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Femmes et politique dans la France

des 19e -20e siècles

 

Femmes et politique, une association récente dans la recherche historique comme dans la réalité. La – ou le – politique, affaire d’hommes, est une représentation classique qui n’est pas propre à la France mais il faut noter

le décalage d’un siècle entre hommes et femmes dans l’accès à la citoyenneté, qui n’a pas d’équivalent ailleurs.

Des femmes peu présentes dans l’histoire politique car quasi absentes de la scène politique, ce qui ne veut pas dire qu’elles ne sont pas intervenues dès le 19e siècle (exemple de Louise Michel lors de la Commune de Paris). Une fois le droit de vote obtenu, rares sont celles qui ont accédé alors à l’éligibilité, jusqu’aux deux dernières décennies du 20e siècle. Ce phénomène n’a pourtant guère retenu l’attention des historiens et des politistes jusque dans les années 1980-1990 quand émerge le débat sur la parité en politique. Où l’on vérifie que ce sont bien souvent les interrogations du présent qui déterminent les objets d’étude du passé.

Les 19e-20e siècles, une période où se construit, non sans difficultés, le nouvel ordre politique démocratique qui, en France, prend la forme républicaine, sur fond de transformations sociales et économiques liées aux révolutions industrielles. La République qui s’enracine dans le dernier tiers du 19e siècle, se veut l’héritière de la Révolution Française, un héritage paradoxal si l’on s’intéresse plus particulièrement à la question des femmes puisque celles que l’on appelle « citoyennes », à partir de 1789, en réalité n’en sont pas. La démocratie s’est en effet construite d’abord sans les femmes, ce qui n’est sans doute pas sans effet à long terme sur notre culture politique, même si cette absence des femmes n’est pas le propre de la France.

 1 /  1789- 1848,  le temps de l’impossible citoyenne

 -  la Révolution française

 1789-1795 : les femmes sont présentes dans les foules révolutionnaires, dans les assemblées. Actrices du mouvement populaire (voir l’iconographie des journées d’octobre 1789), elles sont souvent « boutefeux » dans les journées révolutionnaires, à l’initiative de la protestation, puis les hommes en armes prennent le relais. Elles pratiquent la pétition, participent à des clubs (à Paris et en province), se disent « citoyennes » au sens où elles participent aux événements, par le geste et la parole.

Parmi ces femmes, des figures se distinguent, qui ont parfois partagé le destin tragique de beaucoup d’acteurs de la Révolution : on peut citer Mme Roland, liée aux élites révolutionnaires (mari ministre en 1792) qui tient un salon très actif au plan politique ; plus marginale, Olympe de Gouges, femme de plume, auteure de pièces de théâtre et du texte peu connu en son temps mais souvent cité aujourd’hui : La Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, rédigée en 1791. Toutes deux sont très engagées dans le tourbillon révolutionnaire, du côté des Girondins, et le paient de leur vie quand ceux-ci sont éliminés en 1793. Elles sont exécutées à l’automne 1793 à quelques jours d’intervalle pour des raisons avant tout politiques (« Oh liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » aurait dit Mme Roland sur l’échafaud).

 Des femmes citoyennes au plan civil mais sans droits politiques : la Révolution Française reconnaît en effet aux femmes une personnalité civile, elles ont désormais accès aux droits civils, sont admises dans les actes d’Etat civil ; les lois de 1792 sur l’Etat-civil, le mariage (devenu un contrat civil) et le divorce, désormais possible, traitent à égalité les époux. Mais cette législation égalitaire suscite rapidement des critiques de la part de ceux qui s’interrogent sur le désordre des mœurs (les divorces se sont multipliés à Paris). Le Code civil de 1804, tout en reprenant certains acquis, marque une inflexion conservatrice en énonçant la soumission de l’épouse à l’autorité du mari.

 Dans la manière de penser le citoyen en 1789, il n’y a pas de place pour les femmes « du moins dans l’état actuel » comme le dit l’abbé Sieyès pour qui « elles ne doivent point influer activement sur la chose publique ». La question des femmes n’est d’ailleurs pratiquement pas débattue en 1789, la constitution de 1791 ne les mentionne pas et elles font donc partie, de fait, des citoyens passifs sans droits politiques. Certaines voix, très minoritaires posent cependant la question de la participation politique des femmes. Condorcet, homme de science (dont l’épouse, Sophie, est  très cultivée) réfute en 1790 l’argument d’une incapacité des femmes liée à leur nature ; mais ce point de vue  l’emporte parmi les hommes de la Révolution. « Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié le vertus propres à son sexe » dit ¤ un journal montagnard dans un bref commentaire sur l’exécution d’Olympe de Gouges.

La Révolution Française a sans doute contribué à tracer le grand partage entre la sphère publique, celle du débat politique, univers violent, viril, lieu d’affrontements parfois terribles (il y a beaucoup de références à l’Antiquité romaine dans les discours et l’iconographie révolutionnaire), et la sphère privée, celle des femmes et de la famille, loin des turbulences de la vie politique, un univers qui a sans doute une fonction de contrepoids rassurant dans ce moment de grand bouleversement pour toute la société. On peut considérer que les femmes ne sont pas complètement exclues car elles participent indirectement au nouvel ordre politique, étant représentées par le chef de famille : fait intéressant, les lois électorales de la Restauration régissant le suffrage censitaire, prennent en compte le patrimoine de l’épouse pour le calcul du cens. Il n’empêche que les femmes ne peuvent être ces individus libres et égaux tels que les pensent les textes révolutionnaires.

Ce grand partage qui marque le 19e siècle doit beaucoup au triomphe de la bourgeoise qui valorise la famille, l’espace privé. On s’éloigne de la culture de cour aristocratique où des femmes ont pu, dans les siècles précédents, jouir d’une réelle liberté et intervenir dans la sphère politique, leur statut social étant alors plus déterminant que leur appartenance au sexe féminin.

Pourtant, bien que les femmes ne soient pas incluses en 1789 dans le peuple citoyen, la proclamation de la liberté et de l’égalité a ouvert une brèche qu’utiliseront au 19e siècle celles et ceux qui œuvrent pour l’émancipation des femmes.

- 1848, le suffrage universel mais sans les femmes

 Dans le contexte européen du « Printemps des peuples », se conjuguent les revendications de liberté des peuples, d’affirmation nationale dans une grande partie de l’Europe et grave crise politique et sociale en France où la Monarchie de juillet est renversée par une révolution qui se veut fraternelle et qui proclame début mars1848 le suffrage universel, une décision qui n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe. C’est le temps de l’enthousiasme populaire, de « l’illusion lyrique ».

Des femmes (une petite délégation reçue le 22 mars 1848 par le maire de Paris) posent alors la question de leur appartenance au « Souverain ». Elles appartiennent à la mouvance saint simonienne liée au socialisme utopique qui, dès les années 1830, imagine et tente de mettre en œuvre de nouvelles formes de relations sociales, y compris entre hommes et femmes.

La demande d’accès à la citoyenneté, assortie d’autres demandes (dont le droit au travail, question essentielle en 1848) est  formulée par une très petite minorité de femmes urbaines, instruites, des institutrices, des sages-femmes, des femmes de plume qui fondent des journaux, animent des clubs. Elles invoquent les principes de justice et d’égalité, mais aussi les compétences et les intérêts particuliers des femmes, comme mères ; Jeanne Deroin pose même la question de la représentativité d’une assemblée composée seulement d’hommes pour traiter les problèmes de la société toute entière : un thème que l’on retrouvera dans le débat sur la parité à la fin du 20e siècle. Mais cette demande n’est pas entendue, elle semble même inaudible pour la grande majorité des contemporains. Ces femmes suscitent la moquerie, le sarcasme, l’incompréhension, y compris parmi les promoteurs d’une amélioration du sort des femmes comme Ernest Legouvé, un promoteur actif de l’éducation des filles.

Pour George Sand, très impliquée au début de la révolution de 1848, (elle rédige durant quelques semaines le Bulletin de la République), la priorité est celle des droits civils et de l’éducation des filles. C’est pourquoi, elle refuse de se présenter aux élections de 1848, à la différence de Jeanne Deroin qui annonce sa candidature en 1849 suscitant la colère de Joseph Proudhon, grand promoteur de l’association ouvrière, du mutuellisme, des coopératives, mais pour qui « la femme » n’a vraiment sa place que dans le cadre de la famille.

La liberté personnelle, l’égalité civile, sont aux yeux des femmes de 1848, une condition essentielle pour devenir un jour citoyennes. D’où la critique sévère du Code civil de 1804 qui a fait de la femme mariée une mineure au plan juridique, la dénonciation de « la prison du mariage », qui en cas de grave mésentente entre époux, ne peut être rompu (le divorce instauré par la Révolution Française a été ¤ supprimé par la Restauration). Autre demande forte, celle de l’instruction des filles. Le décalage est en effet  important entre filles et garçons au milieu du 19e siècle (1/3 des filles ne sont pas scolarisées dans la France de 1850, surtout dans les zones rurales) ; à cela s’ajoute le niveau souvent médiocre de l’enseignement qui, dans le cas des filles est massivement assuré par des religieuses tandis que les garçons ont plus souvent des maîtres laïques (ou religieux) au bagage plus solide.

Celles et ceux qui participent, à la fin du Second  Empire et au début de la 3ème République, à l’amélioration de l’instruction et de la formation professionnelle des filles sont souvent sensibles à  l’idée du « droit des femmes » qui commence à cheminer.

 2/  La citoyenneté féminine devenue pensable et possible : fin 19e -1ère moitié du 20e siècle

 Les années 1880-1890 voient un développement important de l’instruction publique avec, fait nouveau, la création des lycées de jeunes filles à partir des années 1890, près d’un siècle après ceux de garçons. Des femmes commencent à entrer à l’université où leur présence déclenche parfois l’hostilité des étudiants de médecine ou de droit ; Marie Slodowska (devenue Curie) fait, à l’époque, l’expérience de la  rudesse du milieu scientifique  pour une étudiante. Malgré ces difficultés, on voit apparaître un nouveau type social, celui la femme instruite, avocate, médecin, professeur de lycée (la plupart du temps célibataire). Des femmes souvent sensibles au décalage entre leur niveau d’éducation et leur situation d’infériorité au plan juridique et dans bien d’autres domaines, qui sont présentes dans les associations féminines et féministes qui fleurissent, actives à l’orée du 20 siècle, entre autres grâce à la loi de 1901. 

 - Le rôle du féminisme et  des mouvements, suffragistes à la Belle Epoque (années 1900-1910)

 Le (les) féminisme(s) ont  une histoire de plus d’un siècle aujourd’hui connue par de multiples travaux. Ce terme commence à être employé dans les années 1870 pour désigner ceux qui défendent la cause des femmes, il se répand dans la presse à la fin du siècle. Le féminisme désigne à la fois une pensée de l’émancipation féminine, des actions concrètes pour obtenir par exemple des droits inscrits dans la loi et une forme d’affirmation personnelle et collective d’un « Nous les  femmes ». 

Il faut souligner l’antériorité des pays anglo-saxons et nordiques dans ce domaine, pour de multiples raisons où la dimension religieuse a sans doute sa part ; dans des pays de culture protestante, l’idée de libre arbitre, d’autonomie mais aussi de responsabilité personnelle, a pu être acceptée pour les femmes plus tôt qu’en terre catholique. Ce n’est pas un hasard si certains de ces pays (les pays nordiques par exemple) furent les premiers à accorder la citoyenneté politique aux femmes.

Les féministes des années 1880-1900 sont d’abord préoccupées par l’émancipation civile des femmes : en 1904, lors du centenaire du Code civil, elles en brûlent quelques exemplaires devant des mairies. Puis  la question du droit de vote prend de plus en plus d’importance et le mouvement  touche, au début du 20e siècle, l’Europe occidentale et l’Amérique du nord. En 1881, paraît à Paris le journal La Citoyenne, lancé et rédigé pour l’essentiel par Hubertine Auclert, pionnière du suffragisme en France, qui  prend ses distances à l’égard des socialistes trop peu réceptifs selon elle à l’idée d’émancipation des femmes et mène un combat parfois solitaire, aux formes originales (la grève de l’impôt), et parfois spectaculaire : une urne renversée lors d’élections en 1908, méthode proche de celle des suffragettes britanniques à la même époque.

 L’idée du vote des femmes fait son chemin dans les années 1900-1910. Il est souvent présenté comme un instrument du progrès social  d’autant que l’argument de l’incompétence féminine est battu en brèche par l’arrivée des femmes dans des professions masculines comme le droit, la médecine, les sciences. Les associations actives pour le suffrage des femmes pratiquent le lobbying auprès des parlementaires ; un premier projet de loi est déposé en 1906 qui ne porte que sur les élections locales.

En février 1914 la question est à l’ordre du jour de la Chambre des députés mais la discussion tourne court, les partisans du vote des femmes étant très minoritaires. Le  mouvement suffragiste multiplie les actions au printemps 1914 avec un  « plébiscite féminin » (pour ou contre le vote des femmes) organisé en avril auquel participent un demi million de femmes dont la très grande majorité est favorable et manifestation de 6000 personnes à Paris le 5 juillet. Mais la guerre qui commence un mois plus tard brise cette ¤ dynamique et impose d’autres urgences.

 - Une citoyenneté différée pour les Françaises dans les années 1920-1930

Au lendemain du conflit mondial, entre 1918 et 1921,  de nombreux pays accordent le droit de vote aux femmes. C’est la première vague d’accès à la citoyenneté pour beaucoup d’Européennes (Allemandes, Anglaises (de plus de 30 ans), Irlandaises, Hollandaises, mais aussi pour les Canadiennes anglophones et les  Américaines. Le thème du « vote récompense » pour des femmes qui ont bien mérité de la patrie durant le conflit est fréquemment entendu, mais d’autres éléments ont pu jouer comme celui du lien entre indépendance, nation et droits civiques des femmes : en Irlande en 1918 comme auparavant en 1906 pour la Finlande ou en 1913 pour la Norvège.   

    

En France, la Chambre des députés discute et vote, en mai 1919, à une large majorité, en faveur du suffrage des femmes. Mais la décision est bloquée par le sénat ; un scénario reconduit plusieurs fois dans les années 1920-1930. Ce refus du sénat est largement lié à l’inquiétude des nombreux sénateurs radicaux devant le risque d’un vote féminin sous influence de l’Eglise catholique qui pourrait menacer la République (et aussi leurs propres positions). S’ajoute sans doute la conviction, largement partagée par la classe politique, que les femmes sont en général peu intéressées à la chose publique et qu’elles n’y ont donc guère leur place. Cette période voit de nouvelles mobilisations des associations suffragistes dont l’Union Française pour le suffrage des femmes qui compte près de 100 000 membres dans les années 1930. Les initiatives ne manquent pas, dont celles de la journaliste Louise Weiss qui ne cache pas sa déception en 1936  malgré le geste symbolique de Léon Blum qui nomme trois femmes sous-secrétaires d’Etat dans son gouvernement de Front : Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore ; une situation  paradoxale car  ces femmes, membres du gouvernement ne sont pas citoyennes. « Trois hirondelles ne font pas le printemps » dit Louise Weiss.

La montée des périls, à la fin des années 30, relègue la question du vote des femmes au second plan et, comme en 1914,  la guerre impose d’autres urgences.


Manifestation de la Femme nouvelle, 1936.
Agrandissement photo. Original BMD.

3/ L’entrée discrète en politique des  femmes  dans la deuxième moitié du 20e siècle

« La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits
 égaux à ceux des hommes ».  Constitution de 1946 (préambule).

- Des Françaises devenues citoyennes mais peu présentes sur la scène politique durant les Trente Glorieuses

  L’ordonnance du 21 avril 1944  accorde le droit de vote aux Françaises mais ce n’est pas le général De Gaulle qui a “donné” le droit de vote aux Françaises comme on l’entend  souvent dire. Celui-ci a signé une ordonnance prise à la suite d’un débat à l’Assemblée consultative d’Alger entre janvier et mars 1944 et d’un vote à une large majorité sur l’amendement proposé par un délégué communiste de la Résistance intérieure, Fernand Grenier. Le texte dit tout simplement : « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». L’argument du droit de vote comme récompense pour les femmes qui ont participé à la Résistance, discours officiel du moment qui rappelle celui tenu au lendemain de la guerre de 1914-1918, masque d’autres enjeux proprement politiques. Le vote des femmes, auquel De Gaulle est effectivement  favorable, apparaît comme un élément de la modernisation politique qui doit accompagner la reconstruction de la démocratie en France après l’épisode de Vichy. C’est une manière, pour la France Libre, de se faire accepter dans le camp des alliés. Il y a sans doute aussi un calcul politique de la part de De Gaulle et des démocrates chrétiens qui comptent sur  le vote féminin. La prévision est  juste puisque le MRP va effectivement bénéficier du vote des femmes, le Parti communiste ayant, malgré ses efforts en direction des électrices, un électorat plus masculin.

Le vote des femmes n’est pas apparu comme un événement pour les contemporains même si, lors des élections municipales d’avril 1945, la presse décrit souvent de manière bienveillante ces électrices novices. Le ton est un peu différent au Canard Enchaîné, hebdomadaire satirique et anticlérical qui multiplie les caricatures d’électrices bigotes confondant l’urne avec un bénitier, une manière de reconduire le thème si souvent utilisé depuis le début du 20e siècle de l’incapacité politique des  femmes.

Les lendemains de la deuxième guerre mondiale voient se déployer la deuxième vague d’accès à la citoyenneté pour les femmes à l’échelle de l’Europe et du monde. Le triomphe des forces démocratiques sur les dictatures est propice à l’épanouissement des droits de l’individu et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 inclut l’égalité entre les sexes. Celle-ci figure dans les nouvelles constitutions rédigées dans plusieurs pays : en France en 1946, en Italie en 1947, en RFA, en 1949. Les Italiennes deviennent à leur tour citoyennes en 1945 (les Italiens avaient eu le droit de vote en 1912), puis c’est le tour des femmes belges, pour les élections provinciales et nationales en 1948. Entre 1945 et 1953 le mouvement touche la Hongrie et les pays des Balkans.  Restent quelques cas en Europe : la Suisse où il faut attendre 1971 pour le niveau confédéral mais aussi le Portugal où seule une minorité de femmes peuvent voter (un critère d’instruction est requis  jusqu’en 1968). Dans cette période, la généralisation du droit de vote pour les femmes s’effectue sur le continent américain. Dans les autres régions du monde (Asie, Afrique), il y a un lien entre la décolonisation et l’accès à la citoyenneté. On peut remarquer les résistances du monde arabo-musulman (cas particulier du Liban où les femmes votent dès 1926) où il faut attendre les années 1960 et parfois bien plus tard encore.

 

En France, des  femmes accèdent aux assemblées élues mais demeurent discrètes en politique. 10 000 conseillères municipales sont élues en 1945, 33 femmes entrent en octobre 1945 à l’Assemblée nationale, soit 5,6% des députés, un chiffre que l’on retrouvera au début des années 1990 en France, signe du peu d’intégration des femmes dans la représentation nationale, à la différence de pays voisins. Parmi les premières femmes députés ou membres du Conseil de la République, on remarque une majorité de communistes, car le PCF présente systématiquement des candidates et les fait élire ; les premières élues sont souvent des veuves de résistants, dont le nom connu et respecté favorise l’élection (être “femme de” en politique, une réalité parfois encore actuelle). Dans la Chambre des députés de novembre 1946, sur 42 femmes élues 29 sont communistes (plus des 2/3) ; au Bundestag allemand de 1953, 46% des femmes députées sont SPD, mais ces chiffres ne doivent pas masquer le fait que les femmes sont rares dans les assemblées élues et dans les exécutifs.

On compte très peu de femmes dans les premiers gouvernements de la IVe République. La première femme ministre dans un gouvernement de la République est Germaine Poinso-Chapuis, députée MRP des Bouches du Rhône de 1945 à 1956 et ministre de la santé et de la population dans le gouvernement de R. Schuman en novembre 1947. La charge est très lourde dans un contexte de difficultés sanitaires et d’explosion démographique alors que les moyens financiers de l’Etat sont limités.

C’est le “temps de l’apprentissage”, pour les électrices, avec un écart entre leur comportement et celui des électeurs entre 1945 et le début des années 1970, qui va ensuite se réduire nettement. Cet écart est, selon les politistes des années 1950, lié à leur faible intégration à la vie économique “active”, à leur attachement à la religion, à leur bas niveau de formation politique dans une période où la grande majorité d’entre elles sont femmes au foyer.

 Ainsi, dans les années 1950-60, la porte de la politique ne fait que s’entrouvrir pour les femmes, et les pays nordiques, pourtant pionniers dans le domaine de l’accès aux droits civils et politiques, ne font pas exception. En France, on assiste même à partir de 1958, à un effondrement de la participation des femmes aux assemblées qui est lié à celui de la gauche et particulièrement du PCF, seul parti à présenter des femmes en nombre depuis 1945.

Cette présence très faible des femmes dans les instances politiques est aussi liée au fait que les femmes sont peu nombreuses dans les partis, d’où la difficulté à accéder aux fonctions électives car la question de la notoriété est déterminante pour le scrutin uninominal établi avec la Ve République. La rareté des femmes dans les assemblées entraîne leur quasi absence des gouvernements de la IVe puis de la Ve république jusqu’aux années 1970. L’ENA créée en 1945 est certes ouverte aux femmes mais on n’en voit encore très peu dans les promotions des années 1950-1960.

Dans cette période, la citoyenneté politique désormais acquise par les femmes est limitée dans les faits à l’exercice du droit de vote et le monde politique demeure très largement masculin à tous les échelons.

 

Parmi les explications à cette très faible présence féminine en politique, il y a sans doute le moindre intérêt des femmes pour la politique comme le relève une enquête sur les femmes et la vie politique en Europe, menée sous le patronage de l’UNESCO (ouvrage de Maurice Duverger en 1955). Il apparaît que les femmes s’abstiennent plus souvent que les hommes et ont tendance par ailleurs à voter plutôt pour les partis modérés et conservateurs et à bouder les partis socialistes et plus encore les partis communistes. Paradoxe d’une situation où les électrices boudent les partis de gauche alors que ce sont eux qui présentent et font élire le plus de femmes.

 

Les citoyennes des années 1950-1960 sont il est vrai avant tout des mères de famille dans le contexte du baby boom qui a marqué laprès-guerre, temps de reconstruction, où l’horizon s’ouvre à nouveau, où la maternité et la famille sont à l’honneur dans les discours politiques, un sujet de préoccupation des gouvernements, des partis politiques, des Eglises, du monde associatif, de la presse.

Les femmes sont bien sûr les premières concernées et il y a un consensus social autour de la maternité comme rôle premier des femmes, d’où le scandale provoqué en 1949 par le livre de Simone de Beauvoir, Le  Deuxième sexe. Le rôle incitatif des politiques familiales généreuses de l’après-guerre, avec les allocations familiales et l’allocation de salaire unique versée aux ménages dont la femme n’a pas d’activité salariée qui fonctionne de fait comme une sorte de salaire maternel, n’est pas négligeable. La maternité serait-elle alors une forme de citoyenneté sociale ? C’est ce que disent dans les années 1950 de nombreuses femmes engagées dans des associations féminines qui ne se reconnaissent pas dans le féminisme essentiellement lié, pour elles, au combat pour le droit de vote désormais acquis.

 L’Union Féminine Civique et Sociale (UFCS), association catholique née en 1925, liée au MRP démocrate chrétien a comme préoccupation principale, jusqu’au milieu des années 1950, la défense de la mère au foyer, qui joue selon elle un rôle social, moral, économique (comme consommatrice) mais aussi civique ; L’UFCS encourage d’ailleurs ses adhérentes à être candidates aux élections municipales. On retrouve cette insistance sur le lien entre maternité et citoyenneté à L’Union des Femmes Françaises (UFF), créée à l’automne 1944, dans la mouvance du PCF. Des femmes ont pu, en tant que mères de famille, s’engager dans la vie de la cité par le biais d’associations ou même en se lançant dans la vie politique locale, mais cet engagement est resté très modeste dans la période pour des femmes très occupées par les charges domestiques et qui n’ont guère de temps pour autre chose, une situation qui commence d’ailleurs à être questionnée au début des années 1960 dans les nombreuses publications sur « la question féminine ».

 

La grande mutation sociale, économique et culturelle amorcée au milieu des années 1960 et qui s’accentue dans les années 1970, dans le sillage de la secousse de 1968, est marquée par une autonomie grandissante des femmes, plus scolarisées, de plus en plus présentes dans le monde du travail salarié. Cette période, marquée par la deuxième vague féministe, voit de réelles avancées au plan de l’égalité civile, (autorité parentale conjointe en 1970 dans le Code civil) des droits spécifiques (libre accès à la contraception et à l’IVG). Ce contexte général a des effets sur les comportements politiques des femmes dans les années 1970-80 où l’on constate une diminution de l’abstention et un glissement du vote féminin à gauche à la fin des années 1970 (qui a sa part dans la victoire de F. Mitterrand en 1981) mais aussi avec un refus des extrêmes, de droite comme de gauche. Pourtant les femmes demeurent encore rares dans la sphère politique, en particulier en France.

 - Les années 1980-1990 ou le constat du retard français

 La question des droits des femmes est clairement prise en compte par les socialistes au pouvoir dans les années 1980. Le candidat Mitterrand lui a fait une place non négligeable dans son programme et le premier gouvernement socialiste comprend un Ministère des Droits de la femme confié à Yvette Roudy qui entend faire des Françaises des « citoyennes à part entière ». Mais si les initiatives sont nombreuses au plan législatif, il est un domaine où la situation n’a guère évolué, celui de la place des Françaises dans la sphère politique. Ainsi l’Assemblée nationale compte en 1981 5,3% de femmes députées et 6% en 1993 (elles étaient 6,8% en novembre 1946). Cette stagnation au long d’un demi siècle contraste vivement avec la progression réelle des femmes en politique dans beaucoup de pays d’Europe occidentale, à tel point que l’on dit volontiers, au début des années 1990, que la France demeure, avec la Grèce, la “lanterne rouge” dans ce domaine.

 Cette situation est critiquée ouvertement par des femmes socialistes comme Françoise Gaspard qui est une de celles lançant en France le thème de la parité en politique à partir de 1992. Celui-ci suscité de vives réticences y compris du côté des institutions. Ainsi en 1982, le Conseil Constitutionnel a invalidé un amendement à la loi électorale pour les élections municipales, proposant une forme de quota d’un quart de représentants de “l’autre sexe”. Ce projet qui avait pour objectif d‘assurer plus d’égalité entre les sexes est déclaré caduc au nom même de l’égalité. La culture juridique française en réalité demeure imperméable à l’idée “d’action positive” même si en 1983 la France adhère à la convention de l’ONU sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes.          

 

A ces critiques on peut objecter que des femmes ont pu, dans les années 1980, accéder au pouvoir politique par la voie de leur nomination comme ministres ou secrétaires d’Etat ainsi que dans les cabinets ministériels : elles sont 15% dans les cabinets ministériels en 1981, 30% en 1992. Faut-il y voir une “féminisation par le haut” de la sphère politique ? avec de jeunes et brillantes énarques (Elisabeth Guigou, Martine Aubry, Ségolène Royal et d’autres) qui ont par la suite, entamé une carrière politique en se présentant devant le suffrage universel. Mais cette féminisation dépend encore largement de la cooptation, du fait du prince, dans un mode de fonctionnement encore quasi monarchique de la Ve République.

Le contraste est d’ailleurs grand entre ce début de féminisation au sommet qui contribue à renouveler l’image très masculine du pouvoir politique et l’absence de réformes structurelles et institutionnelles susceptibles de faciliter la participation des femmes aux affaires publiques, d’autant que ailleurs en Europe, cette féminisation s’effectue de manière même spectaculaire dans les pays nordiques. Elle est par ailleurs ouvertement encouragée par l’Union européenne qui joue un rôle incitatif dans le domaine de l’égalité des chances entre hommes et femmes : plusieurs sommets européens abordent cette question (en 1992 à Athènes puis en 1996 à Rome) en insistant sur la nécessité d’une participation égalitaire des hommes et des femmes à la prise de décision.

 - La parité hommes/femmes en politique en France : mobilisation et débats des années 1990, une révision constitutionnelle et une loi en 2000

  L’idée de parité fait irruption dans le débat politique à partir de 1992 et c’est un des thèmes de la campagne des élections présidentielles de 1995. En juin 1996, l’Express publie le “Manifeste des dix pour la parité” signé par des femmes politiques de droite et de gauche ainsi qu’un sondage de l’IFOP montrant une majorité de la population favorable à la parité. Mais les réactions sont mitigées dans la classe politique avec des réticences plus marquées à droite tandis qu’à gauche, les socialistes décident de réserver un tiers des circonscriptions à des femmes pour les législatives de 1998. Aussi, lors des élections anticipées de 1997, le nombre des femmes parlementaires franchit le cap des 10%, chiffre encore modeste, par comparaison avec nos voisins européens, mais qui a presque été multiplié par deux. Par ailleurs, le gouvernement Jospin intègre bon nombre de femmes et dans des positions importantes qui légitiment la figure assez nouvelle de la femme politique.

 Tandis que la classe politique se fait à l’idée de la parité, la controverse est vive parmi les intellectuels, ce qui a suscité souvent l’étonnement ailleurs en Europe. A celles et ceux qui s’inquiètent d’une menace pour l’universalisme républicain et d’une montée des communautarismes, (E et R. Badinter par exemple), les partisans de la parité répondent que dans l’universalisme « à la française », on ne s’est guère préoccupé des inégalités persistantes entre hommes et femme, tout particulièrement dans le champ politique. Ils estiment que la présence de femmes plus nombreuses dans les assemblées élues pourrait mettre à l’agenda politique des questions concernant les femmes, qui peuvent d’ailleurs transcender les clivages politiques, une nouveauté dans la tradition politique très attachée à la bipolarité droite-gauche.

Une révision constitutionnelle est finalement adoptée en 1999 avec deux amendements aux articles 3 et 4 de la Constitution : l’article 3 de la constitution est complété par l’alinéa : “la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives” et l’article 4 est aussi complété par un alinéa précisant que “ils (les partis politiques) contribuent à la mise en oeuvre du principe énoncé au dernier alinéa de l’article 3 dans les conditions déterminées par la loi”

La loi votée en mai 2000 stipule que la parité hommes/femmes s’applique aux élections à scrutins de listes (municipales, européennes, sénatoriales dans certains cas) tandis que pour les élections à scrutin uninominal (les législatives par exemple), une pénalisation financière est prévue pour les partis qui ne présenteraient pas un nombre équivalent de femmes et d’hommes.  

Le bilan des élections de 2001-2002, est assez mitigé au regard de la parité. Ce sont les élections municipales de 2001 qui ont vu la première application de la loi imposant qu’il y ait autant de femmes que d’hommes sur les listes, pour les communes de plus de 3500 habitants. Elles ont débouché sur une parité effective dans les conseils municipaux mais pas dans leurs exécutifs  (le maire et ses adjoints) c’est à dire là où se trouve le pouvoir ; avec 10% de femmes maires, on est très loin de la parité.

L’absence de parité là où s’exerce réellement le pouvoir a de multiples explications : il y a les limites de la loi, ses détournements parfois, les négociations serrées entre les partis politiques mais il ne faut pas sous-estimer les hésitations des femmes elles-mêmes. On retrouve ici les contraintes qui pèsent sur les femmes qui, souvent, pratiquent une forme d’autolimitation dans leurs ambitions au plan politique (mais aussi professionnel).

Quant aux élections législatives de juin 2002, elles sont un échec pour l’objectif de parité. L’absence d’obligation de parité des candidatures pour ce type de scrutin, a été compensée par une simple pénalité financière pour les partis ne présentant pas un nombre équivalent de femmes et d’hommes sur l’ensemble des candidats. Les petits partis ont respecté la parité mais les grandes formations politiques ont préféré le risque de la pénalisation financière. Il faut rappeler ici l’importance des enjeux de pouvoir pour des élections souvent déterminantes pour la carrière de ceux qui sont entrés en politique, la concurrence est rude et le poids de la notoriété pour l’investiture par le parti joue en défaveur des femmes. La progression infime du nombre de femmes députées : de 10,9% en 1997 à 12,3% en 2002 (71 femmes sur 577 députés), pose la question des limites de la loi et de l’absence d’une volonté politique dans ce domaine chez les principaux partis politiques.

Pour conclure,

  Femmes et politique, on mesure le chemin parcouru depuis deux siècles, de la figure de l’impossible citoyenne en 1789 ou en 1848 à celle de la députée ou de la ministre des années 2000. Le monopole masculin en politique a été entamé mais ce phénomène est finalement très récent dans le cas de la France et il ne faut pas sous estimer le poids des représentations collectives qui évoluent très lentement.

La France a mis plus de temps que d’autres pays d’Europe à enclencher ce processus de féminisation de la sphère politique pour de multiples raisons : des raisons structurelles sans doute lié à l’héritage paradoxal de la Révolution française puis de la culture républicaine dont le discours de l’universalité a pu cohabiter avec l’exclusion ou la non inclusion des femmes dans le peuple souverain. Il faut faire aussi la part des facteurs conjoncturels avec le conflit très franco-français entre la République et l’Eglise catholique mais aussi des expériences communes à l’ensemble de l’Europe comme les deux guerres mondiales.

On peut remarquer qu’au seuil du 21e siècle, de nombreux pays européens font plus de place aux femmes au plan politique tandis que le parlement européen s’approche de la parité : l’Europe, une chance pour les femmes ?


Par Mathilde Dubesset,

illustrations réunies par Pierre Foucras


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