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IXe Agoras - Denis Varaschin : Histoire et patrimoine de l’électricité dans les Alpes du nord


Histoire et patrimoine de l’électricité dans les Alpes du nord

 

À la suite de travaux antérieurs1, cette communication croise réflexions sectorielle et territoriale dans le cadre des Alpes du nord françaises, limitées aux départements de la Haute-Savoie, de la Savoie et de l’Isère mais en leur associant les lisières de l’Ain. Cet espace, par la précocité de sa mise en valeur, par le nombre et la puissance des réalisations, par la rencontre qui s’y est déroulée entre des cultures différentes tant nationales qu’étrangères possède une place à part par rapport aux autres massifs montagneux français.

Le champ retenu est largement dominé par la production hydroélectrique des électriciens et des industriels, mais aussi par le pôle grenoblois des équipementiers. Les principaux jalons de son histoire sont connus même si les études poursuivies dans les universités de Savoie et de Grenoble II font régulièrement émerger de nouveaux éléments. Son « nouveau patrimoine », diffus mais en passe d’être inventorié2, apparaît désormais comme le champ privilégié d’une « recherche-action » qui fonde un tourisme industriel et de découverte économique. Mais, entre méfiance suscitée par une notion « fourre-tout » et lourdes réalités matérielles, sa place dans la mémoire collective, sa préservation et sa mise en valeur interrogent.


 

1- Une histoire qui joue le premier rôle

Les Alpes du nord aiment à se proclamer « berceau de la houille blanche ». Le passage de l'hydromécanique à l'hydroélectricité fut illustré à grande échelle par l’initiative développée à Bellegarde-sur-Valserine (Ain) par les Suisses Louis et Pierre Dumont, dont subsistent des vestiges. Le premier ouvrit en février 1884 la centrale de la Valserine, et son frère y développa en 1886 une usine de fabrication de dynamos et autres matériels électriques3. En cette Belle Époque, hormis quelques régies publiques précoces comme celle de Grenoble (1903) ou de Bonneville (1911), la mise en valeur était essentiellement réalisée par des promoteurs privés. Parmi eux figuraient bien des techniciens suisses comme René Thury, surnommé l’Edison genevois après son séjour américain, Anthelme Boucher, Adrien Palaz ou Paul Girod. Le matériel utilisé fit également une large place aux expérimentés électromécaniciens suisses : J.-J. Rieter, E scher-Wyss, Benjamin Roy (devenu Ateliers de Vevey), Weibel et Briquet, Faesch-Piccard (devenu Piccard-Pictet, puis Ateliers des Charmilles), Theodore Bell, Brown-Bovery, Meuron et Cuénod (devenu Cuénod-Sautter, puis Compagnie de l’industrie électrique, CIEM et enfin Sécheron), Alioth, Oerlikon, Sulzer, Berthoud-Borel, Haefely, Buss, Jonneret… Les historiens insistent sur le rôle des populaires expositions de la fin du XIXe siècle qui auraient participé à l’internationalisation précoce d’un système électrique dominé par les entreprises allemandes et nord-américaines. Avant la Première Guerre mondiale, les Alpes du nord proposent une autre approche, auxquels les industriels furent au moins aussi sensibles, avec la mise en valeur partagée d’un espace frontalier issue de combinaisons techniques et financières franco-suisses. Les firmes helvétiques trouvaient en France des marchés pour écouler leurs productions électromécaniques et une législation plus favorable à l’initiative privée. En retour, elles proposaient un savoir faire unique dans le domaine de l’hydroélectricité, avec des produits de qualité et des conseils précieux à des tarifs compétitifs4.

Par ailleurs les techniques du transport de l’électricité restant balbutiantes et les initiatives industrielles locales ressortant exceptionnelles, des entrepreneurs français en quête d’énergie « abondante et bon marché » vinrent s’installer dans les Alpes. Les plus importants consommateurs furent les industriels de la chimie et de la métallurgie5, d’abord attirés par les hautes chutes les moins difficiles à équiper comme à Froges en 1889 – du berceau de l’aluminium électrolytique fondé par Paul Héroult, il ne reste rien – ou à La Praz en 1896 – qui conserve un tronçon de la conduite autoportée, peut-être une première mondiale, enjambant l’Arve. Certaines vallées furent particulièrement concernées, comme la basse et la moyenne Maurienne dont Espace Alu, le musée de l’Aluminium ouvert à Saint-Michel-de-Maurienne, retrace l’histoire (centrales de La Praz/1896, Prémont/1897, Calypso/1898, Saint-Félix/1900, Argentine et La Saussaz/1905, Saint-Jean/1907, Pontamafrey/1912), la Romanche (Livet/1896, Rioupéroux et Pierre-Eybesse/1898, Les Clavaux/1905, Les Roberts/1914 et Les Vernes/1918), mais aussi le Beaufortin (Venthon/1889, Les Mollières/1903, Queige/1908, Les Rateaux/1909, Bionnay/1913), et à un degré moindre l'Arve (Chedde, 1896), le Giffre (1897), l’Isère (Pomblière – Saint-Marcel/1901)…

Bien d’autres industriels perçurent rapidement l’intérêt de l’hydroélectricité comme les horlogers Jacottet et Carpano à Cluses (quelques vestiges de l’installation de 1892) ou les puissantes Papeteries de Cran, à l’origine de la Société des forces motrices du Fier (Brassilly, 1904, avec un bâtiment encore en place).

La demande des transporteurs fut moins importante mais non négligeable6. Outre le développement des tramways dans les villes, l’électricité permit d’affronter les pentes raides des quelques lignes de montagne réclamées par le tourisme. Celle du Salève, particulièrement prisée des Genevois, semble avoir été perçue comme un modèle. Première ligne électrique totalement à crémaillère du monde et la première d'Europe utilisant un troisième rail latéral isolé, elle était alimentée par la centrale de basse chute d’Arthaz (1892)7, en rive droite de l’Arve. Si les matériels d’origine disparurent lors de la modernisation du début des années 1950, barrage et usine sont encore en place, ainsi que la sous-station de Monnetier devenue poste de transformation villageois. Le PLM fit davantage en mettant en service sur l’Arve en 1901 les centrales de Servoz (rattachée à Passy) et des Chavants (abandonnée). Elles alimentaient par un rail conducteur disposé le long de la voie la ligne Le Fayet-Chamonix, prolongée en 1908 jusqu’au Châtelard pour desservir la Mer de Glace (sous-stations électriques des Îles et du Morzay). Plus au sud, en 1903, l’électrification de la ligne minière Saint-Georges-de-Commiers – La Mure fut entamée en courant continu 2 400 Volts, autre première mondiale avancée, et alimentée par la centrale d’Avignonet en service sur le Drac depuis l’année précédente (et aujourd’hui disparue).

D’autres autoproducteurs participèrent aux premières lueurs d’une électricité encore conçue comme un produit luxueux. Avec l’avènement des loisirs, les palaces et casinos des villes thermales rivalisèrent pour attirer une prestigieuse clientèle internationale à Aix-les-Bains ou à Évian. A peine plus au nord, la Société des Bains de Divonne mettait en service en 1887 l’usine électrique du Moulin David, désormais réhabilitée par l’association Divonnelectro.

Enfin, chez les producteurs et distributeurs d’électricité, la clientèle des petites villes fut d’abord prospectée en raison d’impératifs juridiques et techniques. Il en fut ainsi à La Roche-sur-Foron8 (1885, bassin d’alimentation, conduite forcée, bâtiment et quelques équipements subsistent) ou Béconne9 (1888, bâtiment en place). Moins connue, la centrale savoyarde de haute chute de Chamoux-sur-Gelon, mise en service vers 1910 par François Janex, cultivateur à Montendry, pour alimenter les communes de Chamoux-sur-Gelon, Bourgneuf et Chamousset, reste toujours en place, modernisée.

Ainsi, le nord des Alpes concentrait près de 40 % de l’équipement hydroélectrique français en 1914. Éloigné des combats de la Grande Guerre, il accueillit encore plus du tiers de la puissance installée ou mise en construction au cours du conflit : Fond-de-France (1919), Beaumont-Monteux (1921), Drac-Romanche (1921), Chancy-Pougny (1925), Viclaire (1925), des aménagements toujours en place, furent alors lancés. La loi du 16 octobre 1919 facilita les réalisations d’importance ou d’ensemble comme ceux du Doron de Beaufort commandés par le lac de La Girotte (Roengers/1919, Villard/1929, Beaufort/1922, Hauteluce/1931, Belleville/1923 et Fontanus/1940). Le renouvellement industriel de l’après Première Guerre mondiale suscita d’autres initiatives. Il permit notamment l’apparition de quelques modestes électrométallurgistes comme l’usine de corindon créée par la société Beccat à Saint-Pierre-de-Rumilly (désormais -en-Faucigny) alimentée par la centrale locale de Péterat. Les papeteries Zig-Zag s’installèrent en 1932 à Vongy (Thonon-les-Bains), notamment pour tirer partie de l’électricité de la centrale de Bonnevaux (1911).

 

Le tassement de la consommation avec la crise des années 1930 ralentit les projets, mais de belles réalisations engagées auparavant virent encore le jour comme La Bissorte (alors plus haute chute brute de France et plus puissante chute des Alpes), Le Sautet (alors la plus importante retenue des Alpes et la deuxième de France) et Le Chambon (alors le barrage le plus élevé d’Europe), tous trois mis en service en 1935.

La Deuxième Guerre mondiale fut marquée par des sabotages volontaires supposés freiner l’invasion (chantier de Génissiat), des actes de résistance (plastiquage de pylônes, transformateurs, ou conduites forcées comme au Lac Mort ou à Bissorte), des destructions lors de la retraite des troupes d’occupation (centrales de Pontamafrey, Saint-Jean-de-Maurienne, Calypso, Viclaire, Prémont, La Praz, Les Mollières)… mais surtout par une large désorganisation qui conduisit à des formes d’autonomisation10.

 

Les « cathédrales électriques » ensuite édifiées par la Compagnie nationale du Rhône (CNR) sur le haut Rhône et surtout par EDF relancèrent la dynamique alpine. Génissiat entama le cycle. En 1960, Roselend-La Bathie devenait la plus puissante centrale hydroélectrique nationale et conserve aujourd’hui encore la plus importante productibilité annuelle (1 000 GWh). En 1968, le Mont-Cenis, le plus long barrage de France, alimentait la centrale de Villarodin et suscitait un large réaménagement de la Maurienne avec notamment le démantèlement des centrales de La Praz (démolie en 1993 lors de la construction de l’A43), Prémont, La Saussaz, Saint-Michel-de-Maurienne et Saint-Félix-Montricher… mais le maintien d’Argentine aujourd’hui exploitée par un intervenant privé de la banlieue grenobloise, EREMA. L’équipement d’autres vallées fut repensé, comme celle de l’Isère (La Vanelle/1950, Tignes/1952, Saint-Hilaire/1959, Beauvoir/1963, Saint-Egrève/1991). Le massif vit également la réalisation des plus grands complexes intervallées, comme ceux amenant les eaux du Giffre dans l’Arve (1954) et surtout de l'Arc à l’Isère (1979-1980). Autre spécificité, la technique de la station de transfert d’énergie par pompage (STEP) apparut dans les Alpes du nord, à Chenevoz (1897, équipement abandonné en 1930), s’y développa (Belleville, 1923), et y dispose aujourd’hui de puissantes installations, comme La Coche (1977), Grand’Maison (1985) et Super-Bissorte (réaménagement de Bissorte, 1986). Enfin, de manière ponctuelle mais unique en son genre, l’eau de fonte de la Mer de Glace fut exploitée à partir de 1973 à la centrale des Bois.

Toutefois, la nationalisation n’a pas fait disparaître les petits producteurs autonomes, qui ont continué leur activité et parfois construit de nouvelles centrales. A titre d’exemple, Gaz et électricité de Grenoble (GEG), une SEM iséroise, exploite neuf microcentrales hydroélectriques et une thermique. Après-guerre, elle a construit cinq aménagements hydroélectriques : deux à Pralogan-sur-Vanoise, celles du Doron (1982) et de la Glière (1984), une à Saint-Barthélémy-de-Séchilienne (1983), une à Vaulnaveys-le-Haut (1984) et une à Mizoen (1992).

Comme on l’a constaté chemin faisant, ce passé entrepreneurial pluriel a laissé des traces significatives en dépit moins des conflits que de la maintenance au quotidien qui les fait évoluer, de l’intégration technico-économique réalisée depuis 1946 par Électricité de France (EDF) et de l’optimisation des aménagements anciens. En revanche, le matériel ancien a largement disparu, notamment toutes les machines en courant continu qui caractérisaient les équipements des électrométallurgistes et des industriels en règle générale. Plus radicaux encore, des court-circuitages consécutifs à la mise en service de nouvelles centrales entraînèrent la disparition de certaines installations, comme nous l’avons indiqué pour la Maurienne. Sur le haut Rhône, la mise en eau de Génissiat (1948)11 fit disparaître les usines bellegardiennes de la Valserine, de la Jonction et d’Éloise. Les cinq anciens ouvrages sur l'Arve ont été supplantés par ceux plus puissants de Passy et du Fayet. L’aménagement de Saint-Pierre-Cognet en 1957 entraîna la fermeture de celui d’Avignonet, depuis disparu dans la retenue de Monteynard (1962)... Enfin, vers 2013, sur la Romanche, la nouvelle centrale souterraine de Gavet court-circuitera six ouvrages anciens dont le sort suscite la réflexion après plus d’un quart de siècle de pause dans la construction de grand ouvrage dans les Apes12

. Destruction créatrice, ces évolutions génèrent donc de nouvelles traces patrimoniales, de la rare plaque de la salle des machines de la centrale de Passy commémorant l’aide Marshall aux lignes électriques de 400 kV reposant sur des pylônes dont l’esthétique participe à un souci renouvelé d’insertion dans les paysages.


 

2- Le patrimoine, produit de l’histoire et d’un territoire

Si le discours de l’histoire donne du sens au patrimoine, la trace héritée s’inscrit dans un espace qui lui est propre. Bien loin de tout schéma simpliste, la réalité hydroélectrique alpine est multiple car chaque aménagement doit s’adapter par-delà les choix de ses concepteurs à un milieu unique. Cependant, quelques lignes de force se dessinent. Les premiers établissements furent installés sur de modestes cours d’eau au débit limité et sous de basses chutes. Un barrage en maçonnerie dérivait généralement le débit d’étiage en direction d’une centrale discrètement traitée dans un style local d’inspiration rurale (La Roche-sur-Foron) ou plus industriel (Bellegarde). Toutefois, un « modèle alpin », correspondant à l’aménagement des hautes chutes, se dégagea rapidement. En 1895, Le Cernon et ses 620 mètres de chute en fournirent la première application spectaculaire. Vint ensuite le temps de la mise en valeur en chapelet des vallées, dont la Romanche fut un exemple précurseur. À partir de l’Entre-deux-guerres, l’originalité de la conception caractérisa moins les Alpes que la montée en puissance de ses installations. On assista au développement de basses chutes comme Beaumont-Monteux sur l’Isère, des premiers réservoirs d’altitude conséquent comme La Girotte et d’impressionnantes hautes chutes comme La Bissorte. Cependant, les grands réservoirs, comme Le Sautet ou Le Chambon apparaissaient en retrait par rapport aux réalisations du Massif central. Après la Deuxième Guerre mondiale, les Alpes du nord revinrent au premier plan dans les domaines des moyennes chutes avec Génissiat, des grands réservoirs avec Tignes et des hautes chutes avec Roselend. Et elles possèdent avec Grand’Maison la STEP la plus puissamment équipée de France (1 800 MVA).

Véritable conservatoire en plein air, les Alpes possèdent donc presque tous les types de barrages. Ces équipements entretiennent une relation ambivalente avec leur environnement : ils s’insèrent nécessairement dans un cadre naturel et contribuent à la construction de puissants « paysages technologiques »13 miroirs de la société, en d’autres termes savants par leur complexité, conflictuels par leur « brutalisation » de la montagne et attractifs par les activités touristiques qu’ils génèrent.

 

Ces aménagements nécessitent des matériels au premier rang desquels figure l’emblématique roue de turbine. Si les premières Jonval, Fontaine et Girard (une est visible à Béconne, et une autre de 1895 venant du Cernon est présentée au musée Hydrelec) ont été déclassées, Kaplan pour les basses chutes (Beaumont-Monteux, Jouques), Francis pour les moyennes (Les Vernes) et Pelton pour les hautes (Grand’Maison, La Bathie) les ont remplacées, sans omettre la plus originale Banki datant de 1903 mais utilisée pour la première fois en France en 2007 dans le cadre de la modernisation de Motz – Val-de-Fier. Dans l’ordre de la célébration publique de l’hydroélectricité, la turbine occupe une place de choix, à l’image des anciennes Francis de Chancy-Pougny exposées par les communes française (Challex) et suisse (Pougny). Les conduites forcées font parfois l’objet d’une conservation alibi de même type, comme à La Praz. Toutefois, elles ont moins mal résisté à l’usure du temps que le réseau de transport, presque systématiquement démonté une fois son exploitation achevée. Située à Vaulx-en-Velin, la station de réception de la ligne Pomblière-Lyon à courant continu système Thury, première importante réalisation de ce type en France mise en service en 1906, a été détruite il y a quelques années au profit d’un ensemble urbanistique, le « Carré de soie », qui affiche un souci patrimonial dans ses textes de présentation. Seul un élément de câble, conservé au musée Ampère de Poleymieux, atteste son existence passée. La ligne électrique aérienne qui unit dans la vallée de la Romanche la centrale des Roberts aux usines des Clavaux, peut-être la première sous 8 kV à avoir été équipée de câbles en aluminium, subsiste et mériterait quelque égard.

La demande d’équipements suscita en amont un puissant mouvement de création entrepreneuriale. Si l’usine de transformateurs de la Savoisienne à Aix-les-Bains a subit en 2007-2008 une modernisation conduisant à la destruction du bâtiment administratif d’origine (1921), preuve s’il en était encore besoin du peu de considération porté aux immeubles de bureaux des industriels, les électromécaniciens alpins ont laissé des traces éloquentes dans le bassin grenoblois. Le constructeur grenoblois de conduites forcées Bouchayer-Viallet a notamment légué « l’usine A », un pavillon à armature métallique récupéré de l’exposition de 1900 réaménagé en Centre national d’art contemporain. Le département de l’Isère semble attaché à la conservation du bâtiment administratif des établissements Joya. L’avenir du site Neyrpic (1917), assez bien conservé, est entre les mains d’Alstom Power Hydro. A proximité, la municipalité de Saint-Martin-d’Hères préserve les halles remontant pour les plus anciennes au début du XXe siècle des anciens ateliers Neyret Beylier 14

.

Les aménagements situés en zone montagneuse ressortaient souvent mal reliés aux constructeurs installés dans les plaines. Cet enclavement conduisit à disposer plus qu’ailleurs de bâtiments annexes, comme des ateliers ou de simples remises pour pièces de rechange, permettant d'assurer un entretien courant et de fonctionner en autarcie l'hiver venu. Après la nationalisation, EDF entendit regrouper dans des ateliers centraux le matériel lourd de maintenance hydraulique. Ainsi naquirent Venthon par la suite déplacé à Albertville et Saint-Martin-sur-la-Chambre. Intimement liés au processus de production, générateurs de travaux restés longtemps insalubres et porteurs d’une mémoire ouvrière particulière au sein du monde des électriciens, ils mériteraient de bénéficier d’une plus grande attention même si leur enveloppe présente moins d’intérêt que leur matériel.

 

En marge, et au cœur du sujet à la fois, le personnel, sensiblement plus nombreux avant la nationalisation puis l’automatisation lancée à partir des années 1960, logeait à proximité des installations dans des cités comprenant magasin et école comme à Viclaire. Le musée départemental de la houille blanche de Lancey réside dans l’ancienne maison de l’Ariégeois Aristide Bergès ; La Praz conserve la maison du directeur Paul Héroult ainsi que des logements ouvriers ; à Livet, la maison Keller ainsi que l’église de la commune décorée de vitraux représentant usines et centrales hydroélectriques, sont préservées ; Ugine a conservé bien des logement édifiés par Paul Girod dont la partie du phalanstère qui a échappé aux destructions de 2004, les 18 villas des Charmettes ainsi que l’école qui les jouxtait, quelques maisons du « village nègre », l’hôpital et le dispensaire ; des cantines de chantier, plus ou moins réaménagées, subsistent à Franclens, ainsi qu’au Sautet…

D’ailleurs, préserver ce patrimoine et méditer sur lui n’est-il pas d’abord rendre hommage à toux ceux, ouvriers, techniciens et ingénieurs des chantiers de construction, des ateliers et des centrales, à tous ces anonymes qui par leurs efforts ont changé le monde ?


3- Du patrimoine à la patrimonialisation : une affaire d’engagements

Globalement subsistent environ la moitié des centrales mises en service avant 1920, 80 % des aménagements de la période 1920-1945, et l’on frise les 100 % pour l’Après-Deuxième Guerre mondiale. Une fois écartée l’utopique conservation intégrale, à partir de quels critères définir ce que la société pourrait parvenir aujourd’hui à considérer comme relevant d’un héritage assumé ? Valeur du legs pour comprendre les étapes de la société industrielle, mais aussi sens des réalités matérielles et donc capacité de mobilisation et d’adaptation doivent guider la réflexion alors que l’ouverture des marchés de l’énergie tend à conduire les entreprises à juger de la valeur de leur patrimoine à l’aune de leur seule politique de la communication.

Les premiers bâtiments liés à la production d’énergie hydroélectrique associent souvent une taille limitée à des formes architecturales simples et fonctionnelles, comme à Divonne-les-Bains. Autour d’eux, il n’est pas impossible d’éveiller la conscience publique et de rallier des communautés locales éclairées ou des associations de bénévoles dévoués. La question de la préservation et de la valorisation concerne surtout quelques monumentaux barrages alpins d’altitude qui ont porté la mystique de l’hydroélectricité. Pour l’heure, en Savoie, en relation avec EDF, la Fondation FACIM (Fondation pour l’action culturelle internationale en montagne) s’attache à les mettre en valeur dans le cadre d’un itinéraire thématique en cours de constitution15. Mais leur activité présente ne dispense pas de réfléchir à une appréciation lucide de leurs mérites respectifs, et aux moyens d’assumer à terme leur conservation.

L’exercice de critérisation peut commencer par un rapide inventaire de la protection officielle. Dans ce cadre, Les Vernes, qui possèdent encore leur équipement d’origine, demeure la seule centrale hydroélectrique alpine bénéficiant depuis le 2 septembre 1994 d’une reconnaissance au titre des monuments historiques. Les autorités genevoises ont entamé une procédure d’inscription à l’inventaire cantonal des immeubles dignes de protection en faveur de la partie suisse du sculptural aménagement de Chancy-Pougny. Ce cas d’école pose la question de la prise en charge des ouvrages transfrontaliers : quelle sera en retour l’attitude française ? Par ailleurs, aucune ligne de transport, conduite forcée, turbine… n’a fait l’objet d’une reconnaissance du ministère de la Culture.

Les pastiches, habillages de prestige et mises en scènes architecturales, traditionnellement surévalués par l’administration de la Culture, sont pourtant bien présents. Le féodalisme électrique (Les Vernes, Allemont) et sa variante ecclésiale (Haut-Laval, Les Claux, Pont-Escoffier), ainsi que l’architecture régionaliste (Le Verney, La Ferrière, Viclaire) ont été bien conservés. En outre, dans la vallée de la Romanche, Livet II (1905) continue d’arborer un style Baltard fait d’une armature de fonte et d’acier supportant une majestueuse façade vitrée. Malgovert (1952) illustre la massivité, l’austérité et la culture technique des temps de l’Après- Deuxième Guerre mondiale. Grandeur s’accorda ensuite avec grâce des barrages à Roselend et originalité des centrales enterrées à Bas-Laval (1906) et dans la troglodytique Bâton (1925 et 1927) qui connurent d’amples développements à La Bathie ou à Grand-Maison. La notoriété de quelques architectes et ingénieurs pourrait accroître ponctuellement l’intérêt pour certains sites.

La reconnaissance ministérielle ne peut donc être retenue comme critère unique de sélection, sous peine de faire presque entièrement table rase du sujet. Pour combler la déficience officielle, le discours public sur le patrimoine met le plus souvent en avant le caractère historique précurseur, « l’idole des origines » (Marc Bloch). La volonté d’identification de la première réalisation est présente dans des publications peu soucieuses de critique historique, et des localités fondent sur elles un patrimoine commémoratif qui interroge, comme à La Roche-sur-Foron aventureusement autoproclamée plus ancienne centrale hydroélectrique d’Europe. Toutefois, même la pionnière usine bellegardienne de la Valserine n’a pas fait l’objet d’attention et gît désormais à l’état de ruines. Le lac de La Girotte, ancêtre des réservoirs de haute altitude, alimenté en 1943 par les eaux du glacier de Tré-la-Tête, première réalisation mondiale d’une prise sous-glaciaire, a mieux résisté, mais pas en raison de la création portée.

L’innovation ne passe donc que rarement à la postérité. Au-delà de la médiatique affirmation, la société du XXIe siècle est-elle plus sensible aux prouesses techniques qui affichent des records ? Est-elle en mesure d’apprécier précisément les chiffres, de replacer les performances dans leur contexte et d’admettre que les prouesses d’un jour sont condamnées à être dépassées ? Génissiat aurait été la plus puissante centrale d’Europe occidentale, le barrage de Tignes, le plus élevé d’Europe en 1952, demeure le plus haut de France16, Villarodin était équipée des groupes verticaux les plus puissants au monde…

Plus profondément sans nul doute, le patrimoine hydroélectrique peut constituer l’identité d’un territoire et d’une communauté. À l’échelle locale, il s’agit de conserver un élément dans lequel une communauté s’identifie. Bellegarde a négligé sa centrale pionnière, mais placé la foudre sur son blason. Ambel (Le Sautet), Chambon, Le Dauphin et Le Parizet (Le Chambon), Essertoux (Génissiat), Tignes (Tignes), Savel (Monteynard), entretiennent la mémoire de leurs sites originaux disparus sous les eaux. En Isère, sous l’égide du conseil général, un « Comité de réflexion sur le devenir du patrimoine industriel de la Romanche » soucieux d’appropriation du passé par la population locale se réunit depuis 2010, s’attachant plus particulièrement aux cas des Vernes (site à affirmer), de Livet II (rare scénarisation) et des Roberts (architecture fonctionnelle). Lors des journées portes ouvertes ou des concerts organisés en 1990 à La Bathie, les visiteurs, autochtones et touristes, se pressent, renouvelant le lien ancien établi entre les aménagements hydroélectriques et la population. D’une autre dimension, Grenoble se pose en capitale avec en mémoire les expériences de transport de Marcel Deprez (Vizille-Grenoble, 1883), les enseignements universitaires de Paul Janet (1892), un Institut électrotechnique (1900), la création de la Chambre syndicale des forces hydrauliques (1901), les premier et troisième congrès de la Houille Blanche (1902 et 1925), les éditions de la Houille Blanche (1902), la Société hydrotechnique de France (1912) qui se dota en 1922 d'un laboratoire d'essais à Beauvert (locaux aujourd’hui occupés par Alstom), une École des ingénieurs hydrauliciens (1930), plus tard la division technique de la DTG…

À une échelle frontalière que les Alpes du nord cultivent, la région concentre d’emblématiques équipements internationaux17. Sur le Rhône, Chancy-Pougny, fruit d’une convention franco-suisse de 1913 et entré en service en 1924, fut le premier équipement transfrontalier concerté. L’intégralité de son enveloppe et deux groupes d’origine ont été conservés à la suite de la modernisation entamée en 1999. En 1960, une convention franco-italienne permit d’aménager le Mont-Cenis et aboutit à la mise en service en 1968 des centrales française de Villarodin et italienne de Venaus. Enfin, le projet d’Émosson, lancé en 1963 par la signature de conventions franco-suisses, permit aux usines française de Châtelard-Vallorcine et suisse de La Bâtiaz de débiter sur le réseau à partir de 1972. Chancy-Pougny, Mont-Cenis et Émosson portent une volonté de monumentalité liée à leur statut international.


* * *


Un sentiment patrimonial autour de l’électricité existe dans les Alpes, où les barrages s’identifient à la montagne et portent des valeurs qui peuvent être entendues par la population locale et les touristes de passage. Cependant, faute d’être entretenu, notamment à la suite de la fermeture des ouvrages aux visiteurs pour des raisons de sécurité, mais aussi car l’hydroélectricité est désormais contestée sur la base de critères environnementaux, il s’érode.

La prise de conscience d’un danger pesant sur ce patrimoine de témoignage, une vision contemporaine résolument tournée vers l’avenir, soulève notamment la question de la mise en œuvre de sa conservation et donc de sa valorisation. Outre les qualités culturelles des sites, leur potentiel d’adaptation et de réaffectation est essentiel. Si les petites installations peuvent être heureusement assumées par des collectifs locaux, la question de la préservation et de la valorisation à long terme concerne surtout les grands barrages alpins, de taille exceptionnelle, à l’architecture affirmée, qui ont presque tous été conservés et ressortent pour certains d’entre eux comme d’incontestables témoignages d’une étape historique significative. Pour survivre patrimonialement, ils auront besoin de vivre en intelligence avec leur temps, d’apporter des réponses aux contestations d’ordre environnemental, en un mot de susciter l’adhésion de la communauté au sein de laquelle ils s’insèrent. Dans ce sens, le colloque « L’eau en montagne » réuni à Megève en septembre 2010 a fait état d’un réchauffement climatique transformant les Alpes en un château d’eau qui fuit. La solution au problème passerait par une gestion solidaire entre montagne et plaine qui s’appuierait sur les grands réservoirs. Un répit, voire une nouvelle dynamique, pour les cathédrales électriques ?


Denis Varaschin

Université de Savoie, LLS

1

Denis Varaschin, Mémoires de l'électricité, Paris, Maison des sciences de l’Homme, ministère de la Culture et Fondation EDF, 2007 ; « Un sujet électrique ? Le patrimoine industriel de l’hydroélectricité dans les Alpes », L’Archéologie industrielle en France, n° 52, juin 2008, p. 8-23 ; « Le patrimoine de l’hydroélectricité : état de grâce ou grâce de l’état ? », Historiens-Géographes, n° 405, février 2009, p. 109-116 ; Le Patrimoine de l’hydraulique et de l’hydroélectricité, Chambéry, LLS, 2009.

2

Lysiane Daval, bénéficiaire d’une convention CIFRE, prépare sous ma direction une thèse de doctorat d‘histoire contemporaine consacrée au sujet.

3

Jean Lafoucrière, Alain et Denis Varaschin, Le Haut-Rhône, force et lumière, Bellegarde, La Luiraz, 1987.

4

Denis Varaschin, « Centrales hydrauliques du Haut-Rhône français : de quelques savoir-faire suisses (des années 1870 à 1946) », Annales historiques de l'électricité, n° 1, juin 2003, p. 17-35.

5

Denis Varaschin, La Fée et la marmite. Électricité et électrométallurgie dans les Alpes du nord, Bellegarde, La Luiraz, 1996.

6

Marie-Noëlle Polino, « Le courant électrise le chemin de fer alpin au tournant du XXe siècle », L’Archéologie industrielle en France, n° 52, juin 2008, p. 66-67. 

7

Gérard Lepere, « Le chemin de fer à crémaillère du Salève », Échos Salèviens, n° 4, 1994.

8

Denis Varaschin, « La Société lyonnaise des forces motrices du Rhône (1892-1946). Du service public à la nationalisation », université de Grenoble II, thèse de doctorat d’histoire, sous la dir. de Pierre Cayez, 1995. En 2010, la réhabilitation du site a été entamée par une association locale.

9

Jean-Claude Ménégoz, Jean-François Lyon-Caen, Cathédrales électriques. Architecture des centrales hydrauliques du Dauphiné, Grenoble, Musée Dauphinois, 1991.

10

Denis Varaschin, Les Entreprises du secteur de l’énergie sous l’Occupation, Arras, APU, 2006.

11

Denis Varaschin, « Génissiat, la CNR et le sens des oublis », dans Sylvain Petitet, Denis Varaschin, Intérêts publics et initiatives privées, initiatives publiques et intérêts privés. Travaux et services publics en perspective, Vaulx-en-Velin, ENTPE, 1999, p. 439-458.

12

Olivier Zimny, « Réflexions sur la conservation et la mise en valeur du patrimoine hydroélectrique de la moyenne Romanche», Annales historiques de l’électricité, n° 5, 2007, p. 90-103.

13

David Nye, American Technological Sublime, Cambridge/Londres, MIT, 1994.

14

Anne Dalmasso, « Le patrimoine des constructeurs de la houille blanche », L’Archéologie industrielle en France, n° 52, juin 2008, p. 26-30.

15

Ballandaz, La Bissorte, Brides, Champagny, Le Châtelard, Le Glandon, Mont-Cenis, Pralognan, Viclaire.

16

Denis Varaschin, Tignes. La naissance d'un géant, Arras, APU, 2002.

17 Denis Varaschin, « Histoire et patrimoine des aménagements hydroélectriques frontaliers français », Le Patrimoine de l’hydraulique et de l’hydroélectricité, Chambéry, LLS, 2009, p. 33-50.


Date de création : 01.07.2010 @ 5:14 PM
Dernière modification : 16.05.2012 @ 7:51 PM
Catégorie : IXe Agoras


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