Delphine
Coindet
Delphine
Coindet est née en 1969. Elle vit et travaille à Lausanne.
Ses sculptures se nourrissent des formes diverses aussi bien abstraites que
figuratives, naturelles ou artificielles, qui prolifèrent tant dans
notre environnement (fleur, caillou, nuage, pelote, fontaine…) que dans
les images subliminales ou commerciales véhiculées par la
publicité, les jeux vidéos, mais aussi dans les formes
déjà référencées de l’histoire de
l’art.
Dans son travail le mou et le flasque s’opposent à des angles
acérés, le terne au brillant ; faux bois, faux cuirs,
matériaux en trompe l’œil ou aluminiums miroitants
créant des mises en abîme, troublent notre perception de la
réalité. Ces sculptures renvoient indubitablement à un
autre monde, soit le monde fabuleux d’une nouvelle Alice aux pays des
merveilles, soit un monde entièrement virtuel lié à la
conception de ces sculptures sur logiciel 3D, dans lequel on pourrait
déambuler.
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Delphine Coindet venait de
réaliser une exposition de « sculptures de salon » 1 et un
environnement intitulé justement New Barroco. 2 Forde était
l’occasion d’explorer cette polarité binaire qui oppose
les installations aux sculptures, les environnements aux objets, les
institutions aux galeries, les projets supposés radicaux et ceux qui
seraient « opportunistes »... Il est amusant de savoir que
Antimatière prit un tournant décisif lorsque Delphine
Coindet décida de présenter des dessins comme produits de
l’esquisse, du projet, de l’exercice intuitif, de
l’imaginaire... Au regard de sa production habituelle, qui
délègue à divers corps de métier,
nécessitant un processus lent et complexe, l’exposition
s’annonçait inédite et promettait alors
d’être étonnamment « expressive » !
Dépassant la dualité installation – objet, elle
serait aussi la juxtaposition d’une sculpture et de dessins entendus
comme deux temps bien différents. Ainsi, au centre
d’une salle de La sculpture est
bien de l’ordre de l’objet et ne sollicite pas directement
notre corps. Pourtant, l’espace largement vide qui l’entoure
nous invite au déplacement et à chercher la relation entre
l’objet et ces affiches marouflées si différentes. On
tente en vain à comprendre ce qui relie ces deux entités.
À l’image des monochromes gestuels et de ce bloc en
mutation, aux parties en déplacement incessant qui lui
interdisent toute unité, l’exposition est dynamique.
L’espace laissé vacant, l’absence d’unité
dans la sculpture et entre celle-ci et les affiches semblent ainsi
s’accorder. Julien Fronsacq : Extraits de
l’ouvrage : Delphine Coindet Presses Du Reel octobre 2006 La Salle
De Bains Bâtiments, cailloux,
diamants, eau, engrenages, fontaine, fleurs, grattoirs, grelots, harpe,
montagne, nuées, panneaux indicateurs, pelotes de fil, plantes,
plumes, rail, rochers, scies, tableaux, tapis, tunnel, voilà
quelques-unes des choses de notre monde dont l’art de Coindet a
modélisé la représentation. Ici, l’activité
représentative n’a pas pour moteur une ambition
mimétique. Son intention est sémiologique : il
s’agit de produire le signe d’un diamant, d’une fleur,
d’un rocher ou d’un tableau, c’est-à-dire un
artefact dont la compétence représentative n’a pas
à s’exercer au-delà du seuil où le signe commence
à fonctionner. Or, on le sait, le signe opère bien avant que la
mimesis soit complète. C’est pourquoi certaines des œuvres
de Coindet consistent en lettres, ces instruments de fabrication des
signes : i (1995) comme un point d’information sur la
poétique sémiologique de l’artiste ; X (200) qui
figure même deux fois la lettre : une grande forme verticale en
contreplaqué est comme son ombre -sa représentation-, de
moquette, projetée au sol. Certes, il est permis de voir dans ces
sculptures le souvenir des remarquables punctuations peaces de Richard
Artschwager (le premier point d’exclamation date de 1966), mais la
lettre est élue comme motif principalement parce que sa
représentation ne pose pas les problèmes mimétiques que
suscitent, par exemple, celle d’un visage. Le geste
représentatif est accompli dès que la reconnaissance de la
lettre est obtenue ; tout surcroît d’information iconique
serait vain puisque la lettre est une réalité
générique, tellement générique qu’entre
elle et sa représentation la différence est infime. D’une
certaine façon, la sculpture de Coindet traite les objets
qu’elle représente comme s’ils étaient des lettres,
c’est-à-dire des êtres génériques,
d’avant les spécifications individuelles.
L’élément supérieur de la Belle hypothèse
est la représentation du concept de l’idée de fleur, non
de telle fleur. Il est le produit de la tridimentionnalisation d’une
abstraction. Michel Gauthier : Extraits de
l’ouvrage : Delphine Coindet Presses Du Reel octobre 2006 La Salle
De Bains |
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Intuitivement, je sens bien
qu’il se passe quelque chose avec la sculpture de Delphine Coindet,
encore qu’il ne se passe à vrai dire pas grand chose dans ses
sculptures, tant il est vrai aussi que ces deux énoncés sont
bel et bien les pentes du même Pic d’Ozone. Las (ce moment
d’étonnement), quand on frôle d’un rien
l’asphyxie légèrement enivrante et que
“formellement” comme il est dit dans le langage parlé
diplômé qui nous sert de langue vernaculaire à nous
autres urbains, les choses continuent à suivre leur cours. La faute au nouvel art brut |
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L’art de Delphine Coindet pourrait bien s’envisager comme
le point de friction entre des termes à priori opposés :
archaïsmes et technologie avancée, ‘grand’ art
‘sérieux’ et frivolité du divertissement,
beauté profilée et régression esthétique,
etc… Exemple :
On Edge est une sculpture minimale
(quoique légèrement complexe et narcissique) -un
parallélépipède à facettes
réfléchissantes et nickel- sur laquelle est négligemment
disposé un boa presque surdimensionné et de couleur violette.
Pour mesurer la transgression de ce geste faussement désinvolte, il
faudrait d’abord se rappeler l’interdit symbolique que
représente cette couleur associée à ce genre de
formalisme. « On ne la
rencontre presque nulle part dans l’histoire de la sculpture (pas plus
d’ailleurs que dans la peinture où il a presque toujours
été censuré, ou disons, pour le moins
réprimé) ». On ne rencontre pas non plus
beaucoup de boas ces derniers temps, pas plus sur les femmes que sur les
sculptures. Le boa semble être tombé, non pas en
désuétude, mais dans l’escarcelle d’un certain
genre de féminité (ou de masculinité) qui se donne en
spectacle dans des lieux confinés et spécialisés. Le boa
appartient au monde de la nuit, il est désormais dévoué
à la marginalité précieuse du Camp. D’ailleurs, Susan Sontag ne donne-t-elle pas pour
illustration du Camp, parmi les
nombreux exemples qui constituent son faisceau d’approche du
phénomène dans Notes on
Camp (1964), « une femme qui se promène dans une robe
faite de trois millions de plumes » ? Par ce geste, donc,
Delphine Coindet renvoie l’histoire de la sculpture minimale à
son fétichisme, et du même coup, la masculinité (supposée)
de cette sculpture à ses ambiguïtés. Elle propose ainsi un
genre de programme d’ordre éthique -et non pas formel- qui
postulerait la liberté de l’artiste à accéder aux
interprétations refoulées, à l’inconscient
réprimé et aux secrets camouflés de l’histoire de
l’art. Ce programme est la clé de l’accession à la
fantaisie d’esprit, à la fois concentrée et subtile,
intime au fond, avec laquelle elle construit un travail en apparence si pur
et homogène. Volage,
donc, Delphine Coindet passe, dans ses dessins, de la souris numérique
aux feutres, du high tech au low-fi, d’une résolution
industrielle de pointe au coloriage régressif. Une façon de
mettre à mal ‘l’optimisation’ de l’œuvre
d’art souhaitée par les secteurs de l’industrie culturelle
et du design, sans s’interdire pour autant de coopter, à son
tour, un certain nombre de leurs apanages. De la même manière,
elle produit des sculptures dont le fini standardisé, les couleurs
chimiques, les lignes aérodynamiques, sont dégradées par
des bricolages intempestifs (un essaim de punaises contamine une Plank Piece ‘à la Mc
Cracken’. Pinocchio, 2006) et
des matériaux déplacés (elle s’approprie une
sculpture d’Anthony Caro, Early
One Morning, 1962, et en restitue des fragments en mousse. Cherie Cherie, 2006). Elle provoque
avant tout des glissements contre-nature (elle ‘déplace’
un élément architectonique –une colonne- de Circuit, lieu
d’exposition indus basé à Lausanne, vers la Chapelle
romane de Thouars. Rock Hard, 2005.
« Elle recrée un
univers ouaté et excentrique » au sein d’une
Synagogue. New Barocco, 2003.),
transgenre. Pour ma part, c’est cette confusion des genres que je
préfèrerais retenir pour lire ces entreprises, plutôt que
celle, plus simple, d’une féminisation des poncifs de la
sculpture minimale et du formalisme. Car tout dans cette œuvre aspire
à la déviance, à l’excentricité, au
trouble. Le modèle générique, le standard, la norme
historique ne seraient ainsi désignés que pour
révéler ce qui, en creux, les perturbe, leur échappe,
s’en extirpe. Ils seraient utilisés, revêtus, comme
l’uniforme camouflant une marginalité incrustée au sein
même des structures dominantes, ce qui reste encore la meilleure
technique pour exacerber sa spécificité, voire en jouir,
plutôt que celles de l’attaque et de la revendication directes,
qui figent inexorablement les positions, les choix, les appartenances dans
une catégorie immuable. De l’importance d’être
inconstant. L’instabilité à la fois chronique et
discrète de Delphine Coindet, caractéristique d’un type
de sensibilité fantaisiste à la limite de
l’hystérie, c’est le postulat à partir duquel
s’élaborent la liberté, le plaisir, le style, bref…
un genre d’hédonisme crucial. Georges
Baker, in De L’autre
côté du mur, Extrospective,
cat. Tom Burr ed. JRP RINGIER, p. 58. Susan Sontag citée par Georges
Baker, op. cit. p. 80. Jill Gasparina, Zérodeux n°
40, p.21. Documents mis en
ligne par Elie Amet |