D'où la logique est-elle née dans la tête des hommes? Certainement de l'illogisme dont le domaine a dû être immense à l'origine. Mais d'innombrables êtres, qui concluaient autrement que nous ne le faisons maintenant, dépérirent : il se pourrait que ce fût encore plus vrai qu'on ne pense! Qui, par exemple, ne savait discerner assez souvent l' "identique", quant à la nourriture ou quant aux animaux dangereux pour lui; qui par conséquent était trop lent à classer, trop circonspect dans le classement, avait moins de chances à survivre que celui qui tombait immédiatement sur l'identique parmi toutes sortes de réalités semblables. Mais la tendance prédominante à considérer le semblable comme l'identique - Cette tendance a créé le fondement même de la logique. Il fallait de même, pour que pût se développer la notion de substance qui est indispensable à la logique, encore que rien de réel ne lui corresponde au sens le plus rigoureux - que durant fort longtemps la mutabilité des choses restât inaperçue et insensible; les êtres non doués d'une vue précise avaient une avance sur ceux qui percevaient l'écoulement de toutes choses. Toute extrême circonspection à conclure, toute tendance sceptique constituent à elles seules un grand danger pour la vie. Nul être vivant ne se serait conservé, si la tendance contraire à affirmer plutôt qu'à suspendre son jugement, à errer et à imaginer plutôt qu'à nier, à juger plutôt qu'à être équitable, n'avait été stimulée de façon extraordinairement forte. Le processus des pensées et des conclusions logiques dans notre cerveau actuel répond à un processus et à une lutte d'impulsions qui par elles-mêmes sont toutes fort illogiques et iniques : l'antique mécanisme se déroule à présent en nous de façon si rapide et si dissimulée que nous ne nous apercevons jamais que du résultat de la lutte.

Nietzsche, Le Gai Savoir, L. II, 111, trad. P. Klossowski, UGE, 1981, pp. 197-198