Popper: Tolérance et responsabilité intellectuelle

Le sixième commandement énonce : «Tu ne tueras pas !» Cela implique l’éthique dans presque sa totalité. La manière dont Schopenhauer, par exemple, formule l’éthique, n’est que l’extension du sixième commandement. Schopenhauer est simple, direct, clair. Il dit: «Ne porte préjudice à personne, mais aide chacun du mieux que tu peux.»

Mais que s’est-il passé quand Moise descendit la première fois du mont Sinaï avec les tables de la loi, avant même qu’il n’ait pu proclamer le sixième commandement ? Il a découvert une «hérésie digne de la mort», l’hérésie du Veau d’Or. Il a oublié le sixième commandement et a crié (je cite en substance la traduction de Luther) : «Que vienne à moi, celui qui appartient au Seigneur, le Dieu d’Israël : que chacun ceigne son glaive à ses côtés, que chacun étrangle qui son frère, qui son ami et qui son proche. Et ainsi tombèrent du peuple, en ce jour, trois mille hommes

Ainsi peut-être tout a commencé. Mais il est certain que cela s’est perpétué, particulièrement après l’instauration du christianisme en religion d’État. C’est l’histoire effrayante des persécutions religieuses, persécutions au nom de l’orthodoxie. Plus tard – surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles – s’ajoutèrent d’autres convictions idéologiques pour justifier la persécution, la barbarie et la terreur : la nationalité, la race, l’orthodoxie politique.

Dans l’idée d’orthodoxie et d’hérésie se cachent les vices les plus mesquins ; ces vices auxquels les intellectuels sont particulièrement sujets : l’arrogance, l’ergotage, la certitude, la vanité intellectuelle. Ce sont des vices mesquins – moins importants que la cruauté.

Le titre de ma conférence, «Tolérance et responsabilité intellectuelle», fait allusion à un argument de Voltaire à propos de la tolérance. Voltaire demande :  » Qu’est-ce que la tolérance ?  » Et il répond (je traduis librement) : «La tolérance est la conséquence nécessaire de la conscience que nous avons d’être faillibles. L’erreur est humaine, et nous faisons tous sans cesse des fautes. Pardonnons-nous réciproquement nos bêtises. C’est la première loi de la nature.»

Voltaire en appelle à notre honnêteté intellectuelle. Nous devons assumer nos faiblesses, notre ignorance. Voltaire sait parfaitement qu’il y a des fanatiques à la conviction inébranlable. Mais leur conviction est-elle tout à fait honnête ? Ont-ils eux-mêmes examiné honnêtement leurs convictions et les raisons de ces dernières ? Et l’examen critique de soi n’est-il pas une composante de toute honnêteté intellectuelle ? Le fanatisme n’est-il pas un essai pour couvrir notre propre incroyance inavouée, que nous avons réprimée et qui, pour cette raison, ne nous est seulement qu’à moitié consciente ?

L’appel de Voltaire à notre humilité intellectuelle, et avant tout son appel à notre honnêteté intellectuelle, a en son temps fortement impressionné les intellectuels. Je voudrais renouveler ici cet appel.

Voltaire fonde la tolérance sur le pardon réciproque de nos sottises. Mais il est une sottise largement répandue, soit l’intolérance que Voltaire, à juste titre, ne peut tolérer. La tolérance marque ses limites. Si nous revendiquons que l’intolérance soit tolérée, nous détruisons alors la tolérance et l’état de droit. Ce fut le destin de la République de Weimar.

Mais il y a en dehors de l’intolérance d’autres sottises qui ne devraient pas être tolérées. Surtout cette sottise qui conduit les intellectuels à suivre la dernière mode, sottise qui a présidé à l’écriture de beaucoup en un style péremptoire et obscur, style oraculaire critiqué radicalement par Goethe dans Le Livre de la sorcière et en d’autres endroits de son Faust. L’usage de la parole emphatique, obscure, péremptoire, incompréhensible, cette manière d’écrire ne doit pas être admirée davantage, elle ne devrait même pas être tolérée par les intellectuels. Elle est intellectuellement irresponsable, elle détruit le bon sens, la raison. Elle rend possible cette attitude que l’on a désignée sous le nom de «relativisme». Cette attitude conduit à la thèse que toutes les thèses sont, de manière plus ou moins égale, intellectuellement défendables. Tout est permis. C’est pourquoi la thèse du relativisme conduit manifestement à l’anarchie, à l’absence de droit, et ainsi au règne de la violence.

Mon sujet «Tolérance et responsabilité intellectuelle» m’a ainsi mené à la question du relativisme.

Je voudrais aussi opposer au relativisme une idée presque toujours confondue avec celui-ci mais qui lui est pourtant profondément étrangère. J’ai souvent désigné cette position sous le nom de pluralisme, mais cela n’a pas été sans ambiguïté. C’est pourquoi je veux ici la qualifier de pluralisme critique. Tandis que le relativisme, qui ressort d’une tolérance laxiste, conduit au règne de la violence, le pluralisme critique lui peut contribuer à la maîtrise de la violence.

Pour ce qui est de la construction du relativisme et du pluralisme critique, le concept de vérité est d’une importance décisive.

Le relativisme est la position selon laquelle on peut tout affirmer ou presque tout, et par conséquent rien. Tout est vrai, ou rien ne l’est. La vérité est alors sans signification.

Le relativisme critique est la position selon laquelle dans l’intérêt de la vérité chaque théorie – tant mieux si elles sont nombreuses – doit entrer en concurrence avec d’autres. Cette concurrence consiste dans la discussion rationnelle des théories et leur examen critique. La discussion est rationnelle, cela signifie que l’enjeu est la vérité des théories en concurrence : la théorie qui semble se rapprocher le plus de la vérité dans la discussion critique est la meilleure ; et la meilleure théorie évince les plus mauvaises. L’enjeu est ici la vérité.

L’idée d’une vérité objective et l’idée d’une recherche de la vérité sont ici d’une importance décisive.

L’homme qui le premier présenta une théorie de la vérité reliant l’idée de la vérité objective à celle de la faillibilité humaine principielle était le présocratique Xénophane. Il est né probablement en l’an 571 avant J.-C. dans l’Ionie en Asie mineure. Il fut le premier grec à penser l’écrit, le premier moraliste, le premier à penser la connaissance et le premier à penser le monothéisme.

Xénophane fut le fondateur d’une tradition, d’une forme de pensée à laquelle souscrivirent entre autres Socrate, Montaigne, Érasme et Voltaire. On a souvent appelé cette tradition, le « scepticisme ». Mais cette appellation peut aisément conduire à des malentendus. Le Duden définit le «scepticisme» comme un doute, une incrédulité, et le «sceptique» comme un homme méfiant ; et c’est apparemment la signification allemande du mot et principalement sa signification moderne. Mais le verbe grec dont est dérivée la famille lexicale (sceptique, le sceptique, le scepticisme) ne signifie pas « douter » mais « porter un regard critique, examiner, peser, analyser, chercher, explorer ».

Parmi les Sceptiques, au sens grec du mot, il y avait certainement un grand nombre qui doutait et peut-être également des hommes méfiants. Mais la malheureuse synonymie des mots  » scepticisme  » et  » doute  » fut vraisemblablement un coup de maître des Stoïciens qui voulaient caricaturer leurs concurrents. Quoi qu’il en soit, les sceptiques Xénophane, Socrate, Érasme, Montaigne, Locke et Voltaire étaient tous ou théistes ou déistes.

Ce qui est propre à cette tradition sceptique, au cardinal Nicolas de Cues, à Érasme de Rotterdam et à moi-même qui partage cette tradition tient à ce que nous insistons sur notre ignorance. De là découlent d’importantes conséquences éthiques : la tolérance ; mais la non-acceptation de l’intolérance, de la violence et de la barbarie.

Xénophane était rhapsode, et tout en étant à l’école d’Homère et d’Hésiode, il formula une critique des deux. Elle était éthique et pédagogique. Il s’élevait contre le fait que les dieux volent, mentent, soient adultères, comme Homère et Hésiode le racontaient. Cela le mena à soumettre à la critique la théorie des dieux de Homère. Le résultat effectif de la critique fut la découverte de ce que nous nommons « l’anthropomorphisme » : la découverte que toutes ces histoires de dieux grecs ne sont pas à prendre au sérieux, parce qu’elles représentent les dieux à l’image des hommes.

Je m’autorise ici à citer quelques arguments de Xénophane dans leur forme versifiée, dans ma traduction presque littérale :

Peau noire et nez camus : ainsi les Éthiopiens
R
eprésentent leurs dieux, cependant que les Thraces
Leur donnent des yeux pers et des cheveux de feu

Cependant si les bœufs, les chevaux et les lions
Avaient aussi des mains, et si avec ces mains
Ils savaient dessiner, et savaient modeler
Les œuvres, qu’avec art seuls les hommes façonnent,
Les chevaux forgeraient des dieux chevalins,
Et les bœufs donneraient aux dieux forme bovine:
Chacun dessinerait pour son dieu l’apparence
Imitant la démarche et le corps de chacun.

Par conséquent Xénophane est confronté à un problème : comment penser les dieux après cette critique de l’anthropomorphisme ? Nous possédons quatre fragments qui contiennent une partie importante de sa réponse. Sa réponse est le monothéisme, bien que Xénophane, pareil en cela à Luther dans sa traduction du premier commandement, pour la formulation de son monothéisme, mette le mot « dieux » au pluriel. Il écrit :

Un seul Dieu, le plus grand chez les dieux et les hommes.
Et qui en aucun cas n’est semblable aux mortels
Autant par sa démarche, autant par ce qu’il pense.

Toujours au même endroit, il demeure où il est,
Sans du tout se mouvoir ; il ne lui convient pas
De se porter tantôt ici, tantôt ailleurs.

Sans peine, et par la force seule de l’esprit (et de la volonté),
Il donne le branle à toutes choses.

Et tout entier il voit, tout entier il conçoit,
Tout entier il entend.

Ce sont des fragments qui se rapportent à sa théologie spéculative.

Il est évident que cette théorie entièrement nouvelle représentait pour Xénophane la solution à un problème sérieux. En effet elle s’imposait à lui comme la solution du plus grand de tous les problèmes, le problème de l’univers. Quiconque ayant quelques vues sur la psychologie de la connaissance ne peut douter que cette nouvelle conception dût apparaître à son créateur comme une révélation.

Malgré cela, il avouait que sa théorie n’était guère plus qu’une supposition. Ce fut une victoire sans précédent de la critique de soi, une victoire de son honnêteté intellectuelle et de son humilité.

Xénophane généralisa cette conception de la critique de soi, d’une manière qui le caractérise en propre : il comprit que ce qu’il avait découvert à propos de sa propre théorie – qu’elle n’était malgré sa force de persuasion intuitive qu’une supposition – devait valoir pour toutes les théories humaines : tout n’est que supposition. Cela me semble révéler qu’il ne lui a pas été trop facile de qualifier sa propre théorie de supposition. Xénophane formule cette théorie critique de la connaissance en quelques beaux vers :

Non, jamais il n’y eut, jamais il n’y aura
Un homme possédant la connaissance claire
De ce qui touche aux dieux et de toutes les choses
Dont je parle à présent. Même si par hasard
Il se trouvait qu’il dit l’exacte vérité.
Lui-même ne saurait en prendre conscience :
Car tout n’est qu’opinion.

Ces quelques lignes contiennent bien plus qu’une théorie de l’incertitude du savoir humain. Ils contiennent une théorie de la vérité objective. Car Xénophane nous apprend ici que ce quelque chose que j’énonce peut être vrai sans que ni moi ni quiconque ne sache si cela est vrai. Cela veut dire que la vérité est objective. La vérité est l’accord de ce que j’énonce avec les faits, que je sache ou non en quoi consiste cet accord.

En outre ces quelques lignes contiennent une théorie de loin plus importante encore. Ils disent que si je proclamais une vérité pleinement achevée, je ne pourrais le savoir avec certitude. Car il n’y a aucun critère infaillible de la vérité. Nous ne pouvons jamais ou presque jamais être totalement certains que nous ne nous sommes pas trompés.

Mais Xénophane n’était pas un théoricien pessimiste de la connaissance. C’était un chercheur, et il est parvenu au cours de sa longue vie à améliorer de façon critique maintes suppositions, particulièrement ses théories scientifiques. Il formule cela de la façon suivante :

Ce n’est pas dès le commencement que les dieux
Ont tout dévoilé aux mortels ; mais, en cherchant,
Ceux-ci, avec le temps, découvrent le meilleur.

Xénophane explique également ce qu’il entend ici par le «meilleur». Il conçoit l’approximation de la vérité objective, la vériproximité, la vérisimilarité. Car il dit de l’une de ses suppositions :

Veuillez considérer de telles conjonctures
Comme ayant ressemblance avec la vérité.

Il est possible que «cette supposition» ait été la théorie de la divinité de Xénophane.

Le deuxième fondateur, beaucoup plus influent, de la tradition sceptique fut Socrate. Il enseigna :  » Seul est sage celui qui sait qu’il ne sait pas.  » Socrate et Démocrite, à peu près son contemporain, firent indépendamment l’un de l’autre la même découverte éthique. Tous deux dirent, dans les mêmes termes :

«Mieux vaut subir l’injustice que la commettre.»

On peut bien dire que cette conception – en tous cas conjuguée à cette conception selon laquelle nous savons peu – conduit à la tolérance, comme Voltaire l’enseignait.

J’en viens à la signification présente de cette philosophie elle-même critique de la connaissance.

D’abord il s’agit de débattre de l’objection suivante. Il est bien vrai, dira-t-on, que Xénophane, Démocrite et Socrate ne savaient rien; et ils faisaient preuve de sagesse en reconnaissant leur propre ignorance; et peut?être d’une plus grande sagesse encore en adoptant la position de chercheurs. Nous – ou plus précisément, nos scientifiques – continuons leurs investigations, leurs recherches. Mais aujourd’hui les scientifiques ne sont pas seulement ceux qui cherchent, mais également ceux qui trouvent. Et ils savent une telle multitude de choses, au point que la seule quantité de notre savoir scientifique est devenue elle-même un problème. Pouvons-nous de nos jours alors sérieusement construire notre philosophie de la connaissance à partir de la thèse socratique de l’ignorance ?

L’objection est recevable. Mais à la seule condition que nous élaborions quatre additifs extrêmement importants. Premièrement : quand il est dit que les scientifiques savent énormément de choses, cela est certes juste, mais le mot « savoir » : est ici employé, apparemment sans qu’on le sache, dans un sens qui est totalement distinct de celui qu’utilisait Xénophane et de celui que le mot « savoir » a gardé dans la langue courante.

Car nous entendons par « savoir » toujours un « savoir infaillible ». Si quelqu’un dit : « Je sais que nous sommes aujourd’hui mardi, mais je ne suis pas certain qu’aujourd’hui est mardi », il se contredit lui-même, ou il revient dans la seconde partie de sa proposition sur ce qu’il a dit dans la première.

Mais le savoir de la science n‘est précisément pas un savoir infaillible. Il est révisable. Il consiste en suppositions vérifiables, dans le meilleur des cas, en suppositions vérifiées avec une extrême sévérité, mais en tout état de cause il ne s’agit que de suppositions. C’est un savoir hypothétique, un savoir de supposition. C’est le premier additif et à lui seul il justifie l’ignorance socratique et la remarque de Xénophane selon laquelle lorsque nous formulons une vérité achevée, nous ne pouvons pas savoir si ce que nous avons dit est vrai.

Le deuxième additif qui suit l’objection selon laquelle aujourd’hui nous savons énormément de choses est le suivant.

Avec presque chaque nouvelle acquisition scientifique ; avec chaque solution hypothétique d’un problème scientifique, augmentent le nombre et la difficulté des problèmes posés, et certainement plus rapidement que les solutions. Nous sommes autorisés à dire alors que notre savoir hypothétique est fini, notre ignorance est infinie. Mais cela ne se limite pas à cela : pour un scientifique rigoureux, un scientifique qui a quelque goût pour les problèmes non résolus, le monde devient dans un sens pleinement concret toujours plus énigmatique.

Mon troisième additif est le suivant.

Quand nous disons que nous en savons plus aujourd’hui que Xénophane et Socrate, c’est, selon toute apparence faux si nous interprétons « savoir » en un sens subjectif. Probablement chacun de nous ne sait pas plus que l’autre mais sait d’autres choses. Nous avons échangé certaines théories, certaines hypothèses, certaines suppositions contre d’autres, très souvent contre de meilleures : meilleures au sens de la vériproximité.

On peut comprendre le contenu de ces théories, hypothèses, suppositions, comme savoir au sens objectif par opposition à un savoir subjectif ou personnel. Par exemple ce qui est contenu dans un manuel de physique en plusieurs volumes est du savoir impersonnel ou objectif – et naturellement hypothétique -. Cela va bien plus loin que ce qu’un physicien très savant peut savoir. Ce qu’un scientifique sait – ou, plus précisément, suppose – peut être compris comme un savoir personnel ou subjectif. Tous deux – les savoirs impersonnel et personnel – sont en grande partie hypothétiques et susceptibles d’être améliorés. Le savoir impersonnel ne va pas seulement plus loin que ce que n’importe quel homme peut de nos jours personnellement savoir, mais le progrès du savoir impersonnel et objectif est si rapide que le savoir personnel ne peut suivre qu’un court instant dans des domaines restreints. Il est dépassé.

Ici nous avons encore un quatrième principe qui justifie le point de vue de Socrate. Car ce savoir dépassé consiste en des théories qui se sont révélées être fausses. C’est la raison pour laquelle le savoir dépassé, du moins dans le sens courant du mot, n’est certainement pas un savoir.

Nous avons donc quatre principes qui prouvent aujourd’hui encore que le point de vue de Socrate « je sais que je ne sais rien et à peine cela » est d’une grande actualité, peut-être plus actuel qu’au temps de Socrate. Et nous avons tout lieu, pour la défense de la tolérance, de déduire de cette conception ces conséquences éthiques qui ont été tirées par Érasme, Montaigne, Voltaire et plus tard Lessing. Et d’autres conséquences encore.

Les principes qui sont à la base de toute discussion rationnelle, c’est-à-dire de toute discussion au service de la recherche de la vérité, sont à proprement parler des principes éthiques. Je voudrais donner trois de ces principes.

1. Le principe de la faillibilité : peut-être ai-je tort et peut-être as-tu raison, mais nous pouvons aussi bien avoir tort tous les deux.

2. Le principe de la discussion rationnelle : nous voulons essayer d’examiner, de la façon la plus impersonnelle possible, nos arguments pour et contre une théorie déterminée critiquable.

3. Le principe de l’approximation de la vérité. Par une discussion objective nous nous approchons presque toujours de la vérité; et nous parvenons à une meilleure connaissance, même si nous n’aboutissons pas à un accord.

Il est intéressant de remarquer que ces trois principes sont des principes qui touchent à la théorie de la connaissance et simultanément à l’éthique. Car ils induisent, entre autres, indulgence, tolérance : si je peux apprendre de toi, et si je veux apprendre dans l’intérêt de la recherche de la vérité, alors je ne dois pas me contenter de te tolérer mais encore de te reconnaître comme potentiellement égal en droits : l’unité potentielle et l’égalité en droits de tous les hommes sont une condition de notre disposition à discuter rationnellement. Essentiel est également le principe selon lequel nous pouvons beaucoup apprendre d’une discussion ; même si elle n’aboutit pas à un accord. Car la discussion peut nous aider à comprendre quelques-unes de nos erreurs.

Des principes éthiques sont au fondement de la science. L’idée de la vérité comme principe régulateur et fondateur est un de ceux-là.

La recherche de la vérité et l’idée de l’approximation de celle-ci sont d’autres principes éthiques ; ainsi que les idées de probité intellectuelle et de faillibilité qui nous conduisent à la critique de soi et à la tolérance.

Essentiel également est ce que nous pouvons apprendre dans le domaine de l’éthique. Je voudrais illustrer cela en prenant l’exemple de l’éthique pour les intellectuels, plus particulièrement celle pour les professions intellectuelles : celle des scientifiques, des médecins, des juristes, des ingénieurs, des architectes, des fonctionnaires et, plus encore, des politiques.

Je voudrais vous soumettre quelques propositions pour une nouvelle éthique professionnelle, propositions qui seraient étroitement reliées aux idées de tolérance et de probité intellectuelle.

À cette fin je voudrais d’abord caractériser l’ancienne éthique professionnelle et peut-être légèrement la caricaturer pour la comparer ensuite avec la nouvelle éthique professionnelle que je recommande.

Les idées de vérité, de rationalité et de responsabilité intellectuelle sont à la base, conformément à ce que nous avons admis, des deux éthiques professionnelles, l’ancienne et la nouvelle. Mais l’ancienne éthique était fondée sur l’idée du savoir personnel et certain, et par conséquent sur l’idée d’autorité ; tandis que la nouvelle éthique est fondée sur l’idée d’un savoir objectif et incertain. De cette façon la manière de penser qui y est attachée est fondamentalement transformée et par conséquent également le rôle des idées de vérité, de rationalité et de probité intellectuelle.

L’ancien idéal était de posséder vérité et certitude et de consolider la vérité si possible par une preuve logique.

À cet idéal aujourd’hui encore d’actualité correspond l’idéal personnel du sage – non pas naturellement au sens socratique : mais au sens platonicien de celui qui sait et est une autorité : du philosophe qui est également roi.

Le vieil impératif est pour l’intellectuel : Sois une autorité ! Sache tout dans Ton domaine !

Si Tu es reconnu en tant qu’autorité, Ton autorité sera protégée par Tes collègues et réciproquement.

L’ancienne éthique que je décris nous interdit de faillir. Une faute est absolument inenvisageable. C’est pourquoi ces fautes ne peuvent être avouées. Je n’ai pas besoin de souligner à quel point cette ancienne éthique professionnelle est intolérante. Elle a toujours été intellectuellement malhonnête : elle a mené à la dissimulation de fautes en raison de l’autorité ; particulièrement en médecine. C’est pourquoi je propose une nouvelle éthique professionnelle, pas seulement pour les scientifiques. Je propose de la fonder sur les douze thèses suivantes par lesquelles je conclus :

1. Notre savoir de suppositions va toujours plus loin que ce qu’un homme peut maîtriser. De cela il appert qu’il n’y a aucune autorité qui tienne. Cela vaut également pour les spécialités.

2. Il est impossible d’éviter toutes les fautes, ou du moins toutes celles qui sont en elles-mêmes évitables. Des fautes sont commises en permanence par tous les scientifiques. La vieille idée que l’on peut éviter les fautes et que de ce fait on est obligé de les éviter doit être révisée : elle est elle-même fautive.

3. Naturellement nous devons toujours nous efforcer d’éviter autant que possible les fautes. Mais pour justement les éviter, nous devons commencer à comprendre avant tout combien il est difficile de les éviter et comprendre que personne n’y réussit totalement.
L
es scientifiques à l’imagination créatrice qui se laissent conduire par leur intuition n’y parviennent pas : l’intuition peut également nous induire en erreur.

4. Même dans celles de nos théories qui ont été les mieux corroborées, des fautes peuvent se cacher ; et il est du savoir spécifique du scientifique de rechercher de telles fautes. En ce qui concerne ce devoir, une nouvelle théorie alternative peut nous être d’une grande aide. (Que l’on songe à Copernic qui, en proposant une alternative à la théorie dominante, a rendu possible la réfutation de Kepler en ce qui concerne le dogme du mouvement circulaire ; ou à la théorie de Einstein qui conduisit à des examens expérimentaux et critiques de la théorie de Newton). Cela signifie que nous devons être tolérants à l’égard de telles alternatives. Nous devons adopter une attitude tolérante (contrairement à ce que proposent de nombreux historiens des sciences), avant que la théorie dominante ne soit en difficulté.
L
a constatation qu’une théorie corroborée ou qu’un procédé pratique très utilisé sont fautifs peut constituer une découverte importante.

5. C’est pourquoi nous devons changer notre attitude à l’égard de nos fautes. C’est en ce point que commence notre réforme éthique et pratique. Car l’ancien point de vue de l’éthique professionnelle conduit à dissimuler nos fautes, à les cacher et à les oublier aussi vite que possible.

6. Le nouveau principe est que pour apprendre, si possible, à éviter les fautes, nous devonstirer précisément des enseignements de nos fautes. Dissimuler des fautes est le plus grand péché intellectuel.

7. De ceci il appert que nous devons persister à déceler nos fautes. Si nous les trouvons, nous pourrons les garder en mémoire, les analyser en tous sens pour découvrir leur origine.

8. La critique de soi et la droiture deviennent par conséquent un devoir.

9. Comme nous devons tirer des enseignements de nos fautes, nous apprenons également à les accepter, à les accepter avec reconnaissance, quand d’autres attirent notre attention sur elles.
Quand nous indiquons aux autres leurs propres fautes, nous devons toujours nous souvenir que nous-mêmes avons fait de semblables fautes. Et nous devrons nous souvenir que les plus grands scientifiques ont fait des fautes. Je ne veux certainement pas dire que nos fautes sont en règle générale excusables : nous ne devons pas relâcher notre vigilance. Mais il est humainement inévitable de toujours commettre des fautes.

10. Nous devons commencer à comprendre que nous avons besoin d’autres hommes pour la découverte et la correction de nos fautes (et eux de nous) ; d’autres hommes en particulier qui ont grandi avec d’autres idées, dans d’autres milieux. Cela conduit également à la tolérance.

11. Nous devons apprendre que la critique de soi est la meilleure critique ; mais que la critique par d’autres que soi est une nécessité. Elle est presque aussi bonne que la critique de soi.

12. La critique rationnelle doit toujours être spécifique : elle doit indiquer les raisons spécifiques et déterminées qui font que des dires spécifiques, des hypothèses spécifiques, paraissent faux, ou des arguments spécifiques non valables. Elle doit être guidée par l’idée d’approximation de la vérité objective. Elle doit être en ce sens impersonnelle.

Je vous prie de considérer ces thèses comme des propositions. Elles doivent montrer que l’on peut faire également des propositions discutables et amendables dans le domaine éthique.

Karl PopperConférence, Université de Tübongen, 1981, trad. M.-F. Folcher et M.-V. Howlet, CNDP, 1990.