime (Péguy, Barbusse, Werth sont des intellectuels… ; Létard aussi) qui prennent la plume et mettent en récit leurs sentiments et aussi leurs convictions. Or, les phénomènes que l’on tente de cerner ici sont extrêmement complexes et ne peuvent se réduire à l’opposition frontale entre deux thèse aux arguments souvent binaires : consentement ou contrainte. Peut-être est-ce Christophe Prochasson qui approche au plus près du vrai quand il écrit que le sentiment général à l’égard des exigences de la guerre correspondait alors à « une acceptation négociée de la guerre, non une adhésion enthousiaste et univoque ».
Dans cette « acceptation négociée », entrent bien entendu les « refus de la guerre » (André Loez) dont il serait utile d’esquisser une brève typologie critique. Que l’on parle d’« insoumis », de « mutins », de « réfractaires », de « dissidents », des « fusillés pour l’exemple », des « embusqués », des « planqués », de « déviants »…, les mots sont nombreux qui tentent de dire la variété de ces situations et qui posent une triple question :

Combien étaient ceux qui refusèrent la guerre ?
Quels motifs les animaient ?
Comment cerner ce « halo de refus » (André Loez) ?




[1] Lire ici le discours de François Hollande prononcé à l’occasion du lancement des opérations liées au Centenaire : http://www.elysee.fr/declarations/article/allocution-pour-le-lancement-des-commemorations-du-centenaire-de-la-premiere-guerre-mondiale-4/

[2]  In Les Grandes Guerres. 1914-1945, Belin, 2012.

[3] Lire les ouvrages devenus classiques d’Eugen Weber, La fin des terroirs, 1870-1914, Plon, 1983, rééd. 2011, Pluriel [avec préface de Mona Ozouf, pour ce classique souvent discuté – la culture et la politique viendraient-elles d’en haut, de Paris, constamment ? Voire…].et Jean-François Chanet, L’École républicaine et les petites patries, Paris, Aubier, 1996.

II - ILLUSTRATIONS ET DOCUMENTS

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Extraits de l'album d'images proposés par le site de la BDIC (cliquez sur l'image ci-dessous pour accéder au dossier)


 

III - POUR ALLER PLUS LOIN

Bibliographie.

Les ouvrages suivants permettent une approche approfondie du thème :

* Audoin-Rouzeau (Stéphane), 14-18, les combattants des tranchées, Paris, Armand Colin, 1986.
  • Audoin-Rouzeau (Stéphane), Becker (Jean-Jacques), Les sociétés européennes et la guerre de 1914-1918, Nanterre, Centre d’Histoire de la France contemporaine, 1990.
  • Becker (Jean-Jacques), Comment les Français sont entrés dans la guerre : contribution à l’étude de l’opinion publique. Printemps-été 1914, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.
  • Capedvila (Luc), Rouqet (François), Virgili (Fabrice) et Voldman (Danièle), Hommes et femmes dans la France en guerre, 1914-1945, Paris, Payot, 2003.
  • Chanet (Jean-François), Vers l’armée nouvelle. République conservatrice et réforme militaire, 1871-1879, Rennes, PUR, 2006.
  • Duménil (Anne), Beaupré (Nicolas) et Ingrao (Christian), 1914-1945. L’ère de la guerre ; tome 1, Violence, mobilisations, deuil ; tome 2, Nazisme, occupation, pratiques génocides, Paris, Agnès Viédot éditions, 2004.
*Loez (André), 14-18, les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Paris, Gallimard, 2010.
  • Loez (André), La Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2010.
*Ridel (Charles), Les embusqués, Paris, Armand Colin (préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, qui a dirigé cette thèse), 2007.
*Rousseau (Frédéric), La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Le Seuil, collection « XXe siècle », 1999 (2003 pour l’édition de poche).
  • Saint-Fuscien (Emmanuel), A vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, Paris, Editions de l’EHESS, 2011.
*Santamaria (Yves), Le pacifisme, une passion française, Paris, Armand Colin, 2005

 

Sur la "culture de guerre"

Voici ce qu’écrivent Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker en 1997 : « C’est donc une tâche particulièrement difficile que celle des historiens de la culture de guerre du premier conflit mondial, que l’on définira ici, au plus large, comme le champ de toutes les représentations de la guerre forgées par les contemporains : de toutes les représentations qu’ils se sont données de l’immense épreuve, pendant celle-ci d’abord, après celle-ci ensuite ». Adjonction de l’importante composante de la haine en 2000 par Annette Becker : « On peut dès lors commencer à parler d’une “culture de guerre” de 1914-1918, c’est-à-dire d’un corpus de représentations du conflit cristallisées en un véritable système donnant à la guerre sa signification profonde. Une “culture”, disons-le nettement, indissociable d’une spectaculaire prégnance de la haine à l’égard de l’adversaire. Une haine certes différenciée selon les ennemis auxquels on fait face, mais qui n’envahit pas moins tous les champs de représentations ».

Sur "Contrainte ou consentement ?", Retour sur un « vieux » débat…

Deux camps s'affrontent, avec une rare violence, sur le vécu des poilus. Ont-ils « consenti » au sacrifice ou y étaient-ils « contraints » de multiples façons ? Retrouvez ci-dessous les éléments de ce débat présentés dans Le Monde en 2006 et dans La Fabrique de l'histoire en 2013

 

Articles publiés dans Le Monde en 2006

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Débat dans La Fabrique de l'histoire en 2013

Débat : la querelle du consentement, partir à la guerre : contrainte ou enthousiasme ?

La Fabrique revient sur la "querelle du consentement" avec Nicolas Offenstadt et Stéphane Audoin-Rouzeau. Comment est-elle née dans les années 90 ? Quel était le contexte ? Est-elle dépassée aujourd'hui ? Etait-elle franco-française ? En quoi a-t-elle façonné le paysage historique ? Ses analyses servent-elles à comprendre d'autres conflits du XX eme siècle ? Quelles conséquences a-t-elle sur la recherche historique sur la Première Guerre Mondiale ? Une rencontre stimulante.




Date de création : 05/03/2015 @ 15:08
Dernière modification : 06/03/2015 @ 09:59
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