Notes sur la naissance de la philosophie Ñ sources : Vernant, DŽtienne.

 

Arch : origine, commandement Ñ dÕo principe.

 

 

I. Acte de naissance de la raison grecque.

 

¤1. L'invasion dorienne met fin au systme palatial de l'empire mycŽnien, aux royautŽs centrŽes sur l'anax et rompt ainsi pour de long sicles le rapport Grce-Orient. L'Žcriture, le linŽaire B (adaptation du linŽaire A de Cnossos ˆ l'usage des ma”tres de la Grce continentale) qui permettait un contr™le rigoureux sur de vastes territoires dispara”t avec lui. C'est en la redŽcouvrant, au contact des PhŽniciens vers la fin du IXme sicle, que les Grecs font de l'Žcriture l'ŽlŽment d'une culture commune. Ils lui assignent une fonction de publicitŽ jusqu'alors inŽdite : celle de mettre sous le regard de tous les affaires de la vie en commun.

 

¤2. La disparition de l'Anax, qui Žtablissait le lien entre les hommes et les dieux, a laissŽ c™te ˆ c™te les communautŽs d'agriculteurs et les aristocraties guerrires. L'Žcroulement du systme palatial oppose naturellement ces forces qui doivent alors rechercher un nouvel Žquilibre.

 

¤3. C'est de cette recherche difficile que naissent les premires spŽculations politiques et la rŽflexion morale. Les fragments d'HŽraclite, concernant les relations des hommes entre eux et avec les meilleurs d'entre eux [comme Hermodore], sont les premires traces Žcrites de la constitution de cette sagesse humaine qui prendra peu aprs le nom de philosophie (Sakellariou, La migration grecque en Ionie, Athnes, 1958). Cette sagesse a pour objet le monde des hommes et leur logos [l'ordre de la raison], et non plus seulement l'univers de la phusis [la nature et son ordre], mme si ces deux ordres sont indŽtachables.

Ce qu'Žtablit cette sagesse c'est :

1. les ŽlŽments qui composent le monde humain : une partition faite de roi, de guerriers, prtres, agriculteurs et artisans.

2. les forces qui s'y opposent et le constituent : aristocratie vs. dŽmocratie.

3. la mŽthode qui fait na”tre du conflit l'ordre de la citŽ : arch et dik (commandement/justice), Žris et philia (combat/union), s™phrosun et polis (ma”trise ou gouvernement de soi/citŽ, cf. ci-aprs).

 

II. Fondation de Sparte entre le -VII et le -VIme sicle.

 

¤4. Sparte Žlabore un modle de la citŽ qui sera admirŽ de tous. Cette Žlaboration passe par la condamnation de tous les excs et la dŽmocratisation de la fonction militaire : les petits propriŽtaires libres formant le dŽmos remplacent l'aristocratie guerrire. Figure-clŽ de l'hoplite, ce soldat-citoyen qui rompt de faon dŽcisive avec l'aristeia, la supŽrioritŽ d'un seul, pour imposer et s'imposer l'ordre de la phalange. Ce qui caractŽrise celui-ci est la s™phrosun : ma”trise de soi par intŽgration de la discipline commune et reconnaissance de la primautŽ absolue de l'esprit de la communautŽ (philia) sur le simple dŽsir de vaincre ou d'affirmer sa supŽrioritŽ sur l'adversaire (Žris).

 

¤5. Que faut-il lire dans la figure de la phalange ? La volontŽ de gommer les inŽgalitŽs sociales, toutes les sources de dissonances qui, au sein de la communautŽ des hommes, risquent de la dŽsŽquilibrer, de favoriser la dŽmesure (hubris). Les nouvelles techniques pour emporter la victoire expriment l'exigence de justice, d'un monde faonnŽ par la seule loi de la raison que les Sages ioniens et milŽsiens conceptualisent ˆ cette Žpoque et dont ils sauront dŽgager dans toutes leurs consŽquences les notions morales et politiques que Sparte, la premire, aura incarnŽe. Derrire son rŽgime d'austŽritŽ et l'archa•sme de ses institutions (conservation d'une hiŽrarchie de classes et d'initiation guerrires, cryptie), trois traits dŽcisifs marquent dŽjˆ l'aspect communautaire de la vie sociale grecque :

a. la dŽfinition des soldats-citoyens comme des homoioi (Žgaux) recevant tous un lot de terre Žgal : tous se trouvent ainsi hissŽs sur le seul plan d'ŽgalitŽ qui dŽfinit la citŽ en tant que telle (mme si, bien sžr celui-ci se dresse sur un arrire-plan d'inŽgalitŽ foncier : esclaves, etc.)

b. l'obligation de prendre les repas en commun o chacun apporte son Žcot, toujours Žgal.

c. l'unitŽ de l'Etat se fonde sur un Žquilibre rŽciproque entre des ŽlŽments sociaux aux fonctions et valeurs opposŽes : entre l'apella populaire et l'autoritŽ royale, la gerousia tient le r™le de contrepoids pour limiter les excs soit de la dŽmocratie soit du pouvoir d'un seul.

 

III. Qu'ajouteront donc les Sages ˆ cette fondation de Sparte ?

 

¤6. Aristote a ainsi posŽ les Žtapes de la constitution de toute civilisation dans son Peri Philosophias :

1. redŽcouverte des moyens ŽlŽmentaires de la satisfaction des besoins [le "vivre"],

2. redŽcouverte des arts qui embellissent la vie [le "bien-vivre"] et corrŽlativement :

3. redŽcouverte de "l'organisation de la polis : les Sages inventrent les lois et et tous les liens qui assemblent les parties d'une citŽ ; et cette invention ils la nommrent Sagesse ; c'est de cette sagesse (antŽrieure ˆ la phusik theoria et ˆ la sagesse qui a pour objet les rŽalitŽs suprmes) que furent pourvus les 7 Sages qui prŽcisŽment inventrent les vertus du citoyen".

 

¤7. Thals, Solon, EpimŽnide etc. Contexte de crise Žconomique qui provoque la rŽouverture des Žchanges, accompagnŽe de mise en question radicale des valeurs religieuses et sociales depuis la fin du -VII jusqu'au -VIme (cf. HŽraclite).

Effort Žnorme pour fixer le cadre des notions fondamentales de la nouvelle Žthique du citoyen. La CitŽ-Etat devient le berceau de la rŽflexion morale et politique de caractre entirement la•que : lÕespace o les problmes humains deviennent l'affaire de la seule raison ! Les changements Žconomiques et techniques induits notamment par le commerce maritime ont pour consŽquence une rŽaction exceptionnelle des Grecs : ˆ l'Žtat d'anomia et de division que suscite partout l'arrivŽe de richesse, ils rŽpondent par une aspiration communautaire et Žgalitaire sans prŽcŽdent. Des bornes doivent tre fixŽes ˆ la volontŽ de puissance de chacun. C'est en la matire la Dik (la Justice) qui tient le r™le de norme suprme pour harmoniser les ŽlŽments du corps social et en faire surgir la figure de la citŽ. ConsŽquence(s) : a. Les premires traces de cet esprit touchent ainsi dŽjˆ au droit.

[...]

 

¤8. L'arch, la notion de gouvernement dŽfinit dŽsormais une rŽalitŽ politique et non plus l'unicitŽ d'un pouvoir sŽparŽ concentrŽ dans la basileia. Elle est dŽsormŽe tous les ans dŽlŽguŽe par la discussion et la dŽcision. Tandis que le basileus voit sa charge limitŽe ˆ l'exercice de la prtrise.

 

¤9. La polis. Une contradiction forme alors le coeur de la conception grecque de la sociŽtŽ : l'Etat est un, homogne, la communautŽ multiple, hŽtŽrogne (*).

 

¤10. Pourquoi cette contradiction reste-t-elle implicite jusque dans la Politique d'Aristote ? Parce que chez eux plan social et plan politique ne font qu'un. Le problme qui sous-tend la distinction tardive entre Etat et sociŽtŽ est cependant formulŽe dans les Orphiques : comment dans la communautŽ l'un surgit-il du multiple comme le multiple de l'un ? Les deux p™les structurant du monde aristocratique qui, jusqu'ˆ Ephse, succde aux anciennes royautŽs sont Eris et Philia, les puissances du combat et de l'union. Mais le combat lui-mme est codifiŽ et passe sur le terrain du discours. Il repose en somme dŽjˆ sur un "prŽdroit" : il ne peut s'agir que d'une Žpreuve de force (ag™n) comparable ˆ celles des athltes aux Jeux, c'est-ˆ-dire n'ayant lieu qu'entre Žgaux et sur la place publique, aux yeux de tous (agora). S'affronter par la parole suppose donc une ŽgalitŽ certaine : la concurrence ne peut jamais jouer qu'entre pairs (HŽsiode, Les travaux et les jours, 25-6). L'arch elle-mme est dŽposŽe es to meson, au milieu, pour devenir l'affaire de tous. Ce qui transforme le visage de la ville elle-mme: les demeures ne sont plus groupŽes au pied des fortifications du palais royal, mais la ville est au contraire centrŽe autour de l'agora, de l'espace public o sont discutŽs les problmes d'intŽrt commun (le sige de la Hestia koinŽ), et les fortifications renvoyŽes autour de la citŽ elle-mme pour la protŽger en totalitŽ. Le temple enfin cesse d'tre le lieu du secret attachŽ ˆ la souverainetŽ, pour devenir un lieu ouvert ˆ tous o chacun peut dŽposer ce qu'il juge pouvoir servir la communautŽ (Ex. d'HŽraclite dŽposant ses Žcrits dans le temple d'ArtŽmis ˆ Ephse). C'est de cette triple caractŽristique que na”t la polis : la CitŽ-Etat.

 

¤11. Loi de la polis. L'art politique repose sur le logos public prenant conscience de lui-mme ˆ travers ses fonctions rŽthorique et sophistique, expressions Žclatantes de la contradiction prŽcŽdente*. La parole devient l'instrument du politique, l'Žcriture celui du savoir. Toutes les connaissances et les techniques deviennent ŽlŽments d'une culture commune. Les crŽations de l'esprit comme les conservations de la loi sont elles-mmes soumises ˆ "reddition de comptes" (euthunai). Par la publicitŽ que lui confre l'Žcriture, la justice va pouvoir se rŽaliser dans la loi commune ˆ tous et supŽrieure ˆ tous : commune elle peut tre raisonnablement discutŽe et modifiŽe, supŽrieure elle s'impose enfin ˆ tous.

 

 

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