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Karl Popper

Tolérance et responsabilité intellectuelle

Conférence, Université de Tübongen, 1981,
trad. M.-F. Folcher et M.-V. Howlet, CNDP, 1990

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Le sixième commandement énonce : " Tu ne tueras pas ! " Cela implique l'éthique dans presque sa totalité. La manière dont Schopenhauer, par exemple, formule l'éthique, n'est que l'extension du sixième commandement. Schopenhauer est simple, direct, clair. Il dit: " Ne porte préjudice à personne, mais aide chacun du mieux que tu peux. "

Mais que s'est-il passé quand Moise descendit la première fois du mont Sinaï avec les tables de la loi, avant même qu'il n'ait pu proclamer le sixième commandement ? Il a découvert une " hérésie digne de la mort ", l'hérésie du Veau d'Or. Il a oublié le sixième commandement et a crié (je cite en substance la traduction de Luther) : " Que vienne à moi, celui qui appartient au Seigneur, le Dieu d'Israël : que chacun ceigne son glaive à ses côtés, que chacun étrangle qui son frère, qui son ami et qui son proche. Et ainsi tombèrent du peuple, en ce jour, trois mille hommes. "

Ainsi peut-être tout a commencé. Mais il est certain que cela s'est perpétué, particulièrement après l'instauration du christianisme en religion d'État. C'est l'histoire effrayante des persécutions religieuses, persécutions au nom de l'orthodoxie. Plus tard - surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles - s'ajoutèrent d'autres convictions idéologiques pour justifier la persécution, la barbarie et la terreur : la nationalité, la race, l'orthodoxie politique.

Dans l'idée d'orthodoxie et d'hérésie se cachent les vices les plus mesquins ; ces vices auxquels les intellectuels sont particulièrement sujets : l'arrogance, l'ergotage, la certitude, la vanité intellectuelle. Ce sont des vices mesquins - moins importants que la cruauté.

Le titre de ma conférence, " Tolérance et responsabilité intellectuelle ", fait allusion à un argument de Voltaire à propos de la tolérance. Voltaire demande : " Qu'est-ce que la tolérance ? " Et il répond (je traduis librement) : " La tolérance est la conséquence nécessaire de la conscience que nous avons d'être faillibles. L'erreur est humaine, et nous faisons tous sans cesse des fautes. Pardonnons-nous réciproquement nos bêtises. C'est la première loi de la nature. "

Voltaire en appelle à notre honnêteté intellectuelle. Nous devons assumer nos faiblesses, notre ignorance. Voltaire sait parfaitement qu'il y a des fanatiques à la conviction inébranlable. Mais leur conviction est-elle tout à fait honnête ? Ont-ils eux-mêmes examiné honnêtement leurs convictions et les raisons de ces dernières ? Et l'examen critique de soi n'est-il pas une composante de toute honnêteté intellectuelle ? Le fanatisme n'est-il pas un essai pour couvrir notre propre incroyance inavouée, que nous avons réprimée et qui, pour cette raison, ne nous est seulement qu'à moitié consciente ?

L'appel de Voltaire à notre humilité intellectuelle, et avant tout son appel à notre honnêteté intellectuelle, a en son temps fortement impressionné les intellectuels. Je voudrais renouveler ici cet appel.



Maryvonne Longeart

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