« Le plurilinguisme à l’école, entre science et politique », une conférence de Marinette MATTHEY

Dans le cadre de la journée d’études sur le plurilinguisme organisée le 29 mars 2017 par le CASNAV de l’académie de Grenoble à l’auditorium de l’atelier Canopé 38, Marinette MATTHEY, professeure à l’Université Grenoble Alpes et directrice du LIDILEM (1) , a tenu une conférence intitulée « Le plurilinguisme à l’école, entre science et politique ».

Elle montre d’abord comment la science, des années 1930 à nos jours, a changé de regard sur le bi/plurilinguisme, le considérant d’abord comme une quasi pathologie puis passant à une vision où il devient un turbo pour l’intelligence. Marinette MATTHEY fait ensuite un zoom sur une controverse scientifique actuelle, puis montre comment le linguistique peut être instrumentalisé par le politique.

Coup d’œil historique sur le bilinguisme vu par la science

En 1936, dans « Le développement psychique de l’enfant et de l’adolescent: évolution normale, pathologie, traitement, manuel d’étude », Édouard PICHON écrivait :
“Le bilinguisme est une infériorité psychologique. (…); car d’une part l’effort demandé pour l’acquisition de la seconde langue semble diminuer la quantité disponible d’énergie intellectuelle pour l’acquisition d’autres connaissances, d’autre part surtout l’enfant se trouve ballotté entre des systèmes de pensée différents l’un de l’autre : son esprit ne trouve d’assiette ni dans l’un ni dans l’autre et il les adultère tous les deux en les privant de leurs originalités et en se privant par là lui-même des ressources accumulées depuis des siècles  par ses prédécesseurs dans chaque idiome.
(…) sa croissance intellectuelle n’est pas doublée, mais diminue de moitié ; son unité d’esprit et de caractère a beaucoup de peine à s’affirmer” (pp. 102-103).
L’enfant concerné, en quelque sorte, ne serait pas bilingue mais plutôt deux fois « semilingue ». Cette conception pathologique du bilinguisme, certes, a disparu depuis du champ de la recherche et des discours de formation, mais il en reste des traces dans la doxa : n’entend-on jamais : « Mieux vaut parler une langue comme il faut qu’en massacrer deux ? »

Il faut attendre les années 70 pour observer un renversement de perspective. Sandra BEN-ZEEV, dans l’article « The influence on bilingualism on cognitive strategy and cognitive development » (Child Development, 1977, 48, 1009-1018), affirme que le bilinguisme, en fait, accroit la capacité de traitement de l’input et favorise le développement métalinguistique.
Elle s’appuie alors sur une expérience qu’elle a menée avec des enfants de 5-6 ans. Elle leur avait proposé ce jeu : « chaque fois que tu entends [wi] (anglais) tu le remplaces par spaghetti ». Par exemple, « we are good children » devenait « spaghetti are good children ». Sandra BEN-ZEEV se rend compte alors que les enfants bilingues n’ont aucune peine à faire ce travail quand les monolingues sont beaucoup plus réticents. Elle en déduit que les enfants bilingues sortent plus facilement du « réalisme nominal » : alors que les enfants monolingues ont tendance à ne pas faire la différence entre les mots et les choses (pour eux « train » est un long mot parce qu’il a plusieurs wagons et « souris » un petit mot parce qu’une souris c’est petit), les enfants bilingues, qui ont l’habitude de passer d’une langue à l’autre, différencient plus facilement le signe du référent. Ils prennent plus facilement conscience qu’il y a un monde de la langue qui n’est pas celui des choses.
Cette étude, faite avec une population d’enfants bilingues anglais-hébreux d’un côté, et monolingue hébreux ou anglais de l’autre, se situe alors en terrain minoritaire, mais le changement de perspective est bien là.

A partir de là et jusque dans les années 1990, énormément d’études vont montrer un avantage potentiellement inhérent au bi-plurilinguisme. Il est ainsi ressorti de ce mouvement que :

– Les enfants bilingues disposent d’une faculté à la pensée créative accrue. (Baker 1988, Ricciardelli 1992);

– Ils ont de plus grandes capacités métalinguistiques que leurs pairs unilingues; ils ont un meilleur contrôle cognitif des opérations linguistiques (Bialystok 1987, 1988);

– Ils disposent d’une meilleure sensibilité communicative (Ben-Zeev, 1977). On pense que ceci est dû à la nécessité de déterminer rapidement, à partir d’indices divers, le choix de langue approprié à une situation (Baker 1996 136);le fait d’être en contact avec plusieurs langues, avec davantage de types d’indices de contextualisation, permet d’aiguiser le sens de l’interprétation et sensibilise à des caractéristiques sociolinguistiques pragmatiques de la communication.

– Dans des tests de perception spatiale, ils obtiennent de meilleures performances. Ainsi, des enfants bilingues sont plus capables de retracer des figures emboitées (Witkin et al.1971), ce qui signifierait une clarté cognitive et une capacité d’analyse supérieures.

Une présentation du linguiste Georges Lüdi, mise en ligne dans les années 1990 mais disparue du web depuis, affirmait même :
« Monolingualism is curable!
Advantages of early child plurilingualism:
Plurilingual children are
• more creative
• more intelligent
• more flexible in conversation
• socially more aware » (2)

Cette présentation, il est vrai, était typique d’une idéologie plurilingue installée. Elle partait certes d’études scientifiques, mais se situait au niveau de la croyance, de la volonté argumentative de souligner, par le slogan, les avantages du plurilinguisme.

Zoom sur une controverse actuelle

En 2014, un article, « Cognitive Advantage in Bilingualism: An Example of Publication Bias? » (3)  met le feu aux poudres.

Les auteurs analysent 104 résumés de communications présentées à des colloques de sciences cognitives sur les liens entre habiletés cognitives et bilinguisme entre 1999 et 2012;
Sur les 104 résumés, 40 (38%) concluent clairement à un avantage, 14 (13%) à des résultats pas très nets tendant plutôt vers un avantage, 33 (32%) à des résultats mitigés qui interrogent cet  avantage, et 17 (16%) ne trouvent pas de différences ou un avantage « monolingue ».
Un biais?
Sur les 104 communications, 50 ont été publiées qui donnent les résultats de 52 études;
68% des communications qui concluaient clairement à un avantage du bi/plurilinguisme ont été publiées, contre 50% pour celles qui concluaient plutôt à un avantage, et 39% seulement pour celles qui questionnaient cet avantage et 29% pour celles qui montraient une absence de différences entre monolingues et plurilingues ou qui concluaient à un désavantage pour les plurilingues.
Au total, les études qui vont dans le sens de la théorie des avantages du bilinguisme sont  davantage publiées que celles qui interrogent cet avantage — ou qui aboutissent à des résultats contredisant la théorie. Sur la base de ces résultats, les auteurs concluent à un biais scientifique en faveur du plurilinguisme.
Il est bien connu dans le monde scientifique qu’il est plus difficile de faire publier des articles qui vont contre les théories mainstream. Or nous sommes maintenant dans une théorie mainstream où le bi/plurilinguisme donne des atouts et est perçu comme un bienfait.

Cette étude n’a pas plu à de nombreuses personnes qui défendent la théorie des avantages du bi/plurilinguisme, comme Ellen BIALYSTOK, chercheuse canadienne s’étant attachée à montrer les avantages du plurilinguisme chez les enfants puis chez les personnes âgées -le bilinguisme serait un facteur de réduction des risques d’Alzheimer et de sénilité.
Ellen BIALYSTOK trouve anormal que les auteurs fassent une même catégorie pour les études qui ne montrent pas de différences entre monolingues et bilingues, et celles qui montrent un avantage monolingue.
Elle signale aussi un biais lié au côté vendeur des publications scientifiques : quand vous faites une étude scientifique, si à la fin de votre étude vous concluez que vous ne pouvez rien conclure, l’article sera moins retenu car les périodiques scientifiques ont envie de montrer des études qui confirment des hypothèses. S’il y avait un biais ce serait plutôt un biais en faveur des études qui renforcent les hypothèses au détriment de celles qui les mettent en cause.
Afin de comparaison, Ellen BIALYSTOK mentionne le consensus qui règne aujourd’hui parmi les chercheurs pour dire que le climat de la terre se réchauffe, même si des études ne parviennent pas à montrer ce réchauffement. Il en va de même pour le bilinguisme, il y a un consensus parmi les chercheurs pour dire que le bilinguisme est un avantage cognitif même si toutes les études ne montrent pas cet avantage.

Cette polémique montre que la quête de vérité, mission que se donne la science, est soumise aux dimensions pragmatiques et  idéologiques de l’activité humaine en général. Le fait qu’à un moment donné de l’histoire, une théorie devienne majoritaire et crée de l’adhésion massive relève des processus sociaux. Ils transforment des vérités scientifiques contingentes en croyances qu’on n’interroge plus et qui donnent lieu à des énoncés préfabriqués tels que : « le bilinguisme est une richesse », « plus on apprend une langue jeune, mieux ça vaut car les enfants sont des éponges », etc. Face à cette vérité un peu trop partagée, d’autres chercheurs se montrent sceptiques et se font remarquer en   mettant en cause ce qui est devenu un dogme.
Marinette MATTHEY invite à garder ces considérations à l’esprit quand on traite des questions de bi-plurilinguisme, et se dit prête à parier que des articles vont paraitre  dans les années à venir donnant mettant en évidence des avantages cognitifs pour les monolingues. Certains vont inventer des tâches que les monolingues résoudront mieux pour leur donner l’avantage, ironise-t-elle, il faut se méfier de la science, ne pas croire aveuglément à son objectivité!

La mise en question scientifique de l’avantage bilingue est bien sûr reprise par la presse. Le 30 décembre 2015, le Scientific American titrait et sous-titrait : « Debate rages over whether speaking a second language improves cognition », « Some studies show thas the purported « bilingual advantage may be only a myth. »(4) Mais par ailleurs la théorie mainstream continue de se développer, comme le montre l’émission « Découverte » sur Radio Canada du 18 mars 2016, qui annonce ainsi que « les bienfaits du cerveau bilingue se confirment » et précise :
« De plus en plus de recherches scientifiques démontrent que le bilinguisme confère des avantages cognitifs chez l’enfant, qu’il peut s’apprendre avec un haut degré de compétence tout au long de la vie et qu’il offre un effet neuroprotecteur jusqu’en fin de vie. »
Le désormais nommé « cerveau plurilingue » mobilise à présent les techniques d’imagerie cérébrale.

Marinette MATTHEY fait aussi le constat que les études qui démontrent un avantage du bilinguisme sont la plupart du temps faites par des chercheurs qui sont eux-mêmes bi-plurilingues. Peut-être par besoin de reconnaissance de l’expérience bi/plurilingue qu’ils vivent ? De quoi, en tout cas, interroger les liens entre recherche scientifique et expérience de vie dans le domaine des sciences humaines et sociales.

De l’ensemble de cette controverse, quels enseignements tirer ?
La recherche cognitiviste part d’une prémisse contestable: le bilinguisme peut être étudié comme une caractéristique biocognitive si tous les autres « facteurs » sont maitrisés dans le dispositif expérimental (intelligence, milieu social, genre, âge…) et dans l’appareil statistique; pour sa part, Marinette MATTHEY pense que toute recherche qui ne considère pas le bilinguisme comme une modalité cognitivo-langagière imbriquée dans et formatée par le social manque son objet. Peu importe la question des avantages ou des désavantages cognitifs du bi/plurilinguisme, l’enjeu est de ne pas couper un enfant bi/plurilingue de son répertoire « pluri » à l’école, à la fois pour des questions cognitives qui relèvent du bon sens, et de justice sociale qui relève d’une éthique démocratique.

Ophélia GARCIA, « grande prêtresse du bilinguisme » professeure en sciences de l’éducation à New-York, compare un enfant bilingue entrant en classe monolingue, à un enfant qui saurait faire du vélo et qu’on voudrait forcer à faire du monocycle. C’est du bon sens : pour pouvoir faciliter le développement d’un enfant, il faut pouvoir se reposer sur toutes ses roues, sur son répertoire langagier entier.
Cela pose des questions pratiques importantes : il faudrait que les enseignants soient « bricoleurs en plusieurs langues », qu’ils aient des compétences partielles dans un certain nombre de langues de leurs élèves, notamment en arabe qui est la deuxième langue parlée en France.
Si ce n’est pas toujours possible, il s’agit au moins d’essayer de ne pas couper l’enfant de toute une partie de son répertoire langagier en lui faisant sentir que la seule langue qui compte dans l’espace de la classe, c’est la langue locale, en l’occurrence le français. Émotionnellement, ce déni linguistique fait des dégâts, c’est en cela qu’il s’agit bien d’une question sociale et d’éthique démocratique.

L’instrumentalisation du linguistique par le politique: quatre exemples

Quand on parle du bi/plurilinguisme on a toujours, qu’on le veuille ou non, un discours politique. En effet le linguistique est très facilement instrumentalisé par le politique comme on le voit au travers des quatre exemples qui suivent.

1. La « clause Molière ».
« Auvergne-Rhône-Alpes est la première région de France à apporter la démonstration que la préférence régionale est possible, a expliqué Laurent Wauquiez. La clause de langue française est un moyen de nous permettre d’atteindre cet objectif. Je l’assume et je ne lâcherai pas, nous emploierons toutes les armes pour que les impôts de notre Région qui financent les chantiers servent aux entreprises et aux emplois de notre région. Oui je préfère payer plus cher un chantier mais qu’il soit confié à 100% à des travailleurs locaux. »

Il est pourtant très approximatif de dire que dans les entreprises « locales », tout le monde parle français. Cela présuppose que tous les travailleurs locaux parlent français – mais il suffit d’aller sur un chantier pour se rendre compte que c’est faux – et que tous les travailleurs qui ne parlent pas français encouragent le dumping salarial, ce qui est bien évidemment faux également.
Ce discours, en fait, établit une frontière identitaire entre nous et eux; nous, entreprises régionales où naturellement tout le monde parle français, et elles, les entreprises qui viennent de l’étranger avec des gens qui ne parlent pas notre langue et qui en plus font baisser les salaires.

Parmi les nombreuses réactions exprimées notamment au niveau européen, Marinette MATTHEY est tentée d’adopter la perspective de Marianne THYSSEN, commissaire à l’emploi européenne, pour qui imposer le français sur les chantiers de construction publics est contraire à la législation européenne et pour qui la « clause Molière » est une « discrimination ».  (5)

On observe en fait ici une instrumentalisation de la question linguistique pour faire passer une préférence régionale sous le couvert de quelque chose de purement pratique, pragmatique. Pour les hypocrites tenants de la clause Molière, c’est pour des raisons de sécurité qu’il s’agit de maitriser le français. Mais l’idée que les consignes de sécurité ne passent pas forcément par la lecture d’une circulaire en français mais par des discussions plurilingues entre collègues ou avec un supérieur hiérarchique, n’est pas prise en considération.

2. Un deuxième exemple concerne l’enseignement de l’arabe en France, deuxième langue du pays.
Quand la ministre de l’éducation a voulu soutenir davantage cet enseignement, Annie Genevard, députée LR du Doubs, lui a posé cette question le 25 mai 2016 :
« Vous introduisez officiellement l’étude de la langue arabe dans le programme national (…) Ne croyez-vous pas que l’introduction des langues communautaires dans les programmes scolaires encouragera le communautarisme qui mine la cohésion nationale ? »
La question ne se pose pas, ici, de savoir si le bi/plurilinguisme est un avantage. On est dans tout autre chose…

3. Troisième exemple : les prérequis linguistiques pour le droit au séjour ou à la naturalisation.
Marinette MATTHEY projette une affiche vue dans un aéroport consécutivement à l’introduction par la France, après de nombreux pays européens, de prérequis linguistiques liant l’octroi de la citoyenneté, qui est un droit, à la certification d’une compétence linguistique minimale en langue locale.
L’argumentation justifiant ces mesures est minimale, on pourrait la résumer à : « c’est normal, si vous voulez devenir français vous devez parler français. »

De son point de vue de Suisse, Marinette MATTHEY ne voit pas en quoi la citoyenneté serait liée à une seule langue. On peut avoir des compétences limitées dans la langue locale, indique-t-elle, et être un bon communicateur. De plus cette certification se fait à l’écrit – même si vous pouvez répondre oralement aux questions, il faut quand même pouvoir lire des QCM, tâche qui de facto va constituer un handicap pour certaines personnes.
Pour Marinette MATTHEY, ce qui est visé dans l’instauration de ces mesures, ce n’est pas tellement de faire échouer les gens au test de naturalisation, mais c’est d’entrainer un effet d’autocensure. Que les candidats à la naturalisation se disent : « moi, jamais je ne réussirai un test en français, donc je renonce. » Cette autocensure fait baisser le nombre de naturalisation comme on le voit dans tous les pays européens qui ont introduit ces prérequis linguistiques.
De facto, on a donc un discours qui dit viser la protection de la cohésion nationale, arguant que maitriser la langue locale est absolument nécessaire pour la cohésion sociétale, alors que le but visé est d’agir sur la politique migratoire en faisant baisser le nombre des naturalisations. L’instrumentalisation de la question linguistique est ici très nette.

En Suisse, dans le canton de Berne, pour entrer dans la procédure de naturalisation, il ne s’agit plus de prouver son niveau en français ou en allemand (selon l’appartenance linguistique de la Commune) en A2, mais, depuis 2014, en B1.
Voici le communiqué de presse annonçant, le 25 avril 2014, cette modification de l’ordonnance sur la naturalisation :
« A compter du 1er juillet prochain, toute personne souhaitant se faire naturaliser dans le canton de Berne devra justifier de connaissances linguistiques plus élevées en allemand ou en français. Le Conseil exécutif a relevé les exigences linguistiques à l’oral en adoptant une modification de l’ordonnance sur la naturalisation. Il met ainsi en œuvre une motion adoptée par le Grand Conseil et concrétise une revendication de l’initiative adoptée par le peuple « Pas de naturalisation de criminels et de bénéficiaires de l’aide sociale ! ». Le nouveau droit concrétise aussi les obligations de collaborer des candidats à la naturalisation. »
Ici, on lie la question des prérequis linguistiques à une attitude xénophobe encouragée  par un parti politique qui voit avant tout dans les étrangers des criminels et des fraudeurs à l’aide sociale. A nouveau, on fait croire qu’on agit sur une question linguistique alors qu’il agit d’autre chose.

M. Gfeller, l’auteur de la motion, la défend ainsi devant le Grand Conseil bernois : « L’intégration ne peut avoir lieu que si les connaissances linguistiques orales le permettent. Elle sera possible si on peut avoir un échange plus ou moins normal avec un voisin ou une voisine, un Suisse ou une Suissesse. Cela aucun cours de naturalisation, aussi bon soit-il ne peut le remplacer. Pour cela, il faut cependant un peu plus que le niveau de langue A2. »
Dans la reformulation de « un voisin ou une voisine » par « un Suisse ou une Suissesse », on retrouve le même présupposé de territoire homogène que dans la clause Molière. La frontière entre nous et eux est établie sur les mêmes représentations biaisées de la réalité (un voisin par défaut est un Suisse qui ne peut parler que suisse-allemand, français ou italien). Ici comme dans les propos de Wauquiez ci-dessus rapportés, on invoque des raisons pratiques pour exercer le pouvoir symbolique de la langue. La motivation avancée est d’améliorer la communication et l’intégration, mais en réalité c’est la fonction symbolique discriminatoire des langues qui est mobilisée. Apprendre le français (apprendre l’allemand, l’italien…), c’est faire allégeance à l’état dans lequel on réside et être d’accord avec ses valeurs, dans une idéologie qui associe langues et valeurs culturelles.

Ce « mécanisme étatique d’exclusion » n’est pas sans rappeler ce passage de la bible :
« Jephthé rassembla tous les hommes de Galaad, et livra bataille à Éphraïm. Les hommes de Galaad battirent Éphraïm, parce que les Éphraïmites disaient: Vous êtes des fugitifs d’Éphraïm! (…). Galaad s’empara des gués du Jourdain du côté d’Éphraïm. Et quand l’un des fuyards d’Éphraïm disait : Laissez-moi passer! les hommes de Galaad demandaient : Es-tu Éphraïmite ? Il répondait: Non. Ils lui disaient alors : Eh bien, dis Schibboleth. Et il disait Sibboleth, car il ne pouvait pas bien prononcer. Sur quoi les hommes de Galaad le saisissaient, et l’égorgeaient près des gués du Jourdain.  » (6)

4. Enfin, quatrième et dernier exemple, il s’agit encore de l’instrumentalisation des questions linguistiques par le politique, via l’approche économique du bilinguisme.

Il s’agit d’un rapport à destination des responsables des politiques publiques en matière d’intégration, rédigé sous la direction du sociologue allemand Hartmut Esser en 2006.
Ses conceptions du bilinguisme sont antérieures au tournant des études scientifiques des années 70-80: selon lui, le bilinguisme « compétent » est exceptionnel, le monolinguisme reste la règle. Grosso modo, Une première génération change de pays et garde sa langue ; elle apprend la langue du pays d’accueil mais pas très bien. Les enfants vont être bilingues, mais dominant dans la langue du pays d’accueil. A la troisième génération, les petits-enfants ne parleront plus la langue des grands-parents mais la langue d’accueil. En trois générations, les individus passent d’un monolinguisme en langue d’origine à un monolinguisme dans la langue d’accueil (modèle trigénérationnel de Fishman).
Esser en vient ensuite à attaquer toutes les études qui concluent à un avantage de l’éducation bilingue. Il les dit mal menées, notamment parce qu’elles ne contrôlent pas le facteur intelligence. De plus, il les dit statistiquement infondées (échantillons trop petits, populations mal connues etc..) : elles ne seraient donc scientifiquement pas sérieuses.
La rationalité économique en revanche, l’est. Elle suggère que le migrant adulte est confronté à un choix : ou il maintient sa langue d’origine et se coupe dans ce cas de la société d’accueil, ou bien il investit dans l’acquisition de la langue locale mais cela se fait forcément au détriment de la langue d’origine.
Pichon disait qu’apprendre une deuxième langue diminue la quantité d’énergie intellectuelle pour d’autres connaissances, Esser pense qu’on a une quantité d’énergie limitée pour les langues : on la met dans une langue, ou dans une autre, mais il ne serait pas possible de répartir cette énergie sur deux langues ; donc il faut choisir : ou bien on décide de maintenir sa langue, ou on bascule dans la langue locale. Une seule alternative existe pour lui : maintien de la langue d’origine et acquisition insuffisante de la langue locale, ou acquisition poussée de la langue locale et abandon de la langue d’origine.

Esser érige un raisonnement économique en principe de vie : la personne migrante fait un calcul où elle prend en compte les occasions de parler sa L1, la valeur de celle-ci sur le marché et les couts de son maintien (cours), y compris les couts sociaux (accent étranger mal vu) ; dans la plupart des cas, le retour sur investissement n’est pas suffisant pour justifier les couts du maintien, donc il y a basculement vers la langue locale. Cette rhétorique économique aboutit finalement aux thèses suivantes :
-la maitrise de langue locale est la clé de l’intégration;
-Le bilinguisme compétent, à distinguer du bilinguisme segmenté, partiel,  reste exceptionnel, car la maitrise d’une langue se fait obligatoirement au détriment de l’autre. Alors que l’idée dominante actuellement en didactique des langues est qu’il vaut mieux être un « bon bricoleur » dans 4 ou 5 langues qu’expert en une seule, Esser n’attribue aucune valeur aux compétences plurilingues partielles des migrants, et conforte deux idées du sens commun: 1) quand on est normalement constitué et qu’on n’a pas de facultés exceptionnelles, on est monolingue, et 2) la maitrise d’une langue se fait toujours au détriment d’une autre.
En conséquence, pour Esser, le système éducatif ne doit pas soutenir le bilinguisme des enfants mais bien soutenir l’apprentissage de la langue locale, car la plupart du temps, le bilinguisme « ne paie pas », n’amène rien, ni pour l’accès à l’emploi ni pour la réussite scolaire.
Cette conception valorise  les aspects économiques et symboliques, au détriment des pratiques langagières communicatives de tous les jours. Esser rejoint au fond le député LR du Doubs, en affirmant que non seulement renforcer le bilinguisme des enfants est contreproductif sur le plan développemental, mais encore que ce soutien revient à envoyer un mauvais signal aux communautés migrantes, un signal de communautarisme, un signal qui encouragerait la communauté à rester distincte de la communauté nationale.

Cette conception, qui se détourne ostensiblement de l’approche fonctionnelle des langues et de la communication, révèle l’instrumentalisation des conceptions du bilinguisme par le politique et l’attitude de l’Europe face aux migrants. Sa politique vise à les tenir le plus éloignés possible, mais lorsque le barrage est franchi, il faut parvenir à « désétrangéiser » le plus vite possible les nouveaux arrivants. « Vous êtes étranger mais arrangez-vous pour que le plus vite possible, on ne voie pas que vous êtes étranger. » La politique de forçage à l’acquisition de la langue locale se fait au nom de l’accès à la formation et au marché du travail, et in fine de la cohésion sociale. Mais on pourrait parler d’une « fausse reconnaissance », en suivant le philosophe et sociologue allemand Axel Honneth : on dit aux migrants que les cours de langues visent leur bien-être alors qu’il s’agit surtout de protéger les intérêts de la communauté locale en menant une politique assimilationniste.
Ces quatre exemples ont montré comment le politique instrumentalise les conceptions du bi/plurilinguisme.

Au final, ignorer ces controverses fait courir le risque de ne pas percevoir cette instrumentalisation politique des conceptions du bi/plurilinguisme. Ce que Marinette MATTHEY sait par ses lectures et ses recherches personnelles, c’est que les répertoires monolingues et plurilingues ne sont pas comparables. On ne peut pas transformer un individu bi/plurilingue en monolingue sans dégats collatéraux. L’éducation doit s’appuyer sur la totalité du répertoire pour favoriser le développement cognitif. Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un enfant qui arrive vers 7, 8, 9, ou 10 ans, développe un lexique du français qui soit le même que celui d’un enfant de son âge, du même milieu social, mais entièrement socialisé en français. L’enfant a un lexique composé de différentes langues, et on ne saurait considérer uniquement le lexique en français et le considérer comme pauvre, par rapport aux connaissances de l’enfant francophone monolingue. Si on veut évaluer son lexique, il faut pouvoir le faire dans toutes les langues. Il existe maintenant des tests orthophoniques qui permettent d’évaluer le niveau de langue dans d’autres langues que le français, mais pendant longtemps, les orthophonistes quand ils faisaient un bilan des compétences langagières d’un enfant, ne le faisaient qu’en français, même si cette langue n’était apprise que depuis un an ou deux par l’enfant. Forcément, on en arrivait à trouver à l’enfant un grave problème de langue.
Ce que Marinette MATTHEY sait aussi, c’est que les langues standard ne sont pas des langues naturelles. Le français standard, le français de scolarisation sont des constructions plus ou moins éloignées des pratiques réelles. La tendance à la survalorisation de ces constructions mène à une surnorme, pour reprendre le terme proposé par Frédéric FRANÇOIS, linguiste des années 1970. Il dénonçait cette surnorme à l’œuvre chez les enseignants, trop focalisés sur la forme des énoncés et pas assez sur leur contenu.
Très concrètement un élève qui dit : « y faut que je viens demain à 9 h », soit l’enseignant lui dit : « ok demain 9h », soit « comment, qu’est ce t’as dit, il faut que je… il faut que je…  il faut que je…..? » S’arc-bouter ainsi sur l’élicitation de la forme standard, c’est courir le risque de ne pas s’intéresser à ce que l’enfant dit mais à sa manière de le dire. Ce qui est générateur d’insécurité linguistique pour lui.
Marinette MATTHEY, devant la disparition du subjonctif, ne dit pas que l’école doit l’accélérer, mais que systématiquement corriger un enfant ne va pas empêcher le lent changement linguistique en cours dans la langue orale.

Mise en texte : Camille Marger, avec la collaboration de Marinette Matthey

1. LIDILEM : Laboratoire de Linguistique et Didactique des Langues Etrangères et Maternelles

2. « Le monolinguisme, ça se soigne !
Les avantages du plurilinguisme précoce :
Les enfants plurilingues sont
• plus créatifs
• plus intelligents
• plus flexibles dans la conversation
• socialement plus éveillés »

3. « les avantages cognitifs du plurilinguisme, un exemple de biais de publication? », Bruin A, Treccani B, Della Sala S,  Psychological Science OnlineFirst, published on December 4, 2014 as doi:10.1177/0956797614557866

4. « le débat fait rage pour savoir si parler une deuxième langue augmente les facultés cognitives », « des études montrent que le supposé avange bilingue pourrait n’être qu’un mythe »

5. La clause Molière a été jugée illégale par le gouvernement en mai 2017, après donc la conférence dont nous lisons ici le compte-rendu.

6. La Bible, Livre des Juges, 12, 4-6, traduction Louis Segond