La Vague.

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Ce film de Dennis Hansel sÕinspire dÕune expŽrience faite en 1967 dans un LycŽe de Californie. Ron Jones, professeur dÕhistoire-gŽographie nÕarrivant pas ˆ expliquer ˆ ses Žlves comment les allemands avaient pu laisser le parti nazi procŽder au gŽnocide de populations entires, aurait conu la mise en situation suivante. Il aurait fondŽ Ē La 3me Vague Č, mouvement dont lÕidŽologie vantait la discipline et visait la destruction de la dŽmocratie considŽrŽe comme le pire des rŽgimes en raison du primat qu'elle accorde ˆ lÕindividu sur la communautŽ, et organisŽ une expŽrience sur une semaine de cours.

 

Lundi : le premier jour il explique en quoi la "discipline" est nŽcessaire aux athltes, aux artistes, aux scientifiques, et comment, par la ma”trise de soi, elle assure la rŽussite des projets. Passant aux travaux pratiques, il indique une position qui facilite concentration et volontŽ : pieds ˆ plat sur le sol, dos droit, mains croisŽes derrire le dos. Il exige des Žlves quÕils l'adoptent et vŽrifie quÕils obŽissent. Il leur apprend ˆ  entrer et sortir de classe vite et en silence, donne instructions pour les rŽponses aux questions : chacun devra se lever et commencer sa rŽponse brve par ĒMonsieur JonesČ. Une sŽrie intense de questions-rŽponses conclut la sŽance. Les Žlves se sentent stimulŽs et motivŽs.

 

Mardi : le deuxime jour, devant une classe en Ē position dÕattention Č, il inscrit au tableau la devise du mouvement "La force par la discipline, la force par la communautŽ". Il dŽfinit lÕidŽe de communautŽ comme le lien unissant diffŽrentes personnes tournŽes vers un but commun. Il exalte la valeur de la communautŽ en montrant quÕelle est, ˆ la fois, cette rŽalitŽ qui dŽpasse lÕindividu et la condition de son accomplissement. Il ordonne ensuite aux Žlves de rŽciter la devise du mouvement, lÕun aprs lÕautre, puis par groupes de deux, de trois, puis toute la classe ensemble. La coordination atteinte prouve aux Žlves la rŽalitŽ et la force de la communautŽ, et leur permet de sÕy sentir pleinement intŽgrŽs, ˆ ŽgalitŽ avec les autres. A la fin de lÕheure, il enseigne un salut consistant ˆ amener la main droite ˆ hauteur de lՎpaule droite, les doigts arrondis en forme de coupe. Il nomme le mouvement Ē 3me Vague Č, expliquant que cÕest ˆ la fois parce que la main, lors du salut, ressemble ˆ une vague sur le point de dŽferler, et que, conformŽment ˆ une croyance populaire, les vagues de lÕocŽan avanceraient par groupes de trois, la troisime Žtant la plus forte. Il omet juste de mentionner aux Žlves la vŽritable rŽfŽrence de ce geste, nazi, au Troisime Reich.

 

Mercredi : Ron Jones constate que 13 Žlves dÕautres classes viennent assister ˆ son cours. Il distribue des cartes de membre aux Žlves participant au mouvement. Parmi les cartes de membre, trois sont distribuŽes alŽatoirement marquŽes dÕun Ē X Č rouge. Les porteurs de ces cartes se voient confier la mission de dŽnoncer les membres qui ne respecteraient pas les rgles. Ron Jones donne une allocution sur lÕaction, entendue comme but vers lequel tendent la discipline et la communautŽ, et sans lequel elles perdent tout leur sens. A la surprise du professeur, plusieurs Žlves lui expriment leur satisfaction et leur joie de participer ˆ la Ē Troisime Vague Č. Les Žlves montrent de meilleures dispositions pour apprendre et participer en classe. LՎgalitŽ instaurŽe entre eux incite les Žlves les moins sžrs dÕeux ˆ prendre la parole et ˆ gagner en assurance. Les rŽponses aux questions se font cependant beaucoup plus laconiques, et les Žlves semblent perdre leurs aptitudes ˆ argumenter et ˆ nuancer. Ron Jones dirige la classe vers lÕaction pure : il donne lÕordre de dessiner une bannire pour la Ē Troisime Vague Č, dÕapprendre par cĻur le nom et lÕadresse de tous les membres, de recruter de nouveaux membres. Plus tard dans la journŽe, Ron Jones constate que la Ē Troisime Vague Č prend des proportions inquiŽtantes. La moitiŽ des membres en dŽnoncent dÕautres, mme si seuls trois Žlves ont ŽtŽ spŽcialement dŽsignŽs pour cette t‰che. De nombreux Žlves prennent la Ē Troisime Vague Č trs au sŽrieux et menacent ceux qui tournent le mouvement en dŽrision. Mais plus, il constate aussi que, alors que les Žlves les plus mŽdiocres participent de plus en plus et sÕinvestissent beaucoup dans le mouvement (lÕun d'entre eux dŽcide mme de devenir "garde du corps personnel" du professeur, qui se laisse faire), les Žlves les plus douŽs supportent mal lՎgalitarisme forcenŽ du cours !

 

Jeudi : arrivŽ t™t au lycŽe, Ron Jones dŽcouvre sa classe dŽvastŽe. Un des parents dՎlves, vŽtŽran de la seconde guerre mondiale et ancien prisonnier de guerre, a pŽnŽtrŽ dans lՎtablissement et commis des dŽgradations sur le matŽriel. LÕexpŽrience perturbe la vie du lycŽe de manire manifeste : des Žlves schent leurs cours pour venir assister aux leons de Ron Jones (80 Žlves serrŽs comme des sardines, au lieu des 30 habituels), et une Ē police secrte Č sÕorganise sur la dŽlation et la peur. Inquiet de lÕampleur et de la tournure que prennent les ŽvŽnements, sentant lÕexpŽrience lui Žchapper, incertain de ses propres motivations pour poursuivre, Ron Jones dŽcide dÕen finir. Aprs une allocution sur la fiertŽ, il annonce que la Ē Troisime Vague Č nÕest pas seulement une mise en situation au sein du lycŽe, mais bel et bien un projet dÕampleur nationale destinŽ ˆ modifier en profondeur la vie sociale des Etats-Unis. Il prŽtend que dÕautres enseignants ont fondŽ des Ē3me VagueČ partout dans le pays et que, le lendemain, ˆ midi exactement, le leader national du mouvement sÕadressera aux jeunesses de la 3me Vague. Il sÕappuie sur la volontŽ des membres pour organiser en 24 heures une rŽunion exemplaire.

 

Vendredi : Ron Jones consacre le dŽbut de la matinŽe ˆ prŽparer la salle de confŽrence du LycŽe. Les Žlves commencent ˆ arriver ds 11H30. 200 Žtudiants assistent ˆ la rŽunion. Certains ont apportŽ des bannires. Des amis de Ron Jones dŽguisŽs en reporters et en journalistes prennent des notes et photographient les participants. A midi, les portes sont closes et des gardes postŽs en faction. Ron Jones montre ˆ ses amis lÕobŽissance aveugle des jeunes prŽsents : il les fait mme saluer et rŽciter la devise du mouvement. A 12H05, Ron Jones fait Žteindre les lumires et allumer des Žcrans de tŽlŽvision, annonant le discours du leader national. Aprs quelques minutes de silence attentif devant les postes ne montrant que de la Ē neige Č, les Žlves finissent par sÕapercevoir de la supercherie. Coupant court ˆ leur stupeur, Ron Jones procde ˆ un Ē dŽbriefing Č : il explique comment il les a manipulŽs et dans quelle mesure ils se sont laissŽs manipuler. Il leur fait visionner un film montrant des images dÕarchives du 3” Reich. RŽpondant aux questions des Žlves, il leur montre ˆ quel point il est facile de verser dans le totalitarisme. Il leur explique aussi combien tre dupe de ficelles aussi grossires est honteux, et rŽpond ˆ la question originelle : les Allemands ont niŽ avoir eu connaissance de lÕextermination des Juifs, Tziganes, homosexuels etc., de la mme manire que les Žlves de Cubberley nieront avoir participŽ ˆ la rŽunion. Il cl™t lÕexpŽrience.

 

  L'expŽrience divulguŽe en 1976 sera mise en scne dans un tŽlŽfilm en 1981 et inspirera le best-seller de Todd Strasser, La vague, publiŽ la mme annŽe et vendu ˆ 1,5 millions dÕexemplaires en Europe. PubliŽ en 1984 en Allemagne, il y devient un ouvrage scolaire de rŽfŽrence.


 

Die Welle (la vague).

 

Quel est le thme de ce film ?

 

Pendant une semaine, un professeur de lycŽe, au profil plut™t libŽral, propose ˆ ses Žlves une expŽrience pŽdagogique ayant pour but de leur faire comprendre comment fonctionne un rŽgime autocratique (du grec auto, soi-mme, et krattein, gouverner), ou  totalitaire. SÕencha”ne un jeu de r™les aux consŽquences tragiques.

 

Cela pourrait faire penser, au dŽpart, ˆ une mise en scne du Ē Moi qui est un Nous Č, et du Ē Nous qui est un Moi Č de Hegel. Sauf que la dialectique hŽgŽlienne n'a pu advenir et se rŽaliser faute dՎchange rŽciproque : le Je est restŽ le seul ma”tre vŽnŽrŽ, et le Nous lÕesclave fascinŽ. La relation est comparable ˆ celle, totalement dŽterminŽe, du Je ˆ l'objet, et non au rapport libre du Je et du Nous caractŽrisque de toute sociŽtŽ ouverte et se dŽveloppant sous le sceau de la raison !

 

Le tyran trahit bien cet Žtat de fait, en disant : avoir des idŽes c'est bien, mais agir c'est mieux. Et pour cela, le tyran indique quÕil a toutes rŽponses ˆ la question : que faire ?

1, diviser pour rŽgner, et 2, mettre en mouvement les uns contre les autres. Ainsi occupŽs, les uns et les autres nÕont plus ni besoin ni peine de rŽflŽchir. CÕest lˆ le sens de la "vague" : ce qui, en dŽferlant, efface jusqu'aux vŽritables idŽes (tout comme un autodafŽ bržle les meilleures idŽes de la raison dans l'histoire). Il n'y a plus de place pour ce qui est autre que la vague, que l'urgence irrŽpressible du mouvement, c'est-ˆ-dire de la force pure, impulsŽe et conduite par le tyran.

 

Toutes les impuissances, les frustrations, trouvent alors leur rŽsolution dans l'ordre nouveau, o chaque Žnergie nŽgative additionnŽe ˆ l'autre, irrŽversiblement, s'invertit soudain en puissance brute... Qu'il n'appartient plus qu'au pouvoir des mots du tyran d'orienter et de transformer en force de dŽvastation, puis de reconstruction.

 

Pb. : le pouvoir par l'action a-t-il un avenir ?

 

En pŽriode de crise, quand les tensions, risques et menaces se trouvent amplifiŽs, toutes les passions s'exacerbent. C'est alors forcŽment chez les plus faibles et les plus dŽmunis, chez ceux dont la capacitŽ de rŽsistance est de fait la plus vulnŽrable, que cde leur intolŽrance ˆ la frustration et s'invertit en mal, en cette force nŽgative si chre et si facile ˆ manoeuvrer pour qui sait la capter. Dictateur en herbe, brigand, tyran, peu importe : pourvu que sa parole sache guider cette dŽferlante et lui dŽsigner le bon bouc-Žmissaire... pour faire parler la foudre !

Alors, la raison la plus sžre sera mise en Žchec par le dŽferlement des haines accumulŽes. Car elle aura ˆ vaincre ce mariage monstrueux : le mariage de la tentation du repli identitaire sur fond idŽologique, prŽsente dans l'esprit des plus faibles que le doute a toujours dŽjˆ gagnŽ, avec la tentation autoritaire, sŽcuritaire ou totalitaire de ceux qui ne doutent pas mais oeuvrent dans les espaces de pouvoir et d'influence ; ouverts par des parents qui ont laissŽ la crise s'installer et n'ont pas su la conjurer.

 

Retour ˆ un ordre autoritaire et sŽcuritaire qui s'assied sur la loi et la morale comme le Tyran sur la Justice : "Ma libertŽ commence o s'arrte celle des autres", et "Ma sŽcuritŽ est la premire des libertŽs".

La norme de droit s'efface derrire l'autoritŽ du pouvoir suprme que confre la capacitŽ ˆ maintenir l'ordre Žtabli par la norme de devoir.

On s'autorise alors ˆ restreindre et ˆ surveiller les libertŽs : toutes les libertŽs, mmes les plus fondamentales !

 

La prŽsomption d'innocence se trouve alors bafouŽe par un systme mŽdiatique autant que par un systme judiciaire asservis ˆ l'obligation de performance des forces morales et politiques qui les dominent et les contr™lent. Les coupables sont lˆ, qui r™dent parmi nous, et ainsi tout un chacun devient un coupable en puissance. La prŽsomption de culpabilitŽ efface d'un trait la prŽsomption d'innocence.

La nuance n'est plus de mise. L'ordre nouveau Ē s'autojustifie Č.

 

Ceux qui ont le pouvoir d'expliquer, d'instruire ˆ charge et ˆ dŽcharge et/ou de juger se croient alors contraints (ou autorisŽs ˆ, selon les convictions qui leur sont propres) d' effacer les arguments de la raison devant ceux de la passion et de l'idŽologie.

 

L'opinion publique se rigidifie progressivement, puis se radicalise : l'acceptation du pire devient possible !

 

Ce que dŽmontre le film avec un brio particulier. Une leon de philosophie politique ˆ mŽditer !

 

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