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50 ans après les accords d'Evian - Les combattants français vus par l'ALN (1954-1962)
 Colloque EVIAN - 17-18 mars 2012

LES COMBATTANTS Français VUS PAR L’ALN (1954-1962)

Madame  Dalila Aït-el-Djoudi
chercheur associé, CHERPA (IEP d’Aix-En-Provence)
auteur d’une thèse de doctorat en décembre 2004, « L’image des combattants français vue par l’ALN » , sous la direction du professeur J.C. Jauffret, 

 
:
guerre-algerie-aln.jpg

Madame  Dalila Aït-el-Djoudi a publié :  "La guerre d’Algérie vue par l’ALN" – 1954-1962 
L’armée française sous le regard des combattants algériens
 

éd. Autrement, coll. Mémoires/Histoire N° 128, 243 p, Février 2007
Et une interview intéressante pour mieux connaître le parcours de D. Aït el Djoudi : http://www.djazairess.com/fr/elwatan/83879


 

 

 

Au moment où il est question du cinquantenaire de l‘indépendance de l‘Algérie, dans la mesure où les projets de traité franco-algérien n‘aboutissent pas, on constate que 50 ans après la fin des combats, la sérénité ne s’impose toujours pas comme en témoigne les manifestations des groupes organisés qui défendent telle ou telle mémoire et qui s‘opposent à l‘organisation de colloques comme dans les villes de Nice et Nîmes en février et mars 2012.

Cette réflexion sur l‘ALN, sujet d‘étude longtemps marginaliser consiste a faire sortir de l’ombre « l’ennemi invisible ». Comment pouvait-on étudier en France l’histoire de l’ALN alors que la reconnaissance officielle de la guerre n’eu lieu qu’en 1999. Avant cette date, le statut de combattant n’était pas reconnu à celui qui fut l’adversaire du soldat français pendant la guerre d’Algérie. Les combattants de l’ALN ont longtemps été qualifié de « rebelle », de « HLL » ou de « fellagha », y compris dans les écrits d’historiens (colloque Montpellier 2000, Mohammed Harbi). La prise en compte de cette reconnaissance permet une fusion des regards afin de montrer cette guerre à hauteur d’hommes. Parmi les nombreux témoignages recueillis, je voudrais citer celui d’un personnage mémorable rencontré au début de mes recherches. Il s’agit d’André Mandouze qui au cours d’une discussion détermina ce qui fut ensuite le fil rouge de mes travaux « Dans quelle perspective d’une guerre révolutionnaire s’inscrit ce que les combattants de l’ALN pensent de l’armée française ? ».

La guerre d’Algérie ne permet pas de proposer un aspect unitaire concernant le regard des combattants français. La diversité des expériences vécues, la diversité des lieux défie tout manichéisme. Mon travail concerne surtout les wilaya III et IV, des études comparatives entre toutes les wilayas ont été menées par Gilbert Meynier.(Diaporama 2 cartes)

À travers la vision d'un ennemi, ce sont les raisons, les sentiments profonds qui animent les combattants de l'ALN qu'il fallait de déceler. Les archives et les témoignages émanant de l’ALN m’ont permis de découvrir comment l'ALN voyait son adversaire, mais aussi comment elle voulait qu'il soit vu par l'opinion international car les représentations du combattant français sont en corrélation évidente avec les discours politiques de l’ALN. D'une part elles reflètent un certain état des mentalités, mais surtout, elles sont dans la lutte un moyen privilégié de propagande.

La confrontation de l’ALN face à l’armée française peut être abordée sous plusieurs angles de vue et niveaux de perception. Il s’agit donc de faire des choix. Dans cette perspective, j’aborderai ici trois thèmes.

Tout d’abord je définirai le concept d’ennemi et la manière dont est construite l‘image de l‘adversaire, dans cette guerre qui met les combattants français face à un conflit de devoirs, forme très courante du cas de conscience, qui résulte d'une impossibilité de satisfaire à une exigence morale sans en violer une autre. Ensuite, le pragmatisme de l’ALN face aux actions de son adversaire caractérisera la typologie du regard de l’ALN. Les figures de l’autre se dessinent à l'image du prosaïsme des revendications et de la propagande officielle. Cette vision constitue aussi des empreintes, ancrées dans les paysages mentaux. Enfin, l’un des aspects souvent occulté de cette confrontation entre les combattants français et algériens concerne la spécificité des prisonniers. Spécificité mise en avant par Ali Haroun lors du colloque de Nîmes sur le FLN en France la semaine dernière.

I / Le concept d’ennemi

Dans la représentation de l’Autre par l’ALN, il faut faire une synthèse entre d’une part, l’élaboration intellectuelle, la conception rationnelle et, d’autre part, la vision du nationalisme populaire. Et c’est là que réside la différence entre la conception politique qui reste une construction théorique et la conception culturelle des masses.

La perception de l’adversaire est donc liée à la manière dont la guerre est pensée et menée. C’est ce que nous analyseront dans une première partie à travers l’étude du concept « d’ennemi ». Néanmoins, dans le cas de la guerre d'Algérie où s'affrontent plusieurs partis, le concept n'est pas tout à fait clair. Le concept d'ennemi s'inscrit au-delà de la représentation de l'adversaire que combat l'ALN, il est aussi une entité culturelle, où dirigeants et combattants constituent une menace vécue.

L'ennemi a une double représentation. Il s'agit à la fois de l'ennemi intérieur et de l'ennemi extérieur. Ainsi, selon le contexte, l'ennemi intérieur est représenté par des figures différentes. Pour les militaires français, l'ennemi n'a pas de visage précis ou plutôt peut en prendre une multitude. La difficulté à désigner l'ennemi pour les Français réside dans le fait que les militaires ne sont pas les seuls impliqués dans ce conflit puisqu’il s’étend entre deux communautés civiles. Pour l’ALN, l'ennemi est essentiellement exogène et associé à un ennemi extérieur à la communauté. L'ennemi est reconnu comme un égal, puisque l'ALN envisage avec lui des engagements cherchant à régler le conflit. La reconnaissance de cet ennemi, le fait d'admettre son existence, apparaît comme un préalable à la paix. L'ennemi présent dans l'esprit des algériens est d'abord l'ennemi extérieur, celui qui apparaît à travers l'image du soldat de l'armée française, mais il s'agit aussi du colon. La figure de l'ennemi n'est pas seulement représentée par le soldat, mais s'est transposée au monde politique où elle a pris une forme plus complexe et plus diffuse. Ainsi, l'ennemi clairement défini peut prendre plusieurs visages.

Le sentiment d'altérité découle de l'expérience de la colonisation. Ce sentiment reçoit une partie de sa force et de ses caractères du sentiment anti-colonial. C'est à ce refus, à ce rejet du système colonial qu'il convient de rattacher la représentation de l'adversaire. De ce fait, l'image de l'autre ne révèle pas seulement une désignation de l'adversaire mais il s'agit également de la révélation de la nature oppressive du système défendu par l'autre.

Les combattants de l’ALN connaissent d’avantage les combattants français que ceux-ci ne les connaissent. En effet, en Algérie les combattants français sont confrontés à la guérilla et se méfient en permanence de l’autre. Pour eux l’ «Arabe» est d’avantage une construction de l’imaginaire. Ils ont souvent une vision qui corresponds aux schémas réducteurs du colonialisme. Cette perception fait également référence aux images stéréotypées attribuées à l’« indigène ». D’un côté les combattants français combinent les stéréotypes avec leur observation. De l’autre les combattants ont une vision différente de leur adversaire dans la mesure où ils ne se limitent pas à un imaginaire mais ont souvent des références qui correspondent à la réalité qu’ils ont observé et connu. L’armée française n’est pas une inconnue pour bon nombre d’Algériens qui l’ont cotoyé. On voit à travers cette expérience que ce ne sont pas des combattants que tout oppose. Mais dans l’armée française il y a toujours une suspicion à leur égard. Cela apparait à travers les notes de l’Etat major qui ont pour titre « Conduite à tenir envers les FMA », « Vexation imposées aux FMA  . (diaporama extrait)

Durant la guerre de libération l'ALN ne manque pas d'interpeller les combattants français sur ce passé proche par l'intermédiaire de tracts. Pour les nationalistes algériens, dans cette guerre, les Oradours sont légions. (Diaporama tract-dessin). Le dessin-tract est utilisé afin de représenter symboliquement le sentiment de l'ALN qui suggère également une comparaison entre résistance française et résistance algérienne à travers le titre : Français, ne faites pas ce que vous ne vouliez pas qu'on vous fît1.

Diaporama extrait ci-dessous

Soldat Français

Tu as flétri l'attitude des SS en France et tu agis exactement comme eux en Algérie. Tu as frémi d'indignation aux récits des crimes et atrocités commis à Oradour- sur-Glane, mais combien d'Oradour tu as fait en Algérie ? Tu sais pourtant très bien que les crimes se paient2.

Pour ces adversaires qui sont des enfants de la guerre le plus pénible résidait dans cette apparente inversion des rôles : ressembler davantage au soldat allemand qu’au partisan. La cohabitation forcée des habitants avec l’occupant est un autre trait de distinction. Ces rapprochements ont pour objectif de mieux faire ressentir à l’adversaire l’humiliation vécue et la peur engendrée pas cette présence militaire.

 

 

Source : SHAT, 1H2588

À l'occasion de cette quête, j’ai remarqué l'importance accordée par certains au fait que les adversaires avaient été des enfants de la guerre. De même les massacres de population du 8 mai 1945 et la défaite de Dien Bien Phu ont des répercussions profondes dans l’esprit de ceux qui s’engagent au sein de l’ALN.

S'il n'y a pas un « modèle » de combattant français, il y a des pratiques et des empreintes différentes, ancrées dans les paysages mentaux. Pour définir et apprécier ces représentations, il nous faut distinguer dans une deuxième partie, les différentes images de l’autre et les enjeux qu’elle implique.

II / TYPOLOGIE DES VISAGES DE L’AUTRE

La vision de l’ALN présente certaines particularités puisque le combattant français n’apparait pas seulement comme l’ennemi à abattre mais également comme l’allié d’hier qu’il faut tenter de rallier à la cause qui semble la plus juste pour les nationalistes algériens. L’ALN pose un cas de conscience chez les appelés à qui l’armée doit enseigner qui ils défendent et contre qui ils se battent. L’ALN tente de susciter la crainte par des menaces en évoquant sur des tracts la mort inutile des combattants.

L’image du combattants français varie selon les sources en plus des termes génériques (L’ennemi, les Français, l’armée) L’adversaire est alors désigné en fonction de son appartenance à un corps d’armée spécifique.

Une première distinction sépare les appelés de leurs supérieurs hiérarchiques, les appelés apparaissent alors comme des combattants aux mains du pouvoir politique. Pour eux ce sont des jeunes qui ignorent tout du pays dans lequel ils combattent (voir les travaux de Jean Charles Jauffret « Soldat en Algérie« ).

L’ALN compte sur l’impact émotionnel que peut susciter l’image de l’Algérie colonisée aux yeux des jeunes métropolitains. Dans ce cas l’ALN utilise des tracts d’appel à la désertion en évoquant le thème de la quille.

Dans la propagande et l'analyse politique du FLN/ALN, les soldats français ne sont pas directement mis en accusation. Ils se voient attribuer un rôle éminemment passif car ils obéissent aux ordres de la hiérarchie parfois contre leur gré. L'ALN souligne la situation d'assujettissement politique dans laquelle se trouvent les combattants français Cette technique de propagande est destinée au ralliement, car l'ALN sait que les jeunes du contingent s'interrogent effectivement sur leur rôle en Algérie.

Comme ont peut le voir sur les Diaporama des 3 dessins Une mise en scène soigneusement étudiée se déroule alors dans la manière d'aborder les hommes du contingent.

Toutes les mesures prises, tous les événement nouveaux sont considérés par l’appelé en fonction des conséquences éventuelles sur son sort personnel (maintien sous les drapeaux, séparation de la famille, perte de temps professionnel). L’ALN perçoit bien cet état d’esprit, et elle interpelle les appelés sur ces points précis. Par l’intermédiaire de tracts elle encourage à la désertion, donne des conseils précis et rassure les appelés. Les déserteurs considérés comme coupables pour les français apparaissent comme des victimes pour l’ALN.

L'ALN les provoque en leur expliquant qu'ils ne sont pas de simples exécutants, et qu'ils sont capables de réfléchir et de prendre en considération ce qui se passe sous leur yeux , la propagande tente d’amener les soldats à réfléchir en leur montrant que les dirigeants les utilisent puisqu’ils mentent. Dans ce contexte, la construction de l'altérité s'inscrit dans un projet largement politique.

Dans leur description de l’adversaire, les combattants de l’ALN insistent sur la jeunesse des soldats français. Ils dressent le portrait de jeunes gens, « des gamins », « des gosses », des « bleus ». D'après les témoins interrogés, lors des embuscades, certains appelés pleurent ou appellent leur mère. L'ALN nomme son adversaire : « des soldats femmes », « des soldats parfumés ». La féminité des soldats français semble être un thème récurrent de la contre-propagande défaitiste.

L'ALN s'adresse parfois aux combattants français sur le ton de la dérision. (Voir le Diaporama Fellagha et réponse ALN) Nombreux sont les Algériens qui rendent hommage à des éléments du contingent pour leur comportement humain, parfois complice avec les nationalistes. Par exemple Rachid Adjaoud ancien secrétaire d’Amirouche m’expliquait lors d’un entretien que lorsque les unités françaises se comportaient dignement il n’y avait pas de représailles. Si il y avait des exactions commises, l’ALN répondait par la violence. Des formes de fraternisation ont donc exister.

D’autres différences séparent les combattants français sous l’uniforme, ils sont distingués par les actions ou les exactions qu’ils mènent; ce sont les SAS et les Paras.

Lorsqu’il s’agit d’évoquer les SAS, les combattants de l’ALN utilisent une expression récurrente : « Une main de fer dans un gant de velours ». Lors d’un entretien avec le commandant Faddal, dit Si H’immi,(Diaporama photo) l’efficacité des keppis bleus est reconnue « La SAS avait un rôle de renseignement et de soi-disant défense des civiles. Son action psychologique et politique était dangereuse pour nous »

L’ALN multiplie les mise en garde contre le mensonge et l’hypocrisie que l’ennemi utilise. Elle dénonce les différentes ruses militaires pour tromper les populations. Ainsi, l’assistance médicale est remise en cause : « Ils utilisent des produits empoisonnés », accusations portées par Abane Ramdane et reprise par la propagande. Il y a des Directives précises intitulées « Lutte contre la SAS ». Une circulaire du conseil de la wilaya IV datant de juin 1957 invite tous les commissaires politiques à redoubler d’ardeur pour combattre la propagande des SAS.

Les paras sont dès le début de la guerre présentés comme des troupes d’élite et sont érigés en modèle de l’armée française. Le nom des paras est associé aux opérations les plus importantes de la guerre. Ils sont à l’origine des arrestations les plus marquantes qui font l’objet de dénonciation auprès de l’opinion publique comme celle de Maurice Audin, Henri Alleg. Désignés par l’ALN par le terme de « bourreaux verts », ils sont aussi décrit comme des simples d’esprit. Leur origine de recrutement est jugée peu recommandable, ils sont désignés comme « des évadés de prison de différents pays, intitulés légionnaires décorés d’un béret vert, rouge, bleu ou noir.

Ils sont également à l’origine de la bleuite puisque le succès des « bleus de chauffe«  dans la casbah est exploité dès l‘automne 1957 dans le cadre d‘une vaste opération psychologique (restée sous le nom de bleuite). Les paras se distinguent Surtout par leurs méthodes après la bataille d'Alger qui marque la défaite morale de la France sur le plan de l'opinion publique internationale en raison des moyens employés par les forces armées de la République. La présence des paras dans la wilaya III, renvoie souvent à la mort du colonel Amirouche, le 29 mars 1959, tué avec Si Haouès par les paras du colonel Ducasse lors d’un accrochage près de Bou Saada. Si le général MASSU ou le Colonel Bigeard sont les plus mal perçus, c’est parce que les opérations dont-ils ont eu la charge sont les plus violentes notamment lors des interrogatoires. Dans un projet de rédaction du journal EL Moudjahid découvert parmis les documents récupérés lors de l’arrestation de Yacef Saadi, se trouve un témoignage concernant le député le Pen. « Le Pen lui-même dirigeait les opérations, à coups de pieds et de poings, il frappait ses victimes jusqu’à abrutissement complet. Les supplices psychologiques imposés par les paras se trouvent aussi dans ces documents.

Ainsi, dans sa propagande, l'ALN tente de porter atteinte à la dignité des combattants français en critiquant leur absence de valeurs morales. Elle ne fonde pas sa ligne d'action sur sa supériorité opérationnelle mais idéologique en revendiquant que la cause pour laquelle les Algériens se battent est juste. L’ALN distingue également dans sa propagande les européens et les algériens musulmans, supplétifs ou appelés dans des unités régulières.

Pour l'ALN, le combattant français apparaît comme un soldat sans idéal, d'une cause vouée à l'échec. (diaporama). L’ALN utilise tous les champs lexicaux de la République et de l’idée de nation. Un thème récurrent dans le discours de l'ALN est la croyance en un principe de réciprocité entre les valeurs de la République et la Résistance de l'ALN.

La virulence de l'ALN envers son adversaire est perceptible à travers certains dérapages. Une animosité violente peut parfois s'exprimer à travers les textes de l'ALN. Les injures les plus directes ne sont pas destinées aux militaires mais à la France, à travers celui qui l'incarne en Algérie, le représentant local de l'administration coloniale.

La population, enjeu de la lutte

L'ALN veut conquérir les esprits dans une guerre subversive où le principal enjeu est la conquête des populations. L'image du combattant français est aussi celle qui est transmise à la population par l'intermédiaire de la propagande de l'ALN.

Les succès de l'ennemi sont implicitement reconnus, néanmoins l'ALN l'explique comme le résultat logique de la répression. L'ALN dénonce les actes de son adversaire en expliquant qu'on ne peut à la fois massacrer une population et prétendre la rallier à sa cause. Les victimes des violences sont le plus souvent de simples « suspects ». Raflés, ils sont jugés susceptibles de posséder des informations sur la « rébellion » ou soupçonnés d’apporter leur aide aux « fellagha », ou d’appartenir à l’organisation politico-administrative du FLN (OPA).

Néanmoins, l'ALN montre que l’adversaire ne connaît pas de distinctions entre populations civiles et ALN, entre combattants et non-combattants. L'ALN accuse l'armée française de considérer tous les paysans comme des ennemis potentiels(Diaporama) : L’Armée française massacre nos paysans. Contrairement aux communiqués de presse annonçant la mort de combattants pour la libération nationale, ce ne sont en vérité que des cultivateurs victimes des balles françaises (au cours de leur besogne). Exemple : descendu du haut d’un olivier pendant la cueillette des olives3. Lorsque Abane Ramdane, évoque l'ennemi, c'est pour dénoncer les actes qu'il commet à l'encontre des populations. L'auteur ne manque pas de faire référence au vocabulaire utilisé par l'adversaire pour désigner les populations et mieux montrer le mépris dont elles sont l'objet : Les habitants de nombreuses régions dites « pourries » ou déclarées zones interdites suivent dans leur repli les groupes de l'ALN lors des opérations de ratissage. Ces populations sont considérées par les Français « hors-la-loi » et souvent mitraillées par l'aviation4.

Dès 1957, le succès de la propagande de l'ALN semble affecter directement son adversaire qui réalise les conséquences néfastes de ses actes et l'exploitation de la situation par l'ALN. Des directives tentent de limiter les erreurs de parcours : Conscients de cette mission, nos soldats doivent éviter toutes les maladresses gratuites à l'égard des populations musulmanes. Ces fautes ne feraient que développer la haine dans les cœurs des populations paisibles qui n'auraient jamais songé à se retourner contre nous. Il faut penser en outre que chacune de nos erreurs est exploitée par la propagande de l'adversaire qui les utilise pour émouvoir les populations aussi bien que les nations étrangères5. D’où l’inquiétude du ralliement des populations musulmanes à l'ALN qui signifie aussi l’éloignement de la masse musulmane vis-à-vis de l'administration militaire.

Parmi les atrocités réelles ou supposées, des rumeurs font état de populations qui auraient été empoisonnées, utilisées pour les déminages. Des tracts reprennent cette rumeur6 qui annoncent l'utilisation des femmes et des enfants musulmans pour détecter les mines 

Les rumeurs fausses ou exagérées ne doivent pas être oubliées car les bruits multiples alimentent la « guerre des nerfs », ils entretiennent cette lourde atmosphère d'angoisse si peu favorable au moral des combattants. Par cette méthode, l'ALN souhaite d'abord amener chez les combattants l'interprétation juste de ses intentions, et ensuite la destruction de la confiance des militaires français envers leurs dirigeants politiques..

Certaines représentations de l’adversaire ne relèvent-t-elles pas de la fabrication idéologique plus que d'une réalité ? Ne sont-elles pas le fruit d'une véritable « stratégie » de l'illusion de l'autre développée par l'ALN. C'est en tout cas ce que l'ALN semble avoir entrepris et réussi avec un certain succès.

Ces représentations nous amènent à prendre en considération les relations qui peuvent exister entre les combattants notamment dans le cadre de la captivité.

III / Le cas des prisonniers

Le traitement des prisonniers illustre la dimension d’action psychologique de la lutte. Il est utilisé comme un outil de propagande privilégié par les deux armées. C’est l’occasion pour l’ALN d’obtenir une reconnaissance qu’elle n’a pas.

L’ALN déclare dans la plate-forme de la Soummam que la guerre doit être menée en tenant compte des conventions sur le traitement des ennemis. Elle recommande aux soldats musulmans le respect des lois de la guerre en référence aux accords de Genève de 1949 .Mais d’autres propos dans la Proclamation du 1ER NOVEMBRE affirment que la révolution a sa fin en soi ; son seul critère d’action est la poursuite victorieuse du mouvement révolutionnaire. C’est pourquoi tous les moyens sont justifiés par l’action : Conformément aux principes révolutionnaires, continuation de la lutte par tous les moyens jusqu'à la réalisation de notre but. Dans cette perspective, les traitements infligés à l’ennemi ne sont pas pris en compte, ils sont sans importance d'où l'absence de réglementations homogènes.

Les directives de l'ALN concernant le traitement des prisonniers sont divergentes et révèlent un manque d'unité dans le commandement. Étant donné sa nomadisation, l'ALN ne dispose pas de structure carcérale organisée pouvant accueillir les prisonniers français. D'après les récits des témoins interrogés, dès la reddition des militaires français, l'ALN les dépouille des objets de valeur qui sont en leur possession. Les vêtements sont changés, elle récupère le treillis et les pataugas.

Dans une  Instruction destinée aux responsables de l’ALN en juin-juillet 1955, on note les intentions de l'ALN et les moyens prêts à être utiliser : mettez-vous en relation avec les marchands de légumes afin qu'ils empoisonnent les légumes destinés à l'Armée. La même instruction comprend une note concernant les prisonniers : Les prisonniers français doivent être enfermés. Pour les prisonniers musulmans; vous jugerez leur valeur.

Les directives générales du FLN en 1956 indiquent dans un chapitre consacré à l'action psychologique la conduite à tenir : Prisonniers de guerre : le CP s'occupera des prisonniers de guerre au cas où il y en a. Les prisonniers de guerre seront bien logés, nourris et ils ne devront en aucun cas être maltraités. Les CP leur feront écrire des lettres à leur famille et à leurs amis. Les lettres ne devront en aucun cas être dictées, il est laissé au gré des prisonniers d'écrire ou non. Les prisonniers de guerre ayant une bonne conduite durant leur séjour peuvent être relâchés. Du côté de l'ALN, nul intérêt de faire des prisonniers de guerre et d'obtenir des renseignements quelconques. Néanmoins, on note dans une directive de décembre 1958 établit lors d’un procès-verbal de réunion inter-wilaya, que : Il faut faire des prisonniers parmi les militaires et les personnalités civiles européennes. Ceux de la wilaya IV seront dirigés sur la wilaya III. L'un des objectifs dans l'utilisation des prisonniers français est de servir la propagande à l'intention de l'opinion publique internationale. Il s'agissait par exemple de l'utilisation des témoignages des appelés ayant séjourné au sein des rangs de l'ALN, qui sont envoyés à leurs proches ou publiés dans le journal El-Moudjahid.

Les prisonniers peuvent éventuellement être utilisés comme une arme de chantage d’après une circulaire de la wilaya IV en 1957 . Ils peuvent servir de monnaie d'échange comme l'atteste une lettre de prisonnier français7

Dans une directive de l'ALN concernant l'organisation militaire de la wilaya III en 1957, on observe des mesures radicales qui évoquent l’execution.

Pourtant, en ce qui concerne les prisonniers français, l'ALN dans sa propagande tente de diffuser une information sous forme de rumeurs en disant qu'elle a toujours pris soin des prisonniers. . Ainsi, les témoins interrogés nous font part de plusieurs histoires et anecdotes sur le dévouement d'Amirouche (commandant de la wilaya III) à l'égard des prisonniers. Celui-ci les aurait traités avec dignité allant même jusqu'à donner sa montre et de l'argent à un prisonnier français avant de le libérer. Les services de renseignement français qui réalisent une fiche en novembre 1958 d'après la déclaration d'un prisonnier FSE libéré par l'ALN concernant le tempérament d'Amirouche, commandant8 confirme ces récits .

Le témoignage du djoundi Mohand-Ouamar Touari (wilaya III, zone 2, région 3, secteur 4 ) confirme ces procédés lorsqu'il répond à l’une de mes questions concernant le traitement des prisonniers : Les prisonniers français n'étaient pas maltraités, on les amenaient à Akfadou. Ensuite on les relâchait sur les routes et on leur donnait de l'argent, on leur achetait des vêtements. Lorsqu'ils rentraient chez eux, ils parlaient d'un armée régulière de l'ALN. Ils avaient surtout peur d'être égorgés. Les harkis et les légionnaires étaient tués.

Certains témoins avouent que les prisonniers sont rares et sont exécutés sommairement. D'après Belkacem Aït-Ahmed, qui répond ma question sur le traitement des prisonniers : Ils étaient soit tuer, soit capturer et libérer par le colonel Amirouche, Ses ordres étaient de ne pas faire subir de mauvais traitement.

Le sort réservé aux prisonniers est plus clairement expliqué dans les directives du CCE pour le service des liaisons et renseignements de la Wilaya III, zone 1 en 1958 :

8- Lorsqu’on interroge un accusé, il ne faut pas l’installer dans un refuge ou dans une infirmerie comme cela s’est fait souvent. Il faut toujours prévoir des accidents. L’homme se sachant condamner (sic), tente et parfois réussit à s’évader. Il arrive aussi qu’on le relâche parce que les éléments recueillis contre lui sont insuffisants. Consciemment ou non, il peut parler de ce qu’il a vu et entendu et ainsi causer du préjudice à notre organisation.

Dans une directive datée du 11 mai 1958, signée par Amirouche, et récupérée le 4 novembre 1959 à 10 km au Nord-Est de Sidi Aïch, ce dernier prescrit la torture, le massacre et l’enterrement clandestin des captifs. En ce qui concerne le traitement des captifs désignés comme traîtres, il n'y a qu'une seule alternative : Lorsqu’un traître est pris, il faut tenter de lui arracher les aveux nécessaires… Un agent pris ne doit pas être relâché sous aucun prétexte. L’officier qui l’interroge est responsable. Aucune fuite ne peut être tolérée. Lorsque les renseignements sont pris, il faut immédiatement exécuter le traître qui pour quelques satisfactions matérielles se met au service de l’ennemi.

Le Maroc et la Tunisie, indépendants, offrent à l'ALN des bases de repli où elle se repose, se ravitaille et éventuellement garde les prisonniers. D'après le témoignage de Belkecem Taguelmint, les prisonniers français étaient ramenés en Tunisie et la Croix-Rouge les rapatriait en France.

Un temps, le FLN accepte que la Croix-Rouge Internationale s'occupe des prisonniers français. L'exécution des trois militaires rompt brutalement avec cette politique.

. D'après les témoignages recueillis par Raphaël Delpart, les conditions de détention des prisonniers français sont pénibles : soumis à des épreuves inhumaines […] ils furent parqués dans des grottes, des trous insalubres, vivant dans le noir absolu. Entassés à quinze, parfois plus, dans des pièces de trois mètres sur quatre privées de lumière. Couchant à même le sol, se partageant une couverture pour deux, restant des mois sans pouvoir se laver. Des prisonniers ont été torturés, enchaînés comme du bétail, utilisés à des travaux de bagnards, obligés d'enterrer les camarades assassinés, subissant chaque jour d'odieux sévices ou fouettés jusqu'à l'évanouissement.

Les prisonniers français du FLN font partie des oubliés de la guerre d'Algérie, il en est de même pour les disparus9. Après la guerre aucune instance officielle n'a accordé d'intérêt au sort de ces hommes. Le silence des appelés après la guerre fut éloquent, celui des prisonniers libérés l'était encore plus. Aucune étude n'a été menée sur les conditions de détentions des prisonniers de l'ALN. La lecture des journaux de marche et d'opérations ne laisse pas apparaître les réactions humaines au moment des affrontements. D'après Raphaël Delpard10, les archives détenues par la Croix-Rouge, à Genève, et qui regroupent les dossiers des soldats confiés à l'organisation internationale par le gouvernement de Georges Pompidou en 1963, ne peuvent toujours pas être consultées en 2003, pour des raisons mal expliquées.

CONCLUSION

Les exemples montrent la continuité et les variations dans la perception de l’autre qui est estimée selon sa valeur. La dignité des combattants de l’ALN est surtout acquise par la qualité de l’ennemi combattu. On peut parler dans ce cas d’ethnologie en miroir. Il y a dans la représentation de l’autre une notion de transfert culturel, une comparaison entre les combattants des deux camps.

Depuis la fin de la guerre, les regards des deux camps se sont fuies, évités, comme si les oppositions étaient toujours présentes dans les esprits. Les silences imposés ou voulus ont longtemps été la cause d’absence de l’autre dans les souvenirs. Les anciens combattants semblent depuis peu avoir réintégré dans leur mémoire l’adversaire d’hier, ce qui paraît aujourd’hui possible en raison de l’âge des protagonistes. Certains anciens combattants évoquent la nécessité de se rencontrer, d’autres manifestent toujours la même indifférence envers l’ancien ennemi, oublié parce que sans visage. De cet autre, ils parlent peu, le poids de la France, dans la société algérienne, n’est pas étranger à ce silence.

Témoignant des complexes relations franco-algériennes, et des engagements de chacun dans la guerre, cette approche apporte un autre regard sur la guerre d’Algérie et ses conséquences. Ces regards croisés pourrait, par exemple, aider à rendre plus sereines les relations entre la France et l’Algérie. À travers une démarche commune, peut-on envisager que les regards convergent, et ce dans une confrontation des souvenirs des anciens combattants des deux bords de la Méditerranée ? Cette question pose aussi le problème d’une coopération efficace entre les universités françaises et algériennes qui semble être, pour l’instant, encore un vœux pieux.

 

 

 

1 A été récupéré le 2/6/1958 dans la région de Masqueray, SHAT, 1H 2588.

2 Tract ALN « Soldats Français », récupéré en ZOA, le 22/02/1958. SHAT, 1 H 2506/3.

3 Tract ALN « Alerte au peuple Algérien », adressé le 5 décembre 1955 directement à Monsieur le Général Commandant la 27e DIA (Tizi-Ouzou). Reçu le 13 décembre 1955, remis par le bureau psychologique d’Alger. Circonstances de la découverte : 2 exemplaires distribués à Cherchell dans la soirée du 4/1/56 ronéotypé sur papier blanc 21/31. SHAT, 1H 2588, op. cit.

4 Ibid. p.197.

5 Directives d'action psychologique, le rôle de l'armée dans l'action psychologique, en date du 1/04/1957. Bureau moral-information. Extrait d'un compte rendu de stage en AFN établi par des officiers stagiaires de la 70° Promotion de l'École Supérieur de Guerre. SHAT, 1H 2409/1.

6 Rumeur mentionnée par Charles-Robert AGERON in La guerre d'Algérie et les Algériens, « La guerre psychologique de l'armée de libération nationale », op. cit., p. 227.

7 Il s'agit du lieutenant Bernard LOUIS de la compagnie Méhariste de l'Erg Oriental, né le 24 novembre 1929 à Charbonnière (Rhône). Disparu le 18 novembre 1955 au cours d'une embuscade tendue par l'ALN sur la route de Seiar (Constantinois). Dossiers de militaires disparus. Archives du musée de l'Armée d'Alger.

8 Fiche de renseignement, II / Tempérement (déclaration des prisonniers FSE libérés par lALN début novembre 1958 B.R n°2497/ZEA/E DU 5/11/58 ). SHAT, 1 H 1700.

9 Les disparus concernent les militaires pendant la guerre, mais également l'enlèvement de civils et de militaires après le 19 mars 1962. Même si les familles ont réclamé l'ouverture d'enquêtes, les autorités françaises ont refusé ; l'entrave des accords d'Évian et les relations secrètes avec le FLN expliquent peut-être cette non-intervention.« Le bilan est de 485 militaires français disparus, 875 civils français avant le 19 mars, auxquels s'ajoutent 2 000 disparus, après le cessez-le-feu ». Chiffres cités par Jacques Frémeaux, in Histoire militaire de la France, tome 4, op. cit., p. 347.

10 Raphaël DELPARD, Les oubliés de la guerre d'Algérie, op., cit, p. 19.






Date de création : 24.03.2012 @ 7:37 PM
Dernière modification : 31.03.2012 @ 7:17 PM
Catégorie : 50 ans après les accords d'Evian


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