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IXe Agoras - MC Bailly-Maître Les mines d’argent des Dauphins XIIe-XIVe siècles
 

Les mines d’argent des Dauphins

XIIe-XIVe siècles

 

Marie-Christine Bailly-Maître

Directeur de recherche au CNRS

 

UMR 7298 – LA3M - CNRS – AMU

 

 

Abstract

 

The mining village of Brandes (France) was settled on a high plateau (Huez-Isère), at an altitude of 1800 m, from the 12th to the 14th century for argentiferous lead mining. The nature and conservation of the remains are remarkably complementary both for the depiction of a professional mining society – fortification, parish church, necropolis, dwellings, standard of living, mentalities, state of health of the population – and, through excavations and archaeometry, for an understanding of the mining techniques used for the extraction and mineralurgical treatment of the ore: crushing, grinding and cleansing.

 

Keywords: Mine, mineralurgy, Middle Ages, argentiferous lead

 

 

1. L’argenteria de brandis, une agglomération minière médiévale

 

Du milieu du XIIe au milieu du XIVe siècle, une petite agglomération minière - l’argenteria de brandis – a occupé un haut plateau (1800m d’altitude), au cœur du massif de l’Oisans, dans les Alpes françaises (fig.1). La nature et la conservation des vestiges offrent une complémentarité exceptionnelle, à la fois pour connaître les techniques en usage à cette époque, - mine et minéralurgie - mais aussi pour dresser le portrait d’une société de professionnels de la mine – fortification, église, cimetière, habitations, niveau de vie, mentalités, état sanitaire, etc....

Le Dauphiné jouit d’une autonomie de fait, avec à sa tête une dynastie, celle des Dauphins.

La relative abondance d’archives émanant de l’administration delphinale éclaire sur les liens qui existaient entre Brandes et son seigneur, et par ce biais, permet de comprendre l’enjeu politique, économique et stratégique que représentait une mine d’argent à une époque de monométallisme avec le dernier et sa subdivision, l’obole.

 

L’agglomération est exclusivement associée au fonctionnement de la mine. Toutes les infrastructures nécessaires à la vie d’une population ont été mises en place. Le village est dominé par une fortification appartenant au Dauphin (fig.2). Plus bas sur le même épaulement rocheux se trouvait l’église paroissiale dédiée à Saint Nicolas, patron très vénéré des mineurs au Moyen Âge (fig.3). Le cimetière, avec hommes, femmes et enfants en proportion équilibrée, entourait l’édifice de culte. Plusieurs études anthropologiques témoignent du bon état sanitaire de cette population, grâce à une bonne alimentation, tout en mettant en évidence des signes très nets de maladies professionnelles : déformations osseuses, usures des articulations, saturnisme probable, etc…(Bailly-Maître, Simonel, 1996).

Les habitations se glissent entre les chantiers miniers et leur mode de construction est adapté pour limiter les effets du froid, de la neige et de l’humidité (fig.4). Les déchets alimentaires et les très nombreux objets de leur vie quotidienne attestent du très bon niveau de vie dont bénéficiaient les mineurs et leur famille (fig.5). Les installations liées au traitement du minerai – ateliers, aménagements hydrauliques, déchets du travail –conditionnent toute l’organisation spatiale.

 

Les archives permettent de suivre l’apogée et le déclin de l’entreprise. La première mention de la mine apparaît dans le testament du Dauphin Guigues-André, en 1236, mais l’archéologie montre que l’exploitation a démarré bien avant, peut-être dans la seconde moitié du XIIe siècle. Durant cette période, la mine doit rapporter 30 000 sous en 3 ans. Le Dauphin paraît, alors, être le seul bénéficiaire du produit de la mine. En 1250, le Probus nous apprend que la mine ne vaut plus que 250 livres par an1. Ce déclin est confirmé par d’autres sources textuelles tout au long de la première moitié du XIVe siècle. Très vite, le Dauphin ne perçoit plus que le 1/9ème du revenu, probablement afin de ne pas grever davantage le coût de l’exploitation. Au moment de la crise qui marque l’arrêt du fonctionnement de la mine, ce dernier apparaît comme celui qui prend les décisions, paie le coût exorbitant de l’opération de remise en état de la mine : 900 livres2. Seul ce grand seigneur peut assumer une telle dépense.

Un procès éclaire sur les raisons de cette crise3. Le Dauphin a commandité des travaux car la mine est inondée et éboulée. L'enquête de 1339 précise ... item habet Dominus plures crosos minerium argenti. Noviter propter aquarum diluvia fuerunt foramina clausa et occupata ....4 Les effets de la dégradation climatique qui commence à frapper l’Occident ont du être particulièrement précoces et sensibles à cette altitude. La non-maîtrise technique des problèmes d’exhaure est la cause principale de la ruine de l’entreprise, après une courte période de rémission entre 1320 et 1336. Sursis très artificiel qui n’a été possible que grâce à l’investissement delphinal.

 

On ignore à quelle vitesse le village se vide de ses occupants, mais tous les documents vont dans le sens d’une perte de statut de l’agglomération. Dès 1339, l’église Saint-Nicolas n’est plus une paroisse et le château ne figure pas sur la liste des châteaux et fortifications du Dauphiné.

 

2. La mine

 

Le minerai exploité est un plomb argentifère. L’entreprise minière s’organise autour de plusieurs centres d’extraction
du minerai qui suivent le gisement. Le plateau de Brandes est traversé par un filon qui affleure, à l’ouest, dans l’abrupt rocheux en contrebas de l’église, se poursuit sous le plateau argileux qui porte les maisons, pour réapparaître 1 km plus loin, à l’extrémité orientale du village dans le secteur dit de l’Ecluse et se prolonger jusqu’au lac Blanc, à 2600 m d’altitude.

Les chantiers miniers se sont développés directement dans la puissance des filons qui affleuraient. L’exploitation débutait à ciel ouvert, parfois sur plus de 10 m de profondeur, avant d’évoluer en chantiers entièrement souterrains. Le désir d’extraire toujours plus de minerai a conduit les hommes à s’enfoncer profondément sous terre. Pour cela, ils ont dû résoudre des problèmes techniques liés à l’abattage de la roche, la circulation, l’exhaure, l’aération et l’éclairage.

 

2.1. La prospection

 

Le filon affleurant à l’ouest du plateau, la prospection en a d’abord été simplifiée. Mais très vite les hommes ont cherché à étendre leur activité en ouvrant des chantiers en haute altitude et en entreprenant des travaux gigantesques à l’est du plateau. Les géologues de l’entreprise avaient compris que le gisement s’organisait selon une gîtologie sygmoïdal et ils l’ont cherché partout où il n’était pas apparent. La pelouse est percée de six entonnoirs alignés sur le tracé hypothétique du filon, sous les argiles morainiques qui recouvrent le plateau, entre les habitations. Ces entonnoirs sont soit des puits au jour colmatés, soit des soutirages de galeries. À l’est du site, le recouvrement morainique à près de 10 m d’épaisseur. Devant la difficulté, les mineurs ont mis en place un système de décapage des argiles par chasse d’eau. Le creusement du canal de l’Ecluse a du être une opération demandant une importante main-d’œuvre, avec calcul des pentes, des débits d’eau, etc. Un réservoir en fer à cheval matérialisé par des levées de terre est alimenté par une canalisation longue de 700 m, qui amène l’eau depuis le lac Blanc, avec un captage à 2100 m d’altitude, jusqu’au réservoir où elle était stockée, de façon à faire des lâchers, dans un chenal long de 250 m (fig.6). L’eau s’évacuait ensuite par un canal de fuite de près de 500 m de longueur. Le calcul était bon puisque le filon a été retrouvé et exploité. La fouille des chantiers de l’Ecluse a livré la plus grande partie des informations sur les équipements intérieurs des chantiers puisque la totalité de la charpenterie de mine était conservée en place.

 

2.2. La datation

 

Les travaux situés à l’ouest du site, sous le rocher Saint-Nicolas, correspondent à des chantiers à ciel ouvert, pouvant atteindre plus de 10 m de verticale et à des chantiers souterrains dont on ne connaît pas l’extension réelle. Les rares bois encore en place n’ont permis que des datations radiocarbones qui s’échelonnent entre 1084/1225 et 13485. En revanche, grâce aux grandes quantités de bois provenant des chantiers de l’Ecluse, des datations dendrochronologiques précisent l’année d’abattage de l’arbre. On sait qu’en mine les bois sont utilisés verts et les bois les plus anciens utilisés dans les chantiers orientaux ont été abattus dans la première décennie du XIIIe siècle (entre 1205-1206 et 1264 pour le plus récent)6. On peut donc raisonnablement penser que les chantiers à ciel ouvert sur les affleurements occidentaux ont débuté avant le début du XIIIe siècle.

 

2.3. Le minerai

 

Ce gisement polymétallique a, comme minerai principal, le plomb argentifère, sulfure associé à du cuivre, de la blende (zinc), du soufre, de l’arsenic et de l’antimoine. La richesse en argent du minerai de Brandes devait être jugée suffisante; les analyses réalisées sur un échantillon donnent une teneur en argent de l'ordre de 0,1% en masse rapportée au plomb métal. Ce chiffre n'est qu'indicatif car il faut procéder à des analyses systématiques sur les minerais provenant des différents chantiers extractifs ayant alimenté l'entreprise minière. La gangue est formée en grande partie de baryte, mais du quartz peut être associé à cette dernière et le minerai est parfois en imprégnation dans les gneiss encaissants. La puissance est très variable, de 10 cm à près de 2 m.

 

2.4. L’abattage du minerai

 

Les parois des chantiers, la forme des galeries et les fronts de taille conservent les traces des techniques employées par les mineurs pour extraire la roche.

À Brandes, deux techniques ont coexisté : l’abattage par percussion et l’abattage par le feu. Malgré l’absence de bois, l’extraction s’est principalement faite par le feu. Les galeries sont de forme arrondie, avec des parois curvilignes, caractéristiques de cette technique (fig.7). L’examen des chantiers a montré que les mineurs préparaient les fronts de taille de façon à guider l’action des flammes. Il semble que le minerai et sa gangue, peu résistante quand il s’agit de baryte, étaient abattus à l’outil et que la technique du feu était réservée aux zones stériles : élargissement des galeries dans l’encaissant (le gneiss) une fois le filon enlevé, galeries de recherche, etc… Un front de taille terminant une courte galerie de recherche conserve les traces très lisibles des deux techniques employées de façon concomitante : coupole d’abattage par le feu et stries de l’outil ayant permis de purger la roche attendrie après l’action des flammes.

De l’outillage métallique a été retrouvé. Il se compose de burins (pointerolles non emmanchées), d’une masse et de coins en fer (fig.8).

 

2.5. La circulation des hommes et des matériaux

 

Deux galeries conservent les vestiges d’une voie pour la circulation horizontale (fig.9). Les chantiers se développant dans la puissance des filons, il n’existe aucun travers-bancs et les voies de circulation ont été implantées dans d’anciens chantiers d’extraction reconvertis en axes de circulation. 20 m d’aménagement étaient conservés. Des rondins, régulièrement espacés de 30 cm, étaient posés au sol, perpendiculairement à l’axe de la galerie. Chaque rondin présentait deux aplanissements espacés de 25 cm, consécutifs aux passages répétés de traîneaux à patins, chargés de minerai. Brandes démontre une utilisation précoce du traîneau en mine puisque les voies ont été datées du XIVe siècle7.

La même adaptation s’observe pour la circulation verticale dans les chantiers miniers de l’Ecluse. Des planchers étaient encore en place, sur la totalité de la longueur des zones d’exploitation. Des rondins de bois, calés en force entre les parois des dépilages, supportaient des planches. De la mousse, dans les interstices, faisait office de calfatage. Ces aménagements participaient à la circulation horizontale et verticale des mineurs et permettaient de stocker des stériles sous terre. Un puits, aménagé à l’extrémité d’un ancien chantier, faisait communiquer les travaux souterrains avec la surface. L’une des parois, cuvelée, servait d’appui à une échelle longue de 5m20. La tête de puits était composée de bois assemblés par tenons/mortaises et par chevilles, alternant avec des lits de pierres. Les deux montants d’un treuil étaient effondrés sur place.

 

L’illustration du Graduel de Saint Dié (Vosges), daté de 1514, montre un couloir boisé à la sortie d’un travers-banc (Pierre, 2008). Le système mis en place à Brandes, sur les chantiers orientaux de l’Ecluse, est à la fois comparable dans sa conception et différent dans sa fonction. Une fois les 10 m d’argile décapés par les lâchers d’eau, les mineurs ont installé deux couloirs boisés. Un cuvelage de planches était maintenu en place par un alignement de poteaux verticaux, doublés du côté où les poussées de terre étaient les plus importantes. Les planches, débitées en rayons, section triangulaire, se superposaient de façon à former une paroi étanche. À la différence du couloir de Saint-Dié, celui-ci était couvert. Des poutres horizontales, assemblées par tenons/mortaises aux poteaux verticaux, servaient de cadre à un toit fait de planches mises à plat. Le couloir ainsi construit mesurait 0m80 de large et était conservé sur environ 10 m de longueur. La seconde particularité était la hauteur - 0m80 à 1m25 - qui ne permettait pas aux hommes de circuler à l’intérieur. La fonction de cet aménagement était de protéger les entrées de mine des éboulements de terrains consécutifs au creusement dans l’argile sur une telle profondeur.

 

2.6. La gestion des stérile

 

Les mineurs stockaient une grande partie des roches encaissantes sous terre, en formant de véritables murs contre les parois rocheuses, en les empilant sur les planchers et en comblant d’anciens chantiers abandonnés. Seuls les blocs minéralisés étaient remontés à la surface. La gangue stérile était alors rejetée après un tri et formait des haldes. En 1925, les déchets présents en surface sur le plateau étaient estimés à 900 000 tonnes (la densité de la baryte est de 4,4).

 

2.7. L’exhaure

 

Les actes d’un procès, de 1321 à 1327, l’attestent, la mine de Brande cesse son activité pour cause d’inondation8. Des travaux ont été commandités par le Dauphin afin de …reyam facere et crosos ipsium eccolare… À cette occasion, on voit intervenir le dominus praefectus dictae Argentariae ou préfet de la mine. Le contrat est de 900 livres. L’entrepreneur reçoit une provision de 500 livres, mais ne parvient pas à mener sa tâche à bien.

L’étude archéologique confirme que les galeries de mine sont sans cesse inondées. Pour les chantiers situés en contrebas du rocher Saint-Nicolas (à l'ouest du plateau), la gîtologie a permis de retarder les effets des venues d’eau puisque les travaux s’étagent le long d'un filon sub-vertical sur près de 200 m de dénivelé et communiquent entre eux ; tout naturellement, les eaux percolaient vers la galerie la plus basse qui faisait office de galerie d’exhaure et de circulation puisqu’elle était équipée d’une voie pour les traîneaux. Au lac Blanc (2600 m d’altitude), une véritable galerie d’exhaure a été creusée par les mineurs à la base des chantiers d’exploitation. Malgré ces aménagements, la mine est noyée et l’important effort financier consenti par le Dauphin ne permet pas de reprendre l’activité.

 

2.8. L’éclairage

 

Les lampes étaient en fer et brûlaient du suif. Elles étaient munies de tiges terminées par un crochet qui permettait de les suspendre à la moindre aspérité de la roche, ce qui rendait inutile le creusement de niches. Une baguette était encore en place, coincée entre deux parois d’un front de taille ; le mineur y accrochait sa lampe et pouvait ainsi éclairer son plan de travail. On ignore la forme exacte de la lampe, seule une tige a été retrouvée, mais elle devait être très proche du modèle utilisé par les mineurs de la Rouge Myne de Sainct Nicolas (Vosges) en 1529 (Brugerolles et al., 1992).

 

2.9. L’aération

 

La profondeur des travaux, ajoutée à un abattage par le feu, nécessitait une bonne aération. L’étagement des chantiers, les ouvertures au jour à différents niveaux facilitaient un courant d’air naturel toutefois insuffisant, car on observe des encroûtements de suie, preuve d’une mauvaise ventilation. Aucun dispositif de ventilation artificielle n’a été retrouvé.

 

3. Les forges minières

 

L’outillage du mineur devait être entretenu quotidiennement pour conserver son efficacité. Le forgeron de mine occupe donc une place stratégique dans l’entreprise et son savoir-faire est indiscutable (soudures fer/acier parfaites). Dans son ouvrage De la pirotechnia, le signor V. Biringuccio préconise de construire la forge avant même de débuter les travaux miniers (Biringuccio, 1540).

Quatre forges ont été mises au jour, proches des principaux chantiers d’extraction. Toutes sont organisées selon un même modèle dénotant une standardisation de ces ateliers. Le foyer de forge est surélevé par un bâti en pierres, en face se trouve le bassin de trempe ; entre le bassin et le foyer, le trou du billot d’enclume est environné de battitures. Des trous de piquets marquent au sol l’emplacement du bâti du soufflet et indiquent une soufflerie latérale au foyer. Jouxtant le foyer de forge, un caisson de pierres contenait une argile fine exempte de toute pollution. L’hypothèse est que cette argile servait au moment des soudures fer/fer ou fer/acier (Bailly-Maître, 2001a).

L’étude métallographique d’un burin minier a montré que cet outil était formé de quatre bandes d’acier soudées à la forge ; chaque élément ayant des teneurs en carbone différentes, il s’agit très probablement d‘acier provenant du recyclage d’outils usagés. La qualité des soudures atteste la grande compétence des techniciens. On peut, cependant, se poser la question de la résistance d'outils en acier sous les chocs répétés des masses ....

Deux pinces de forgeron ont été retrouvées  et plus de trois tonnes de scories, principalement des culots de foyers de forges, attendent d’être étudiées.

Au total, l’entreprise comptait au moins six forges qui fonctionnaient en même temps (deux n’ont pas été fouillées). Cela tient à l’éloignement de certains chantiers et à l’ampleur des réseaux miniers. Il faut donc imaginer que la population comptait plusieurs forgerons spécialisés.

 

4. Le traitement du minerai ou minéralurgie

 

Seules trois étapes - concassage, broyage, lavage - étaient pratiquées à Brandes. La métallurgie se déroulait ailleurs, mais des essais du minerai ont été pratiqués sur place.

 

La fouille archéologique a montré que les ateliers étaient dissociés des habitations et regroupés en quartiers. Les minéralurgistes exerçaient leur métier dans des ateliers spécialisés dans une de ces trois opérations. Ils ne pouvaient abriter que deux à trois ouvriers. On peut, par conséquent, parler de spécialisation du travail, mais en petites unités.

 

La baryte est très friable. Le concassage se faisait dans des mortiers, simples pierres excavées en grès houiller, à l’aide de percuteurs en pierre façonnée (fig.10). Le plus souvent, le concassage suffisait à éliminer l’essentiel de la baryte. Les ouvriers devaient travailler assis au sol, le mortier entre les jambes.

 

Le broyage se faisait à l’aide de meules actionnées par l’énergie hydraulique. L’agglomération se termine, sur son flanc occidental, par une vaste canalisation au tracé sinusoïdal ; elle reçoit, dans sa section avale, les eaux d’une seconde canalisation. La jonction se fait au niveau d’un petit bassin de rétention qui devait permettre de réguler les débits. À partir de ce bassin, l’eau se séparait en deux chenaux, de part et d’autre d’un terre-plein central, pour se rejoindre ensuite à l’aval du dispositif. Plus de 130 éclats ou fragments de meules y ont été retrouvés, confirmant les témoignages anciens qui situaient dans cette canalisation des meules baignant encore dans l’eau, parfois par paire (Müller, 1899, Müller, 1901). Par ailleurs, plusieurs meules entières ou à l’état d’ébauche ont été retrouvées sur le site. Elles étaient façonnées sur place, dans des blocs erratiques de grès houiller. Elles ont un diamètre moyen de 80 cm et une épaisseur de 20 à 30 cm. La surface est rayonnée du centre vers l’extérieur et des stries concentriques marquent la surface de sillons allant en s’amincissant de l’extérieur vers l’intérieur. Toutes sont du même type, certaines ayant un emplacement pour l’anille, d’autres non (fig.11). De nombreuses questions restent posées à propos du broyage : comment l’énergie hydraulique était-elle transmise aux meules ? que broyait-on alors que la baryte est si friable ? à quel moment du processus de traitement intervenait le broyage ? (Minvielle, Bailly-Maître, 2011)

 

Le lavage du minerai est une étape essentielle dans la chaine opératoire. Le quartier occidental du village est entièrement occupé par des aménagements hydrauliques et des bassins de lavage du minerai, s’étageant sur plusieurs terrasses. Au total, 34 bassins ont été mis au jour. Certains sont inclus à l’intérieur d’un atelier, mais la majorité est en aire ouverte. Ils appartiennent à trois types – ovale, quadrangulaire, rond – chacun ayant des caractéristiques récurrentes. Tous étaient entièrement comblés de sables de baryte (fig.12). Une étude sédimentologique a été menée sur quatre structures, montrant un usage différent selon le modèle. Les bassins ovales ou allongés devaient servir de réceptacle aux sables stériles glissant le long d’une planche recouverte d’un tissus, selon le modèle illustré par G. Agricola (sluice)9.

 

5. L’essai du minerai

 

Le minerai en poudre était descendu dans la vallée à dos de mulets qui, à la remontée, apportaient le combustible (bois et charbon de bois). Cependant, des essais de minerai étaient pratiqués sur place. L’enquête de 133910, évoque un four dont le loyer est de 100 marcs d’argent. L’importance de la somme et la place du fourneau dans le texte, associé aux revenus miniers, indiquent un four d’essai du minerai. Les prospections géophysiques n’ont pas permis de le localiser, mais un lingot de plomb d’œuvre a été retrouvé dans un atelier du plateau. Soumis à une analyse élémentaire par Particule Induces X ray Emission (PIXE) sur l'accélérateur AGLAE11, les composantes majeures en % masse sont : Pb: 95,6 - Cu: 3,2 - Mo: 0,02 -Ag: 0,08 -Sb: 1,1. Il s'agit donc de plomb ouvré à partir duquel des prélèvements ont été faits pour faire l'essai proprement dit. Ce lingot a dû être préparé dans ce but.

 

Conclusion

 

Une décennie à étudier les structures liées à l’habitat (fortification, église, cimetière, habitations), une autre consacrée aux chantiers miniers et une troisième centrée sur les aménagements hydrauliques, le travail porte actuellement sur les structures industrielles liées à l’usage de l’eau, principalement les bassins de lavage en batterie qui occupent l’entrée dans l’agglomération, formant un faubourg industriel. Nul doute que la fouille de ces bassins, leur typologie, l’étude sédimentologique qui est faite à partir des sables stériles apportent des informations inédites sur l’étape d’enrichissement du minerai.

 

 

Bibliographie

 

Bailly-Maître M.-Ch., Simonel B., 1996, “Travail et milieu. Incidences sur une population au Moyen Âge”, L'Identité des populations archéologiques, XVIe Rencontres Internationales d'Archéologie et d'Histoire d'Antibes,1995, éditions APDCA, Sophia Antipolis, 1996, 211-244

 

Bailly-Maître M.-Ch., 2001, « Forge villageoise, forge ouvrière: étude comparée » , XIXe Journées Internationales de Flarans L’artisan au village dans l’Europe médiévale et moderne, Flarans, 1997, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2001a, 203-218

 

Bailly-Maître M.-Ch., 2002, L'Argent. Du minerai au pouvoir dans la France médiévale , coll. Espaces médiévaux, Picard, Paris, 211 p.

 

Bailly-Maître M.-Ch., 2008, Une aventure minière : Huez et l’argent au Moyen Âge - L’argenteria de brandis, coll. Musée d’Huez et de l’Oisans, n°8, 102 p.

 

Biringuccio V., 1540, De la pirotecnia, Venise

 

Brugerolles H. , Bari H., Benoit P., Fluck P., H. Schoen H., 1992, « La mine mode d’emploi », Découvertes Gallimard album, Paris

 

Minvielle N;, Bailly-Maître M.-Ch., 2011: « Ore grinding in the middle ages : the exemple of Brandes-en-Oisans (France, Isère) », in WILLIAMS D., PEACOCK D. (éd.) Bread for the people. The Archaeology of Mills and Milling, (actes coll. Rome, nov. 2009), (BAR S2274), p.217-230

 

Muller H., 1901 « Contribution à l'histoire de la paroisse et des mines abandonnées de Brandes-en-Oisans », A.F.A.S., 30e session, Ajaccio, p. 1133-1155.

 

Pierre F., 2008, “Les mines de La Croix d’après le graduel de Saint-Dié: réalité ou décor?”, f°338, Art de l’enluminure, n°26, p.62-67.

 

 

1 A.D.38 B2662

2 A.D.38 B3333

3 Ibidem

4 A.D.38 - B3120 : enquête du Dauphin en vue de la cession du Dauphiné au Saint-Siège, 1339

5 Laboratoire Archéolabs

6 Ibidem

7 Datation Archéolabs ref. ARC93/R1491C: Âge brut caliber 555+/-50 BP soit 1295 -1375 cal AD (à 53.9%)

8 A.D.38 B 3333, f°5

9Christophe Marconnet de la société Arkémine.

10 A.D.I. B 3120, f°62 Enquête delphinale de 1339 en vue du Transport du Dauphiné.

11 David Bourgarit, du C2RMF de Paris.







Date de création : 11.01.2013 @ 3:48 PM
Dernière modification : 11.01.2013 @ 3:51 PM
Catégorie : IXe Agoras


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