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IXe Agoras - Anne Emilie Pépy : Monachisme et économie : La Grande Chartreuse...
 Monachisme et économie :
la Grande Chartreuse et la mise en valeur d'un territoire montagnard, XVI
e-XVIIIe siècles

 

Emilie-Anne Pépy

LARHRA / ENS LYON

 

A l’époque moderne, le terme même de Grande Chartreuse fait surgir dans les esprits des images de pénitence, de retraite au cœur de montagnes inhospitalières. Même les philosophes les plus caustiques du XVIIIe siècle rendent hommage à ces moines solitaires, qui vivent dans le silence et l'ascèse la plus rude, reclus à l'intérieur des limites de leur désert1. Le désert est une des institutions originales de la règle de saint Bruno ; il s'agit d'un espace tampon qui isole les solitaires du reste du monde (l'accès est interdit aux femmes et aux hommes armés, symboles de concupiscence et de violence) et qui contribue à produire les ressources destinées à faire vivre chichement une petite communauté religieuse.


En dépit du maintien d'une spiritualité austère, cette économie monastique se révèle particulièrement florissante aux XVIIe et XVIIIe siècle2. Une success story que traduisent les inventaires réclamés par les administrations de l’époque révolutionnaire, chargées d’évaluer les biens d’Eglise nationalisés. La fortune des chartreux est d’abord foncière, et surtout forestière, puisqu'ils sont à la tête d’un patrimoine arboré comptant environ 7 645 hectares, alors que les fonds de valeur, situés plutôt en plaine, se résument à une quarantaine d’hectares. La moitié des revenus du monastère lui vient de l’exploitation et de la mise en valeur de son territoire : activités métallurgiques, revenus forestiers, rente seigneuriale et rente foncière. Le restant provient des bénéfices que rapportent les placements de capitaux ; le revenu des pensions se monte à quelques 450 000 livres annuels (soit l'équivalent de la rente annuelle d'un prince du sang).

Paradoxalement, l’origine indirecte de cette prospérité économique est à rechercher dans la réaffirmation de la vocation spirituelle cartusienne, sous l’impulsion de la réforme tridentine. Durant les dernières décennies du XVIe siècle, les supérieurs de l’ordre des chartreux prennent la décision d’augmenter le nombre de novices, et de former ainsi à la Grande Chartreuse les futurs « cadres » de l’ordre, qui seront chargés de faire appliquer dans toute sa rigueur le propositum de saint Bruno, partout où la rigueur de l’époque avait engendré du laisser aller.

Mais en cette fin de siècle, le chef d’ordre a-t-il vraiment les moyens de son ambition ? La prise de position pro-ligueuse des chartreux a échoué, ils sont contraints de faire amende honorable et de se soumettre à Henri IV pour éviter des représailles sur leur temporel. La Grande Chartreuse a été pillée et incendiée par des bandes protestantes en 1562 ; en 1592 et en 1611 surviennent deux nouveaux incendies nécessitant réparations et reconstructions. Or bien des maisons de l’ordre, ruinées par les guerres de religion, ne peuvent être mises à contribution pour contribuer à l’effort financier. Dans ce contexte difficile, bouleverser les équilibres traditionnels, fondés sur une économie pastorale autarcique, pour nourrir ne serait-ce qu’une trentaine d’hommes supplémentaires dans ce « désert » de montagne, s’avère problématique.

Pour les équipes dirigeantes des premières décennies du XVIIe siècle, le défi est double. Il s’agit de poursuivre une politique ambitieuse de formation des novices, tout en mettant en place des stratégies de développement économique visant à garantir une relative autosuffisance économique, surtout en matière d’approvisionnement.

La première solution retenue consiste à accroître le montant de la rente seigneuriale, en multipliant les acquisitions de terres et seigneuries dans le voisinage immédiat du désert. Tout au long du XVIIe siècle, le territoire des chartreux s'agrandit en direction de la plaine de Saint-Laurent-du-Pont, par l'intégration de biens dont des familles nobles de robe ou d'épée se défont dans le cadre de règlements successoraux, ou parce qu'elles se sont endettées auprès du monastère.

 


Doc 1 : L’emprise seigneuriale de la Grande Chartreuse en 1710 : les prolongements du désert (tracé jaune).




Au tournant des années 1650-1660, l'idée de mettre en exploitation le formidable patrimoine forestier du désert fait son chemin. Jusque là réservés à la consommation domestique de la Grande Chartreuse et aux usagers locaux, ces bois commencent à intéresser les fournisseurs de la Marine, qui relaient le dessein de Colbert de fournir à la monarchie une flotte capable de rivaliser avec les Hollandais et les Anglais. Les premières expériences d'adjudication tournent au désavantage des chartreux, qui acceptent de céder des coupes, voire même des terres pour des sommes dérisoires par rapport à la valeur marchande de la ressource. S'ensuit durant les décennies suivantes (1670-1690) une sérieuse reprise en main du secteur forestier, fondée sur une montée en compétence technique, et une appropriation juridique des versants boisés, dont les chartreux s'assurent le monopole en évinçant les usagers des communautés montagnardes voisines.

Les années 1660-1680 sont marquées par une collaboration étroite avec un affairiste proche du clan Colbert, Samuel Daliès de La Tour, nouveau converti soucieux de témoigner de son attachement à l'Eglise catholique3. Celui-ci convainc les chartreux de diversifier leurs activités, en joignant à l'exploitation forestière le développement de leur activité métallurgique à un stade véritablement industriel. Depuis le Moyen Age, de nombreuses chartreuses produisaient les métaux nécessaires à leur usage domestique. En Dauphiné, les chartreux bénéficiaient de la proximité de mines, comme Bovinant aux limites du désert, et surtout Allevard. Daliès de La Tour encourage la modernisation des équipements cartusiens : les maisons de Bouvante et Saint-Hugon construisent des hauts-fourneaux en 1673 et 1677, la Grande Chartreuse suit le mouvement en 1682 avec la construction du fourneau de Fourvoirie, qui alimente deux martinets sur le Guiers-Mort. En finalisant l'acquisition de la seigneurie d'Entremont à la fin de la décennie 1690, les chartreux mettent la main sur un autre fourneau et un martinet sur le Guiers-Vif. Les fers produits sont destinés à la fabrique d'ancres de Vienne et à la fabrique de mousquets de Saint-Etienne. Quant au bois des chartreux, il continue d'alimenter les arsenaux du Levant. En 1680 par exemple, sur les 192 mâts du Dauphiné reçus à Toulon, 120 viennent de la Grande Chartreuse. Les partenariats sont étendus aux rames de galères et aux piques. Ces activités se révèlent particulièrement lucratives : même lorsque le cours du fer est bas, les chartreux se ménagent quelques 60 000 livres de bénéfices annuels, sur le montant desquels l'on s'efforce de conserver la plus grande discrétion. Le supérieur des chartreux est alors le redoutable Dom Le Masson, qui s'efforce de mettre en œuvre une véritable réforme du fonctionnement de son monastère, afin de garantir l'exemplarité du mode de vie cartusien dans le contexte des querelles religieuses de la fin du XVIIe siècle4. Ses affaires avec Daliès de La Tour n'ont guère laissé de traces dans les archives ; les contrats sont signés avec des prête-noms, et les bénéfices n'apparaissent pas dans les comptes ordinaires, qui font néanmoins apparaître des réinvestissements importants dans des opérations charitables, comme la création d'hospices.


A la fin du « règne » de Dom Le Masson qui s'éteint en 1703, ce cycle du fer et du bois semble révolu, d'abord en raison de la crise économique et de la forte baisse du cours du métal, ensuite parce que l'autorité royale commence à intervenir pour réguler ce type d'activités.

La collaboration des chartreux avec les milieux d'affaires, dont Daliès de La Tour s'est retiré en 1689, a attiré l'attention des administrations royales, soucieuses de vérifier la qualité de la gestion du patrimoine forestier, et de prévenir le risque de déboisement et d'épuisement de la ressource. Au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, les visites des commissaires des Eaux et Forêts se succèdent sans qu'ils ne trouvent rien à redire au mode de gestion des chartreux. Cependant, au XVIIIe siècle, le temps où les maîtres de forge dauphinois réalisaient d'énormes profits en écoulant du charbon de bois fabriqué à moindre coût dans leurs hauts fourneaux semble révolu. Hantée par le spectre du déboisement, la monarchie intervient au plan règlementaire pour limiter le nombre d'artifices métallurgiques, et pour faire appliquer plus strictement sa politique de protection des forêts. Voyant son activité industrielle réduite à l'emploi d'un seul fourneau à Fourvoirie, qui ne coule que tous les trois ans, la Grande Chartreuse entame un bras de fer avec l'administration des Eaux et Forêts, pour conserver la main sur son domaine forestier, et éviter que des agents du roi ne s'immiscent davantage sur son territoire. Compte tenu du fait que les ressources s'épuisent dans l'aire d'approvisionnement traditionnelle du Levant, la monarchie n'a eu d'autre choix que de relancer l'exploitation des forêts dauphinoises. C'est dans ce contexte qu'en 1727, la Grande Chartreuse parvient à échapper à la juridiction des Eaux et Forêts pour demeurer un fournisseur indépendant de la Marine. Une fois l'aval du ministre obtenu pour la programmation des coupes (qui concernent environ 300 ou 350 arbres chaque année), les chartreux doivent seulement traiter avec un adjudicataire responsable de leur réalisation technique. Or ils n'hésitent pas à revendiquer une position de force par rapport à cet adjudicataire, arguant de leur expérience du terrain et de leurs capacités en tant qu'aménageurs. Ils maîtrisent l'énergie hydraulique de leurs torrents, qui met en mouvement leurs scieries ; ils ont densifié le réseau des chemins donnant accès à leurs bois les plus reculés, et ont accumulé les connaissances pratiques concernant la géologie, l'exposition des arbres aux vents dominants, l'exposition aux risques naturels... Les religieux disposent de leur propre personnel, en la personne de gardes forestiers salariés, qui se distinguent par la longévité de leurs carrières. Ils maîtrisent enfin les outils à la hauteur de leurs ambitions : dès les années 1690, ont été levées des cartes très précises des différents bois du désert, bien avant l'intervention des cartographes mandatés par les Eaux et Forêts dans la décennie 1720.


 


Doc 2 : Archives départementales de l’Isère, 4H267, carte des bois de la Correrie, fin XVIIe siècle.


Néanmoins, les efforts des chartreux pour négocier directement le bois sans passer par un intermédiaire échouent. Alors que l'opinion se fait de plus en plus critique à l'égard des ordres religieux, accusés d'accaparer les richesses du royaume au profit d'oisifs improductifs, il n'est pas question pour la monarchie de laisser des gens de mainmorte se lancer dans des entreprises industrielles d'envergure.

En outre, l'argent ne fait pas défaut aux chartreux, loin s'en faut. Le cycle financier s'est substitué au cycle du fer et du bois : les religieux ont en effet réinvesti les profits dans le prêt. La Grande Chartreuse tient lieu de banque locale pour les populations du massif, qui généralement contractent des obligations pour de petites sommes dont le remboursement peut courir sur plusieurs générations ; le crédit est alors un symptôme du lien de patronage qui unit le monastère à de nombreuses familles de Chartreuse5. Les capitaux avancés aux chartreuses en difficulté, à des maisons appartenant à d'autres ordres religieux, mais aussi à des corps de métiers, à des institutions, etc., sont en revanche nettement plus importants et remboursés sous forme de pensions annuelles. Il faut remarquer que les chartreux ont toujours privilégié la sécurité dans leurs investissements, ce qui leur vaut d'être épargnés par la banqueroute de Law. Ils n'ont jamais effectué de placements dans des sociétés à capitaux comme la Compagnie des Indes, et ils ont semble-t-il cherché à privilégier les investissements charitables, par exemple réduire les dettes de l’Hôtel-Dieu de Marseille (1766), ou secourir les victimes d’une épizootie en Languedoc (1778).


Si, dans les représentations des touristes et des pèlerins, la Grande Chartreuse est avant tout une montagne sacrée, dans les pratiques il s'agit d'un véritable espace protoindustriel6. Le nombre de travailleurs à l'intérieur des limites du désert varie entre 300 et 500 hommes : environ 150 domestiques qui s'occupent des transports, des ateliers monastiques et supervisent les activités agro-pastorales, mais également des manœuvres en nombre variable en fonction des besoins immédiats, les ouvriers du fer (une grosse soixantaine d'hommes dans la fabrique de Fourvoirie), et les forestiers et charbonniers. Ces trois dernières catégories sont les plus mobiles : les ouvriers du fer sont issus des vallées alpines spécialisées dans ce type d'activités (Belledonne, les vallées savoyardes, le Piémont). A Fourvoirie est implanté un « hameau des charbonniers », à l'extérieur des limites du désert, qui ne sont pas uniquement des hommes seuls : certains sont établis en ménage et ont des enfants (parfois victimes d'accidents mortels, ils apparaissent dans les registres de décès du monastère). On peut raisonnablement considérer que la Grande Chartreuse salarie 5% des hommes des communautés villageoises voisines. Pourtant, la plupart des écrits de voyage des XVIIe et XVIIIe siècles omettent systématiquement ces réalités laborieuses, pour n'évoquer que les parages immédiats du couvent, qui cristallisent une panoplie imaginaire fondée sur la dimension religieuse des lieux, associée aux élans du romantisme naissant. Ces récits suivent généralement une progression identique : ils évoquent le franchissement des portes du désert et la découverte d’un espace montagnard redoutable, puis la visite du monastère en lui-même où l’on prend toute la mesure de la rigueur de la vocation cartusienne, avec parfois un détour du côté des chapelles du désert, lieu de mémoire des origines cartusiennes, et enfin la descente et le retour au monde. Il faut en tout cas attendre le XVIIIe siècle pour que quelques voyageurs, adoptant le point de vue plus global du géographe, rendent compte du développement économique du territoire de la Grande Chartreuse7.






1 Bernard Beugnot, Le discours de la retraite au XVIIe siècle. Loin du monde et du bruit, Paris, Presses Universitaires de France, 1996.

2 Emilie-Anne Pépy, Le territoire de la Grande Chartreuse du XVIe au XVIIIe siècle. La montagne des solitaires, Grenoble, PUG, à paraître en 2011.


3 Daniel Dessert, Une dynastie protestante de financiers sous Louis XIV, Paris, Perrin, 2005.

4 Robert Bindel, Pierre-Aelred Henel (dir.), Dom Innocent Le Masson, chartreux méconnu, Noyonnais oublié. Actes du colloque de Noyon des 8-11 mai 2003, Analecta Cartusiana, Salzburg, 2007.

5 Laurence Fontaine, L’économie morale. Pauvreté, crédit, confiance dans l’Europe préindustrielle. Paris, Gallimard essai, 2008.

6 Pierre Léon, Naissance de la grande industrie en Dauphiné : fin du XVIIe siècle – 1869, Paris, Presses Universitaires de France, 1954, 2 vol.

7 Par exemple, le touriste anglais John Breval rend compte de son expérience en ces termes : « La Grande Chartreuse (le premier monastère de cet ordre en Europe) est implanté un peu à l’écart entre Chamberri (sic) et Beauvoisin, et c’est un lieu dont aucun honnête homme ne voudrait omettre la visite, malgré la pénibilité et la difficulté du chemin qui y monte. Nous y avons été reçus deux jours durant avec une grande humanité, au milieu des airs, si je puis dire, tant il est difficile d’imaginer une localisation plus exposée que celle que le fondateur saint Bruno avait choisie pour ses moines. L’abondance dans laquelle ils vivent, bien que faisant perpétuellement maigre, n’est d’un autre côté pas moins étonnante que le fait qu’ils soient approvisionnés de manière ininterrompue, recevant les plus délicieux poissons de tous les lacs et rivières de la région, ainsi que des vins succulents. Il y a là une fabrique de grande taille, avec des revenus tout aussi conséquents, car à l’intérieur de la clôture, qui est le territoire exclusif des moines, ils n’emploient pas moins de 4 à 500 ouvriers du fer et gens d’affaires de toute sorte pour le service de leur communauté. »

John Durant Breval, Remarks on several parts of Europe, relating chiefly to their antiquities and history : collected upon the spot in several tours since the year 1723 ans illustrated by upwards of forty copper plates, from original drawings, by John Breval, Londres, H.Lintot, 1738, vol.1, p.292-293.

 


Date de création : 16.05.2012 @ 8:18 PM
Dernière modification : 16.05.2012 @ 8:18 PM
Catégorie : IXe Agoras


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