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"Je vous conseille, à vous, théologiens et philosophes spéculatifs, de vous débarasser des concepts et préjugés de la vieille philosophie spéculative si vous voulez atteindre les choses telles qu'elles sont en réalité, c'est-à-dire la vérité. Et il n'est point pour vous d'autres chemins vers la vérité et la liberté que ce Fleuve de feu, Feuerbach est le purgatoire de notre temps." Marx
Des Thèses sur Feuerbach, Friedrich Engels dit dans la préface
à Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande
(1888) qu'elles sosnt de "simples notes jetées à l'impression,
mais d'une valeur inappréciable, comme premier document où soit
déposé le germe génial de la nouvelle conception du monde."
Karl Marx
Thèses sur Feuerbach
(Vers 1844-1847)
Marxiste Internet Archive, www.marxiste.org.
I. Le principal défaut, jusqu'ici, du matérialisme de tous les philosophes - y compris celui de Feuerbach - est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont saisis que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective. C'est ce qui explique pourquoi l'aspect actif fut développé par l'idéalisme, en opposition au matérialisme, - mais seulement abstraitement, car l'idéalisme ne connaît naturellement pas l'activité réelle, concrète, comme telle. Feuerbach veut des objets concrets, réellement distincts des objets de la pensée ; mais il ne considère pas l'activité humaine elle-même en tant qu'activité objective. C'est pourquoi dans L'Essence du christianisme, il ne considère comme authentiquement humaine que l'activité théorique, tandis que la pratique n'est saisie et fixée par lui que dans sa manifestation juive sordide. C'est pourquoi il ne comprend pas l'importance de l'activité " révolutionnaire ", de l'activité " pratique-critique ".
II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique, est purement scolastique.
III. La doctrine matérialiste qui veut que les hommes soient des produits des circonstances et de l'éducation, que, par conséquent, des hommes transformés soient des produits d'autres circonstances et d'une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui transforment les circonstances et que l'éducateur a lui-même besoin d'être éduqué. C'est pourquoi elle tend inévitablement à diviser la société en deux parties dont l'une est au-dessus de la société (par exemple chez Robert Owen).
La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ou auto-changement ne peut être considérée et comprise rationnellement qu'en tant que pratique révolutionnaire.
IV. Feuerbach part du fait que la religion rend l'homme étranger à lui-même et dédouble le monde en un monde religieux, objet de représentation, et un monde temporel. Son travail consiste à résoudre le monde religieux en sa base temporelle. Il ne voit pas que, ce travail une fois accompli, le principal reste encore à faire. Le fait, notamment, que la base temporelle se détache d'elle-même, et se fixe dans les nuages, constituant ainsi un royaume autonome, ne peut s'expliquer précisément que par le déchirement et la contradiction internes de cette base temporelle. Il faut donc d'abord comprendre celle-ci dans sa contradiction pour la révolutionner ensuite pratiquement en supprimant la contradiction. Donc, une fois qu'on a découvert, par exemple, que la famille terrestre est le secret de la famille céleste, c'est la première désormais dont il faut faire la critique théorique et qu'il faut révolutionner dans la pratique.
V. Feuerbach, que ne satisfait pas la pensée abstraite, en appelle à l'intuition sensible ; mais il ne considère pas le monde sensible en tant qu'activité pratique concrète de l'homme.
VI. Feuerbach résout l'essence religieuse en l'essence humaine. Mais l'essence de l'homme n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé. Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux.
Feuerbach, qui n'entreprend pas la critique de cet être réel, est par conséquent obligé :
VII. C'est pourquoi Feuerbach ne voit pas que l' " esprit religieux " est lui-même un produit social et que l'individu abstrait qu'il analyse appartient en réalité à une forme sociale déterminée.
VIII. Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui détournent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique.
IX. Le résultat le plus avancé auquel atteint le matérialisme intuitif, c'est-à-dire le matérialisme qui ne conçoit pas l'activité des sens comme activité pratique, est la façon de voir des individus isolés et de la société bourgeoise.
X. Le point de vue de l'ancien matérialisme est la société " bourgeoise ". Le point de vue du nouveau matérialisme, c'est la société humaine, ou l'humanité socialisée.
XI. Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer.
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Maryvonne Longeart
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Ludwig Feuerbach (1804-1872).
Disciple de Hegel, il critique son idéalisme et développe une
philosophie matérialiste fondée sur un humanisme athée.
En 1830, il est révoqué de son poste universitaire pour avoir
nié l'immortalité de l'âme.
Feuerbach est un précurseur de Marx. Celui-ci lui reproche cependant d'attacher trop d'importance à la théorie et de négliger le rôle des conditions matérielles d'existence.
Marx a laissé un certain nombre de carnets sur lesquels, au fil des années, il avait consigné ses projets et ses réflexions. C'est sur l'un de ces carnets, utilisé par Marx entre 1844 et 1847, que Engels a retrouvé ces onze réflexions regroupées sous la mention "Ad Feuerbach" (sur Feuerbach). Ces "thèses" n'étaient pas destinées à la publication, d'où leur caractère lapidaire qui fait aussi leur force.
Dans L'Essence du christianisme (1841), Feuerbach critique
la religion dans laquelle il voit une forme d'aliénation. La religion
en effet transpose en Dieu des idéaux proprement humains que l'homme,
de ce fait, renonce à réaliser.
A la religion qu'il présente comme une scission de l'homme avec lui-même,
Feuerbach oppose un idéal humaniste de réconciliation de l'homme
avec lui-même.
Pour Marx, la praxis, ou activité pratique, est l'ensemble
des activités matérielles par lesquelles les hommes changent
le monde et se changent eux-mêmes.
Contrairement aux autres animaux, les hommes produisent leurs propres conditions
d'existence, et cette activité est l'élément moteur de
l'histoire. L'activité intellectuelle elle-même est une pratique.
Marx refuse donc l'opposition classique depuis Aristote entre théorie
(theoria) et pratique (praxis) et la subordination de celle-ci à celle-là.
La pratique, comme activité concrète, socialement
déterminée, n'est pas individuelle.
C'est la pratique, et non l'activité théorique purement spéculative,
qui permet d'atteindre la connaissance : "C'est dans la pratique qu'il
faut que l'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité
et a puissance de sa pensée." Thèses sur Feuerbach,
II.
L'activité dont il est question ici est le mouvement
dialectique, processus dynamique de production d'une solution originale
à partir de contradictions surmontées (thèse/ antithèse/synthèse).
C'est Hegel qui fait de la dialectique la loi du développement de l'esprit
dans l'histoire.
Marx la fait "descendre du ciel sur la terre": les contradictions
surmontées ne sont pas celles de l'esprit, mais les antagonismes sociaux
inscrits dans les conditions matérielles d'existence des hommes dans
leurs activités concrètes.
Abstraitement, puisque l'idéalisme hégelien ne reconnaît que l'activité théorique de l'esprit et néglige l'activité concrète de production des moyens d'existence.
En physique, une révolution est un mouvement circulaire
dans lequel le mobile retrouve, à la fin du mouvement, sa position
initiale.
En politique, au contraire, une révolution est un boulversement de
l'ordre établi et l'instauration d'un ordre nouveau.
L'activité révolutionnaire, pour Marx, est la prise de conscience
et l'organisation concrète du prolétariat pour dépasser
les contradictions du capitalisme et instaurer une société sans
classe, donc sans contradiction.
Pour plus de détail sur le matérialisme historique de
Marx, consulter sa fiche d'auteur en cliquant sur l'image de Marx.
Théorie et pratique ne doivent pas être dissociées.
Si l'idéalisme est une déformation idéologique (c'est-à-dire
une fausse représentation) de la réalité, c'est parce
qu'il ne tient pas compte des rapports sociaux réels qui l'engendre.
La science réelle de la société s'appuie sur les rapports
sociaux concrets entre les hommes.
Comprendre "vérité ou fausseté".
Une pensée est dite "réelle" si elle correspond à
la réalité dont elle est une représentation adéquate.
Une pensée est dite "irréelle" si elle est une représentation
qui entretient un rapport faux, imaginaire avec la réalité qui
la suscite.
Si l'on fait abstraction de la pratique, c'est-à-dire du rapport concret
à la réalité, on se prive de tout critère pour
juger de l'objectivité de la pensée.
Il ne suffit pas de reconnaitre le rôle de la pratique quotidienne comme le fait Feuerbach. Il faut tenir compte du fait que dans la praxis de l'activité humaine, l'homme est à la fois sujet produit et producteur de sa propre histoire.
Pour Marx, c'est le mode de producion de la vie matérielle qui conditionne la vie sociale, politique et intellectuelle. Aucune partie de la société n'échappe à ce conditionnement. Aucune partie de la société n'échappe à la société.
Cette parenthèse a été ajoutée par Engels. Robert Owen (1771-1858) est un théoricien socialiste britannique.
Le matérialisme de Feuerbach préconise de partir de la nature et non de l'esprit : "La philosophie est la science de la réalité dans sa vérité et sa totalité; mais l'essence de la réalité est la nature. Les secrets les pus profonds habitent les choses naturelles les plus simples : le spéculatif chimérique, soupirant après l'au-delà, les foule au pieds." Feuerbach, Contribution à la critique de la philosophie de Hegel.
Marx écrit à ce propos :
"La grande action de Feuerbach est : 1° d'avoir démontré
que la philosophie n'est rien d'autre que la religion mise sous forme d'idées
et dévelppées par la pensée; qu'elle n'est qu'une autre
forme et un autre mode d'existence de l'aliénation de l'homme; donc
qu'elle est tout aussi condamnable; 2° d'avoir fondé le vrai matérialisme
et la science réelle en faisant également du rapport social
"de l'homme à l'homme" le principe de base de la théorie."
Feuerbach a le mérite de se rendre compte que l'homme n'est pas une abstraction, mais il néglige le fait qe l'hommel est non pas simplement un objet sensible mais aussi une activité sensible.
Autrement dit, il ramène le monde religieux à son fondement profane. Dieu est ramené à l'Homme dont il est une image et non l'inverse comme le prétend le dogme religieux. (Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme à son image, c'est l'homme à créé Dieu à son image.)
Feuerbach perçoit que l'homme entre en rapport avec l'homme, mais il réduit ces rapports réciproques à des sentiments qui unissent des individus isolés (amour, amitié ...). Les rapports de classes sont exclus de son analyse.
Pour Marx, les rapports réels entre les hommes, qui sont des rapports sociaux, doivent être à leur tour critiqués. La critique de la religion comme aliénation, qui consiste à retrouver l'homme réel derrière le masque religieux, doit se prolonger dans une critique des conditions réelles d'existence. C'est ce que Feuerbach ne fait pas, et c'est pour cela que Marx lui reproche de négliger la "pratique révolutionnaire" (ci-dessus, thèse III ).
Feuerbach, en n'allant pas au bout du matérialisme (puisque l'individu concret auquel il revient , étant isolé, est abstrait de son contexte social), est incapable de rendre compte des changements sociaux. L'essence de l'homme, telle qu'il la considère, est immuable, non historique. Il ne peut pas rendre compte du changement de l'homme par l'homme (ci-dessus, thèse III).
Paradoxalement, l'individu humain concret, isolé, est en fait l'Homme en général : une pure abstraction. L'être réel est indissociable des relations qu'il entretient avec ses semblables dans le cadre de raports sociaux déterminés par le mode de production matériel de ses moyen d'existence. "L'homme, dit Marx, ce n'est pas une essence abstraite blotie quelque part hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme."
L'esprit religieux, comme toute production idéologique, reflète les conditions matérielles d'existence dans la société qui la produit. Il évolue donc avec ces conditions matérielles. En faisant abstraction de ces conditions matérielles, Feuerbach s'interdit de voir le caractère historique du phénomène religieux.
C'est pourquoi il convient d'instaurer une analyse historique du phénomène religieux qui tienne compte du contexte social spécifique.
"La critique du ciel se transforme par là en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique." Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.
Elle est "aliénante" au sens propre du terme, puisque "aliéner", c'est rendre autre. La religion altère la réalité des rapports sociaux d'exploitation de l'homme par l'homme en en donnant une fausse représentation, et détourne de l'action.
Cliquer sur le lien pour accéder au fameux texte de Marx dénonçant la religion comme l'opium du peuple.